Les Saoudiennes font leur cinéma... Demain peut-être

Haifaa Al Mansour, la réalisatrice de Wadjda, symbole d'un cinéma saoudien en principe inexistant...
Haifaa Al Mansour, la réalisatrice de Wadjda, symbole d'un cinéma saoudien en principe inexistant...
Wikicommons

Sans doute prises par l'enthousiasme du succès de Wadjda, premier film saoudien, qui plus est réalisé par une femme, Haifaa Al Mansour, en Arabie saoudite des étudiantes, et uniquement elles, se sont lancées à l'assaut du 7ème art. En attendant de pouvoir tourner et de disposer de salles de cinéma, toujours proscrites au royaume wahhabite...

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En Arabie saoudite, pays ultra-conservateur où les salles de cinéma sont interdites, ce sont exclusivement des femmes qui étudient les ressorts du septième art dans l'unique université du royaume qui propose un parcours de trois ans axé sur le cinéma.

Tourner, réaliser, monter : trois actions au coeur de la formation de 150 étudiantes de l'université d'Effat, exclusivement réservée au genre féminin, dans la ville côtière de Jeddah, sur les bords de la mer Rouge.

Il n'existe aucun programme semblable en Arabie saoudite, où l'industrie du film vit ses premiers balbutiements.

Un festival de cinéma... sans cinéma

Promouvoir le secteur est l'un des principaux objectifs du festival du cinéma saoudien qui s'est ouvert le 24 mars 2016 à Dammam, dans l'Est du royaume avec 70 films en lice, tous saoudiens.

En 7 ans, c'est la troisième édition de ce festival du cinéma saoudien, et il a commencé fort, avec un film abordant le thème du terrorisme. La cérémonie se déroulait dans un centre culturel de cette ville côtière en présence de 400 personnes. Les femmes étaient bien visibles, assises sur les sièges du fond de la salle, en vertu de la règle de séparation des deux sexes qui prévaut dans le royaume, et les hommes devant.
La majorité d'en elles, habillées de noir, n'avaient pas le visage couvert - contrairement à ce qui se fait dans la capitale Riyad -, certaines, même, n'ayant pas les cheveux recouverts du voile traditionnel.

Des étudiantes à l'université d'Effat, une image colorée et souriante de l'éducation des Saoudiennes
Des étudiantes à l'université d'Effat, une image colorée et souriante de l'éducation des Saoudiennes
Effat University

Les apprenties cinéastes de l'université d'Effat et leurs professeurs sont persuadées que leur formation de trois ans en production visuelle et numérique participera à l'essor du secteur.

Je voudrais raconter des histoires qui touchent les gens
Rim Almodian, réalisatrice

Les films ou les scénarios d'une quinzaine d'étudiantes font d'ailleurs partie des 125 travaux en compétition à Dammam où est remis le Palmier d'or récompensant le meilleur film, se félicite l'un de leurs professeurs d'écriture de scénarios, le réalisateur américain Bentley Brown.

"Je voudrais raconter des histoires qui touchent les gens", confie la réalisatrice en herbe Rim Almodian, le visage et le corps couverts du traditionnel niqab noir. Elle livre à bâtons rompus son envie de faire un film sur la dépression des jeunes.

Les étudiantes qui choisissent de faire une quatrième année peuvent se spécialiser dans les films d'animation, l'écriture de scénarios ou les médias interactifs qui comprennent notamment la réalisation de jeux vidéos.

Jawaher Alamri, 20 ans, a elle décidé de mettre ses propres interrogations existentielles en image, une sorte de "monologue" filmé.

"Les gens me disent toujours que j'ai l'air différente", dit celle qui a grandi à Jubail dans l'Est du pays, avant de rejoindre les bancs de la fac. Son documentaire tourne autour d'une question: "Comment puis-je trouver ma propre définition du bonheur ?".

"Nous voulons exprimer nos sentiments et faire part de notre histoire au monde", renchérit Khalida Batawil, 20 ans, présente avec ses camarades à la cérémonie d'ouverture du troisième festival du cinéma d'Arabie saoudite.

Atef al-Ghanem, le premier directeur du festival de cinéma de Dammam en 2008
Atef al-Ghanem, le premier directeur du festival de cinéma de Dammam en 2008
AP Photo/Donna Abu-Nasr

Maï Alshaibani, 21 ans, espère faire partie des heureux gagnants avec son premier scénario intitulé "S.A.D", une histoire d'amour brisée. Étudiante en psychologie avec une option production visuelle, elle s'exprime dans un anglais parfait, langue d'enseignement de l'université privée.

Professeurs d'ici venus d'ailleurs

Quasiment tous les professeurs de la formation sont étrangers, dont un formateur en films d'animation originaire de Corée, affirme Bentley Brown.

Des réalisatrices saoudiennes confirmées comme la cinéaste Shahad Amine sont déjà venues partager leur savoir-faire avec les étudiantes.

Jeune talent du cinéma saoudien, elle a remporté l'an passé le second prix du festival dans la catégorie drame pour son court-métrage "Oeil et sirène", histoire d'une fillette qui découvre que son père a torturé une sirène pour en extraire des perles noires, avant de devenir cette année membre du jury. Contrairement aux étudiantes de l'université d'Effat dont les premières diplômées sont sorties en 2015, Shahad Amine a étudié le cinéma en Grande-Bretagne. L'envoyé spécial de la Saudi Gazette l'imaginait déjà en 2015 partir à la conquête du monde, faute de pouvoir conquérir son pays...

De cette nouvelle formation pourrait émerger une génération de cinéastes saoudiennes formées dans leur pays, connu pour les restrictions imposées aux femmes, comme l'interdiction de conduire, de voyager, de se marier ou de travailler sans l'autorisation d'un homme de leur famille.
 

Nous commençons par faire des films, ensuite nous aurons droit à des cinémas
Rawan Namngani, documentariste apprentie

Bien que les salles de cinéma soient interdites, l'intérêt pour le septième art grandit en Arabie saoudite comme en témoigne la renaissance du festival du cinéma saoudien de Dammam en 2015 après sept ans d'interruption.

L'absence de cinéma n'est pas une raison pour ne pas "raconter des histoires", soutient la jeune documentariste de 21 ans Rawan Namngani.

"Nous commençons par faire des films, ensuite nous aurons droit à des cinémas", lance-t-elle.

En attendant, elles peuvent toujours voir des films sous le manteau ou via Internet comme le formidable "Wadjda", de la réalisatrice Haifaa Al-Mansour, acclamé par la critique et le public, et dont on ne se lasse pas.