Reines du crime au pays de Colette

Dans les années 1930, Dorothy L. Sayers et Agatha Christie dominèrent le roman policier,ou le mystère comme l'on disait alors. La première était féministe, la deuxième le fut malgré elle.
Dans les années 1930, Dorothy L. Sayers et Agatha Christie dominèrent le roman policier,ou le mystère comme l'on disait alors. La première était féministe, la deuxième le fut malgré elle.
AP Photos

Elles ont surgi au début du 20ème siècle, sur une terre jusque là exclusivement masculine ; elles ont repris l'offensive dans les années 1970, au plus fort du combat féministe ; elles se sont installées avec le 21ème siècle. Partout dans le monde, les auteures ont investi le polar, et avec elles leur cohorte d'héroïnes plus réjouissantes ou extravagantes les unes que les autres. Furent-elles féministes ? La question était posée au Festival international des écrits de femmes.

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Colette dévorait les romans policiers. Elle harcelait presque son éditeur, Gallimard, pour qu'il la fournisse en nouveautés. C'est ce que l'on apprend à Saint Sauveur en Puisaye, son village natal, au dessus d'un paysage de collines boisées, à mi-chemin entre Montargis et Auxerre, en plein centre de la France.

Chaque deuxième week-end d'octobre, et pour la quatrième année, à l'initiative de l'Association des amis de la maison de Colette, auteur-e-s et chercheur-e-s se rencontrent dans cette bourgade de 930 habitants pour un Festival international des écrits de femmes (FIEF). Le sujet de cette édition 2015, le polar au féminin pluriel, aurait donc ravi la romancière facétieuse qui fut aussi la première femme à présider l'académie Goncourt.
 
Colette est intimement liée, écrits et biographie, à Saint Sauveur en Puisaye où Frédéric Maget, spécialiste de l'oeuvre de l'écrivaine a initié les rencontres puis ce festival autour de Colette
Colette est intimement liée, écrits et biographie, à Saint Sauveur en Puisaye où Frédéric Maget, spécialiste de l'oeuvre de l'écrivaine a initié les rencontres puis ce festival autour de Colette
© Musée Colette et Sylvie Braibant

Féministes malgré elles

En 1920, lorsque Agatha Christie fit surgir, de son imagination infinie, Hercule Poirot dans "La Mystérieuse Affaire de Styles", Colette pouvait déjà s'enorgueillir d'une longue bibliographie, à commencer par la série des "Claudine" (avec la Puisaye pour décor) alors signée du nom de son mari Willy, pour mieux vendre disait-il, mais il y avait là aussi une usurpation certaine. L'écrivaine britannique estima ne pas avoir besoin de pseudonyme masculin pour publier, tout comme sa compatriote Dorothy L. Sayers, qui lança son Lord Peter Wimsey en 1923 dans "Whose body" (A qui est ce corps). Deux auteures, deux femmes, pour deux détectives hommes. Le succès est fulgurant (3 milliards de livres vendus pour Agatah Christie, dans toutes les langues). L'aurait-il été avec leurs enquêtrices plus tardives, Miss Marple (L'Affaire Protheroe, 1930) et Harriet Vane (Poison violent, 1930 aussi) ?

Ni l'une, ni l'autre ne se seraient proclamées féministes. Agatha Christie était bien trop conservatrice, et Dorothy L. Sayers, quoique plus progressiste était trop réservée. Mais en pénétrant avec fracas, et sous leur nom, dans un univers jusque là réservé aux plumes masculines, en introduisant des personnages nouveaux, des enquêteurs peu virils - l'asexué Hercule Poirot et le dilettante Lord Peter Wimsey -, ou des investigatrices à l'intelligence supérieure - la vieille rusée Miss Marple et la jeune lettrée Harriet Vane -,  elles ont certainement donné un bon coup de pouce à l'émancipation des femmes : "Parce qu'elles ont conquis ce pré carré des hommes. Et elles ont fait apparaître des personnages femmes qui portaient des valeurs féministes", dit Elizabeth Legros Chapuis, auteure en 2012, d'une étude sur la fiction criminelle chez écrivaines de langue anglaise , entre  1975 et 2000 : "Des femmes dans le noir", éditions Le Coin du Canal.

