Les Rwandaises en ligne directe (de bus) avec leur Parlement

Les candidates de la Province du Nord dans le « bus électoral » qui les conduit jour après jour jusqu'aux lieux de la campagne, selon le calendrier établi par la Commission électorale nationale. Le transport est organisé par le Conseil national des femmes. Cliquez sur les photos pour les agrandir
Les candidates de la Province du Nord dans le « bus électoral » qui les conduit jour après jour jusqu'aux lieux de la campagne, selon le calendrier établi par la Commission électorale nationale. Le transport est organisé par le Conseil national des femmes. Cliquez sur les photos pour les agrandir

64% de députées, soit 50 des 80 sièges seront occupées par des femmes. Telle est la configuration de la nouvelle assemblée législative sotie des urnes après le scrutin des 16, 17 et 18 septembre 2013. De quoi faire rêver les féministes occidentales, même si d'autres défaillances surgissent dans ce Parlement à tendance ultra majoritaire FPR, le parti présidentiel. Les Rwandaises représentaient déjà 54% de la précédente chambre basse du Parlement. L'occasion de (re)découvrir quelques unes de ces élues ou candidates néophytes que nous avions suivies en campagne.

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On est un lundi matin de septembre, dans la chaotique et bruyante gare routière de Nyabugogo, située aux marges de la capitale Kigali. D’ici partent les bus et les minibus pour les quatre provinces du pays. Dans un coin relativement calme, des passagères ?attendent de monter dans un véhicule très particulier : c’est l'un des «?bus électoraux?» des femmes, qui conduira les 21 candidates de la Province du Nord dans les districts où la campagne va se dérouler les jours suivants.
 
Il est mis à disposition par le Conseil National des Femmes «?pour aider les candidates. C’est dur pour certaines d’entre elles de trouver les moyens nécessaires pour parcourir l'ensemble des coins du pays?» explique Yvette Muteteli, directrice par intérim du Secrétariat du Conseil. «?C’est un peu comme attendre le bus de l’école?». Elle les accompagnera pendant 3 jours de cette campagne électorale.

Madame la Présidente de l'Assemblée

Rose Mukantabana, présidente sortante de la Chambre des députés, s’adresse au public pendant la campagne dans le quartier musulman de Nyamirambo au Sud de la capitale.
Rose Mukantabana, présidente sortante de la Chambre des députés, s’adresse au public pendant la campagne dans le quartier musulman de Nyamirambo au Sud de la capitale.
«?Les femmes font la campagne ensemble. Nous ne sommes pas des concurrentes, la campagne ne  doit pas être un motif de division et de conflit? entre nous. Nous avons dépassé cela au Rwanda, nous faisons la campagne entre amies, nous partageons toutes la même vision du pays?» souligne Rose Mukantabana, candidate des femmes de la capitale, élue pour la première fois en 2008 et catapultée directement au poste de Présidente de la Chambre des Députés.

Le pays est entré dans la dernière semaine de campagne mais on s’en aperçoit à peine à Kigali et en province, tant tout au Rwanda, est très structuré par le haut.

«?Les candidates se présentent les unes après les autres devant le public pendant 5 minutes, puis le public peut leur poser des questions?». Pour faire connaissance avec les 21 aspirantes du Nord, il faut compter 2 heures. Si une question est posée à l'une d'entre elles, les 20 autres candidates doivent y répondre aussi. «?La compétition est impossible avec ce type d’organisation. Comment peut-on choisir en 5 minutes ? », se plaint un électeur potentiel, l’un des rares représentants du genre masculin venu suivre la campagne des femmes. 

Depuis 2003, la Constitution garantit aux Rwandaises un minimum de 30% de présence au Parlement (24 sièges) dans une liste dédiée, séparée de celles des partis politiques. Les femmes ont donc le choix ou bien de se présenter dans cette catégorie protégée, ou bien  de concourir pour les 53 sièges des partis politiques, élus au suffrage universel. C’est précisément grâce à ce mécanisme constitutionnel que les Rwandaises parviennent à plus de 50% des sièges du Parlement, d’autant que les listes des partis doivent aussi présenter un seuil minimum de 30% de femmes.