En France, le mouvement est lancé avec "Le crime de la Madeleine", de Miriam Dou, en 1930 et Juliette Pary (L'homme aux romans policiers) en 1933. La France accusera toujours un retard d'au moins dix ans en matière de féminisme, sur le monde anglo-saxon…
 
Elizabeth Legros Chapuis, au musée Colette, se consacre aux "Femmes dans le noir"
Elizabeth Legros Chapuis, au musée Colette, se consacre aux "Femmes dans le noir"
© Sylvie Braibant

Militantes et écrivaines, ou écrivaines militantes ?


Il faudra attendre la fin des années 1970 pour que l'on s'aperçoive durablement que l'écriture du polar change de genre. PD James publie Cover Her Face (À visage couvert) en 1962. Ruth Rendell lance sa série en 1964 avec From Doon with Death (Un amour importun). Mais chez l'une comme l'autre, les héros dominent encore, tandis que les victimes sont souvent du genre féminin.

Amanda Cross (pseudonyme de Carolyn Heilbrun, universitaire américaine) sera la plus révolutionnaire avec In The Last Analysis (En dernière analyse), en 1964 également, et son héroïne très féministe Kate Fansler. Le monde a changé, les femmes investissent toutes les professions, même si elles restent minoritaires. Le MLF prend de l'ampleur de part et d'autre de l'Atlantique. Des romancières américaines amorcent alors un tournant crucial : non seulement les enquêtes sont menées par des femmes, mais les intrigues sont pensées par le prisme du féminisme.

"Y en avait marre. Là on avait des héroïnes, qui n’étaient plus dans les stéréotypes féminins, et qui au contraire intégraient certains des codes masculins… C’était une telle subversion. Elles n’étaient plus des faire valoir. Sara Paretsky, Sue Grafton, Karen Kijewski, Marcia Muller, étaient les figures de proue de ce mouvement" se réjouit toujours Nicole Decuré, linguiste, et auteure de plusieurs études sur ces pionnières du polar féministe américain.

"A la fin des années 60 et 70, elles se sont regroupées dans une association « Sisters in crime », avec aussi des éditeurs, des libraires, etc… Puis, de 1975 à 2000, elles ont adopté une démarche consciente et délibérée. Par le biais de l’intrigue, des personnages, des policières, des dialogues, elles proposent des modèles et des images positives dans des secteurs réservés aux hommes. Dans l’intrigue, dans la description des crimes et des corps, très spécifiques à ces auteures, elles rendent une dignité aux victimes, de viol par exemple, qui ne leur était pas toujours accordée jusque là…", renchérit Elizabeth Legros Chapuis.

Mais la bataille de genre n'est pas la seule à mener. Les auteures ne sont pas seulement femmes, elles sont blanches. Il faut attendre 1991 pour que paraisse, plutôt confidentiellement, le premier roman policier d'une afro-américaine, "In the game", de Nikki Baker, et surtout l'année suivante, le subversif "Blanche on the lame" de BarbaraNeely avec pour héroïne une certaine Blanche White, dont Nicole Decuré écrit dans 'Féminisme et Polar' : "Blanche White, le nom indique tout ce que cette héroïne, femme de ménage, en fuite pour échapper à la prison, n'est pas."
 
Les auteures féministes américaines Sara Paretsky, Marcia Muller et la chercheure Nicole Decuré qui leur a consacré du travail et des loisirs...
Les auteures féministes américaines Sara Paretsky, Marcia Muller et la chercheure Nicole Decuré qui leur a consacré du travail et des loisirs...
AP Photo/M. Spencer Green, AP Photo/Jim Cooper, Sylvie Braibant

Romancières, tout simplement


Depuis, les femmes ont massivement investi le polar, sous toutes les latitudes. Comme Malla Nunn en Afrique du Sud, Kishwar Desai en Inde, Louise Penny au Canada, ou encore Alexandra Marinina en Russie. Elles revendiquent de pouvoir décrire la violence sans retenue, et sans ostentation, parce qu'elles ont simplement la passion de l'écriture et l'envie de se frotter au monde qui les entoure. D'autant plus que les hommes aussi se sont mis au polar féministe, en particulier dans les pays du Nord de l'Europe, au premier rang desquels le suédois Stieg Larsson et sa trilogie Millenium autour de la hackeuse Lisbeth Salander.