«?En regardant les listes électorales, je pense qu’il y aura encore une majorité de femmes députées?» continue Mme Mukantabana. «?Cependant, ce quota a encore toute sa raison d’être?: cela ne fonctionne pas partout comme à la chambre des députés, il y a encore des lacunes à combler. Le jour où tous les organes de l’Etat auront atteint leur objectif affiché d’égalité, on supprimera le quota, mais on ne peut pas dire quand cela arrivera?».

La précision d'une juriste

Mme Mukantabana est très connue pour son activisme dans le domaine des droits des femmes au sein de l’association Haguruka («?Lève-toi?»), durant les 15 ans qui ont précédé son entrée au Parlement en 2008.  Elégante, d’une voix calme et rassurante, utilisant un vocabulaire précis qui trahit son passé juridique, elle décrit les premiers pas de ce long parcours qui a conduit les femmes au Parlement rwandais.

«?Dans les années de transition, après le génocide de 1994, nous avions réalisé une étude sur le nombre d'hommes et de femmes présents à différents niveaux des Institutions de l'Etat : le principe d'égalité était bâti en brèches car les femmes n'étaient pas représentées?». Mais il ne s'agissait pas uniquement d'un problème de représentativité déficiente?: «?Les lois du Code Civil et Pénal, celles relatives à la famille et à l’administration locale étaient fort discriminatoires. Nous les avons toutes révisées, et avec l’accord?des différentes forces politiques et civiles, peu à peu elles ont été reformulées ».

C’est donc à partir de la fin des années 1990 que les grandes conquêtes commencent à se concrétiser. Notamment?la loi de la Famille et de la Succession de 1999 qui permet aux femmes d’hériter de leurs maris disparus pendant le génocide de 1994, et d’inscrire les filles dans la lignée de l’héritage : dans la société rwandaise, éminemment agricole, la terre passait traditionnellement de père en fils, en excluant les femmes de toute possibilité d'accès à la propriété foncière.

« Mais c’est avec la nouvelle Constitution du 2003 et son mécanisme de quotas, que «?tout a changé?», s’enthousiasme encore Mme Mukantabana «?parce qu’on a donné aux femmes les possibilités de participer à la prise des décisions. Et c’est à ce moment-là que j’ai décidé d'entrer au Parlement : si notre combat était parvenu à ouvrir ces portes aux femmes, je me devais d’y être afin d'encourager d’autres femmes et d'empêcher les lois discriminatoires de prospérer ».

Indépendante et opposante !

Léonille MUTUYIMANA, candidate indépendante, Kigali (à gauche) et  Christine MUKABUNANI – Présidente du PS-Imberakuri, parti d’opposition
Léonille MUTUYIMANA, candidate indépendante, Kigali (à gauche) et Christine MUKABUNANI – Présidente du PS-Imberakuri, parti d’opposition

Léonille MUTUYIMANA, candidate indépendante

Léonille Mutuyimana a choisi une voie plus courageuse, voire téméraire, en se présentant en indépendante, pour la circonscription de Kigali. À 28 ans, sans aucune expérience politique ou associative, Léonille s’est lancée afin de «?défendre les démunis, ceux qui n’ont pas de moyens et que personne n'écoute?», ce qu’elle fait depuis deux ans en tant que juriste.

Les candidats indépendants sont en concurrence directe avec les partis pour conquérir l’un des 53 sièges « politiques ». La Constitution prévoit un taux minimum de 5% des suffrages pour entrer au Parlement. Il s’avère donc quasiment impossible pour un indépendant de s'immiscer dans le jeu où la coalition autour du FPR (Front patriotique rwandais), le parti du Président Kagame, est en route pour ramasser de nouveau entre 70% et 80% des votes directs. « J’ai imprimé 1000 affiches, des amis sont en train de les distribuer. Je n’ai pas d’argent pour faire plus. ». Six millions de Rwandais sont invités à voter le 16 septembre, il faut donc en convaincre à peu près 300 000 pour obtenir un siège en tant qu’indépendante.