> A relire, notre point de vue : Millenium 4, polar au féminin féministe ?

Pour la plupart des romancières contemporaines de récits criminels, il n'y pas d'écriture féminine, ou alors par le biais de surgissements inconscients. C'est ce que pense avec force Dominique Sylvain qui nous régale depuis vingt ans avec la détective privée Louise Morvan et son partenaire le policier Serge  Clémenti, ou le duo réjouissant composé de la commissaire à la retraite Lola Jost et d'une masseuse/stripteaseuse Ingrid Diesel.
 

La romancière Dominique Sylvain au musée Colette, près d'une petite sclupture de Claudine, première héroïne de Colette
La romancière Dominique Sylvain au musée Colette, près d'une petite sclupture de Claudine, première héroïne de Colette
© Sylvie Braibant

Je n’ai pas de certitudes, sauf celle d’être troublée par la puissance d’une écriture

Dominique Sylvain avait fait le déplacement en Bourgogne, au Festival international des écrits de femmes, où elle réfléchissait à voix haute : "On se dit, qu’il faut faire le job, retrousser les manches et descendre à la cave chercher les cadavres, et ce n’est pas parce que je suis une femme que je ne vais pas faire le job… Mais je ne vais non plus en rajouter dans le gore, parce que je suis une femme… A priori, j’ai plutôt un goût pour l’universel. Mes premières influences étaient même plutôt des auteurs masculins. J’ai commencé par Chandler et puis tout à coup, il y a eu Patricia Highsmith. Mais, je ne me suis pas dit ‘elle est formidable parce que c’est une femme et qu’elle écrit des polars', mais parce que intrinsèquement c’était aussi fort que Chandler. Donc je ne me suis jamais dit que les femmes avaient un univers singulier, encore que je ne peux pas complètement l’affirmer, parce que par exemple dans mes grandes admirations, il y a Tokyo, un livre de Mo Hayder (romancière de polars britannique, auteure aussi du célébrissime Birdman, ndlr) et qu’il est possible qu’il y ait une sensibilité féminine particulière derrière le roman, qui fasse une partie de sa force. Il y a aussi la japonaise Natsuo Kirino et son roman Out, qui est formidable. Effectivement ce sont des femmes… Donc je n’ai pas de certitudes, sauf celle d’être troublée par la puissance d’une écriture, d’une histoire, par la démarche artistique de ces femmes. Quand j’ai commencé à écrire, je n’ai pas eu une démarche que l’on pourrait qualifier de féministe, en mettant en place des personnages féminins avec un rôle particulier. J’ai regardé à ce moment là ce qui existait dans le polar français et j’ai trouvé que ça manquait d’héroïnes. Alors, est-ce une démarche féministe inconsciente, je n’en sais rien… Je voulais faire quelque chose d’original, d’intéressant et donc ces personnages féminins sont montés en moi assez naturellement."
 

Forcer la reconnaissance


"Dans les manuels d'histoire de la littérature, les femmes ne sont que 3 à 4% des auteurs proposés.", nous rappelle Frédéric Maget, professeur de lettres modernes, Directeur de la maison/musée de Colette. Pourtant, "elles ont dominé le roman policier pratiquement depuis le début de ce genre". Et l'initiateur de ce très nécessaire Festival international des écrits de Femmes, se pose la question : "Est-ce parce que c'est un genre considéré comme mineur, longtemps en marge de la littérature classique, qu'on les a laissées s'en emparer ?"
Jacques Baudou, l'un des intervenants de ce FIEF 2015, grand spécialiste de l'édition policière, y a répondu à sa manière, par l'humour : "C'est sans doute pour les femmes, le moyen de réaliser leur catharsis de curiosité." On n'est pas tout à fait sûre de trouver ça drôle…