Sans l’appui de la Commission électorale, Léonille aurait vraiment été seule pour mener campagne. Cependant, son statut de candidate indépendante lui permet de se confronter directement aux chefs de file des partis politiques. Lors du débat télévisé de la veille des élections, elle affrontera ainsi le FPR, le PSD (sociaux-démocrates) et un autre candidat indépendant. « Je n’ai pas peur, je pense que les gens me connaissent parce que je suis chanteuse de gospel, et ils vont voter pour moi »,  dit-elle avec innocence en cherchant un DVD à offrir à son interlocuteur afin de prouver ses qualités.

Un chemin étroit, entre des rangées de maisons très proches les unes des autres, conduit chez elle dans le quartier de Gisozi au nord de la capitale. Les voisines s’adonnent aux tâches ménagères et à leur multitude d’enfants qui sortent d’un peu partout. Sa petite maison en location, regorge des objets et du mobilier d’un jeune couple. Les inhangara et les agaseke, les paniers traditionnels rwandais, sont bien visibles dans le placard du salon. «On les emmène ici le premier jour de mariage, c’est la tradition ».

Léonille vient d’accoucher : son bébé de 3 mois dort dans la pièce exiguë d'à côté. « J’ai toujours voulu être candidate, et j’ai choisi de ne m’affilier à aucun parti. Les Rwandais n’aiment pas les partis, cela leur rappelle de mauvais souvenirs ». Sans programme politique précis, Léonille représente tout simplement la volonté de participer, d’une manière ou d’une autre à la vie politique et citoyenne de son pays. Son électorat se trouve à l’église, là où elle chante le gospel et donne des concerts.
Christine MUKABUNANI – Présidente du PS-Imberakuri, dans l'opposition

Et l’opposition ? Mise à part la coalition FPR sûre de sa victoire, seulement trois autres partis, dont un seul d'opposition, ont rempli les conditions pour se présenter.

Et c'est qui Christine Mukabunani dirige le PS-Imberakuri (Parti social Imberakuri), cette unique formation d'opposition. Mais la campagne n’est pas facile pour eux. Plusieurs opposants au régime de Kagame ont fui le pays ou sont en prison, et quiconque essaie d’organiser un mouvement critique vis-à-vis du gouvernement est confronté à toutes sortes de difficultés, pressions ou empêchements sur sa route.

« Nous rencontrons des problèmes partout dans le pays, pas seulement à Kigali. Dans certains endroits où nous arrivons, les autorités du district disent aux gens qu’il ne faut pas venir participer à notre campagne ».

En langue Kinyarwanda, Imberakuri signfie ‘personne digne de dire la vérité’. « C’est parce que les autres partis ne sont pas en mesure de critiquer le régime : ils en font partie ».

Ce n’est pas facile d’aborder ce sujet au Rwanda, et Christine parle en maniant ses mots avec  une extrême prudence afin d’éviter d’autres ennuis. « Je suis entrée en politique parce qu’au Rwanda, quand il y avait un problème, personne n’osait en parler, tandis que dès qu’il s’agit de choses futiles, tout le monde en parle librement ». Elle critique surtout certaines politiques du gouvernement menées au détriment des plus démunis, au nom du progrès.

Femme et activiste, cette ex-enseignante d’anglais dans l’Est du pays, a rejoint le parti dès sa fondation. Elle en est devenue la présidente en 2010 suite à la fracture avec le fondateur et ancien dirigeant, Jean Ntaganda. Ntaganda a été ensuite emprisonné par le gouvernement sur la base d’accusations « d'apologie du génocide ». Human Rights Watch et Reporters sans Frontières ont à plusieurs reprises réfuté ces chefs d’accusations, qui seraient utilisés au Rwanda afin de réprimer toute opposition au régime.

« Au début de notre activité politique, la police nous mettait en prison à chacune de nos réunions. Après quelques heures, ils nous laissaient partir, mais le but était d’empêcher qu’on se réunisse. Maintenant c’est mieux, mais critiquer le gouvernement n’est pas encore la norme. Il faut continuer même avec les problèmes que nous rencontrons ».  Le PS-Imberakuri de Christine a choisi pour cela de tenir une ligne d’opposition moins dure.

Une parité de façade ?

Les 5 femmes candidates de la circonscription de la capitale Kigali. Deux sièges leur sont réservés pour le 17 septembre. Toutes les candidates sont habillées de robes traditionnelles rwandaises.
Les 5 femmes candidates de la circonscription de la capitale Kigali. Deux sièges leur sont réservés pour le 17 septembre. Toutes les candidates sont habillées de robes traditionnelles rwandaises.
Les femmes sont et seront encore majoritaires au Parlement rwandais, après le 18 septembre. Pourtant, cela ne signifie pas forcément une participation massive des femmes à la vie politique : par exemple, seulement 5 femmes sont aujourd’hui candidates aux deux sièges de la circonscription de Kigali. Dans une ville d’un million d’habitants, c’est bizarre qu’aussi peu tentent leur chance. « Cela indique, en effet, un manque de confiance des femmes en elles-mêmes, parce qu’il n’y a pas de conditions particulières à remplir : toutes les femmes, en principe, pourraient être candidates. » observe Yvette, la présidente du Secrétariat du Conseil National des Femmes.

Gitura Mwaura, journaliste kenyan qui s’intéresse particulièrement aux questions de genre au Rwanda, a aussi analysé l’impact effectif de la présence des femmes au Parlement : vu leur nombre, dit-il, les femmes de la législature sortante auraient pu faire davantage. Par exemple, « le Parlement a mis un an à faire passer une loi pour faire passer le congé maternité de 6 semaine à 12-14 semaines. Avec 54% de votes féminins, cela aurait dû être bien plus rapide ».

D’après Moïse Bukasa, responsable de la communication à la Commission électorale nationale, « la plupart des femmes ne connaissent pas encore leurs droits, c’est pour cela qu’elles n’osent pas se présenter ». S’il y avait 1000 candidates à Kigali, la solution du « bus électoral » devrait être repensée, car la campagne risquerait de se transformer en un convoi interminable...

L’histoire pèse lourdement sur le Rwanda d’aujourd’hui, et les transformations économiques restent la priorité du régime, plus que la promotion des droits humains ou de la démocratie « d’en bas ».

Instantanés de campagne



Législatives rwandaises, mode d'emploi

Les 16, 17 et 18 septembre 2013 environ 6 millions d'électrices et d'électeurs sont invités à renouveler leurs députés.

Installée par la Constitution du 4 janvier 2003, la Chambre des députés est composée de 80 députés:
  • 53 membres élus conformément à l'article 77 de la constitution1
  • 24 membre de sexe féminin en raison de deux par province et la ville de Kigali
  • 2 membres élus par le Conseil national de la jeunesse
  • 1 membre élu par la Fédération des associations des handicapés
- le 16, c'est le jour des élections, selon le mode de suffrage universel, pour les 53 sièges "politiques" (les partis et les indépendants, par exemple le PS-Imberakuri de Christine, et Léonille Mutuyimana)

- le 17, pour les femmes, qui font campagne dans la groupe réservé aux femmes (les 24 sièges), dont par exemple Rose Mukantabana , et qui sont choisies dans le collège des "grandes électrices" (représentantes au sein du Conseil National des Femmes), soit par 130000 personnes (donc 2,5% de la population ayant le droit de vote)

- le 18, les jeunes (2 sièges) et les handicapés (1 siège), eux aussi faisant partie de catégorie protégées comme les femmes.  Avec le même mode de désignation que pour les députées : pour être leur électeur, il faut être inscrit dans les associations s'occupant de jeunes ou de handicapés.
Le FPR parti du président rwandais Paul Kagame est assuré de rafler une nouvelle fois la mise électorale des 16,17 et 18 septembre
Le FPR parti du président rwandais Paul Kagame est assuré de rafler une nouvelle fois la mise électorale des 16,17 et 18 septembre

Suivez Giordano Cossu @Agashya sur son compte Twitter

Journaliste et documentariste italien, Giordano Cossu, auteur de l'article présent, se consacre depuis 2009 à des reportages sur des sujets sociaux et de développement.