“Les Tunisiennes d'Ennahdha sont convaincues de leur combat, sont libres de leur choix mais un jour elles réaliseront que le retour à l'islam radical leur ôtera tous leurs droits.“

Née d’un père ambassadeur, militante des droits des femmes et ancienne diplomate, la Franco-tunisienne Fériel Berraies Guigny se bat pour la laïcité et une opposition unie et solide en Tunisie. Après la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections de l'assemblée constituante, elle réagit.

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Fériel Berraies Guigny, franco-tunisienne, ancienne diplomate.
Fériel Berraies Guigny, franco-tunisienne, ancienne diplomate.
©Ludovic Parfaite
Comment avez-vous vécu le vote historique du dimanche 23 octobre ? Qu'avez-vous ressenti en déposant votre bulletin dans l'urne ?

J'étais très émue et très fière, maladroite aussi, je ne savais pas comment faire,  car c'est une première pour moi en quarante ans de vie, cet amour de la Nation et de la patrie nous ne le connaissions pas, ni ce sentiment que par la force d'un vote nous pouvions quelque peu sinon être maitre de notre destin, du moins en influencer le cours. Alors oui je suis fière de cette nouvelle Tunisie que nous tentons de construire. Mais je dois avouer aussi que je suis très inquiète car avant d'arriver à cette étape historique il y a eu  pas mal d'événements préoccupants, un travail de terrain de près de neuf mois par les mouvances islamistes qui semblent plus organisées et structurées laissant présager d'une certaine islamisation d'un environnement qui ne l'est pas naturellement ni spontanément dans mon pays.

Aujourd'hui que je suis franco-tunisienne, je suis doublement préoccupée ! D'une part parce que nous avons devant les yeux, de l'autre côté de la Méditerranée, des modèles éprouvés par des siècles d'histoire et de luttes et qu'inconsciemment nous aimerions, pour les démocraties en devenir, prendre des chemins plus directs, bruler les étapes et faire en un coup de baguette magique ce que les pays du vieux continent ont construit dans la durée et parfois dans la douleur; d'autre part parce que la démocratie ne résout pas tout loin s'en faut et que les problèmes que l'on perçoit en France et plus encore en Europe du Sud  sont similaires à ceux auxquels nous sommes confrontés : chômage, insécurité, accroissement de la pauvreté, repli sur soi même, défiance vis-à-vis de l'autre, de l'étranger, de celui qui est différent…
 
Avec l'arrivée des islamistes au pouvoir, pensez-vous que les droits des femmes soient en danger ? Quelles sont les menaces qui planent sur les femmes tunisiennes ?

Il y  a un très grand risque de retour en arrière pour nous, ce qui s'est passé avec nos voisins en Libye mais également les errements en Egypte et la main mise des Frères musulmans ne laissent pas présager que du positif. Au contraire, on a l'impression qu'en voulant retrouver la liberté et la dignité et par cela la vrai démocratie nous avons libéré certains "démons" leur donnant une légitimité par les urnes alors qu'ils ne la méritaient pas au vu de leurs discours et de leurs actes.

La pensée que je développe n'est pas de condamner les religieux, bien loin s'en faut. Mais je considère, et c'est l'un des grands atouts de la république française, qu'il faut séparer l'Etat et la religion. La politique n'a rien à faire dans les mosquées et dans les églises. La religion ne doit pas se substituer ou influer sur la gestion et la gouvernance d'un pays.

Les premiers discours et au delà des discours les premières exactions qui ont eu lieu très récemment ont de quoi nous inquiéter. Quand en plus il y a une totale impunité face à certaines agressions dont ont été victimes des femmes sur le terrain, de la part de militants islamistes et que le Nord en prime est dans un attentisme observateur on ne peut que craindre que les jeux soient irrémédiablement faits en notre défaveur. Oui il y a un langage de façade que l'on tient pour anesthésier le peuple et le Nord ou pour endoctriner une catégorie de la population qui à défaut de pouvoir manger correctement pense que c'est 'Allah" qui va lui venir en aide. Mais c'est justement là le danger, on est dans une situation de division et de clivage il y a les mécréants c'est-à-dire nous les modérés qui sommes croyants musulmans et non islamistes et les islamistes qui par la prêche s'amusent à faire de la politique ! C'est le plus grave danger, c'est ce qui s'est passé en Iran. Je prie pour que cela ne se reproduise pas en Tunisie. Si c'était le cas, nous passerions à une dictature endémique de la corruption à une dictature encore plus grave : celle des islamistes !
 
Croyez-vous les responsables d'Ennahda quand ils promettent de ne pas appliquer la charia, de pas toucher au statut du code personnel, pas interdire l'alcool et le port de vêtements occidentaux ? 

On ne peut prédire, en les condamnant et en les stigmatisant par avance, on va se mettre en faute, oui on est dans une situation d'observation, nous, les femmes modérées, devons rester les gardiennes de nos droits, mais nous observons aussi qu'à chaque fois que nous manifestons pacifiquement pour nos droits, que nous donnons des interviews que nous haussons le ton on essaye de nous faire taire, de nous réduire, on tente de nous faire peur, on tente de dire que l'on est des femmes impies et indignes ! Beaucoup de mes sœurs se sont fait battre et se sont retrouvées à l'hôpital, nous avons fait une révolution pour avoir des droits non pour aujourd'hui les perdre!
 
Qu'attendez des femmes qui ont été élues à l'assemblée constituante sachant que la plupart d'entre elles sont d'Ennahda ?

Il est important avant tout que je vous dise et ça s'adresse à l'Occident et aux médias qui font du sensationnalisme et qui capitalisent dessus et là : il faut arrêter de stigmatiser une religion ! L'islam est amour et tolérance et partage, l'extrémisme je le rappelle vaut pour toutes les religions. Je vous rappelle l'épisode odieux en Norvège, et donc pour ouvrir rapidement cette polémique de Charia Hebdo, je dirai que le geste des journalistes français est maladroit un petit coup de pub en passant mais n'est pas à propos, il faut arrêter de diaboliser ma religion, elle est belle je suis à son image ambassadrice d'amour de tolérance et d'humanité.

Je suis excédée de voir tous ces supports qui nous considèrent comme des pestiférés ! Pourquoi faut-il broder toujours sur le syndrome des caricatures ou des Salman Rushdie du monde ! Il faut arrêter, je suis non-voilée laïque modérée et je ne pense pas qu'en abreuvant le monde d'images et de sensationnalisme contre une religion que cela va amener la concorde entre les peuples ! Pour revenir aux femmes d'Ennahdha sachez qu'elles sont convaincues de leur combat, elles ne sont pas si passives que cela, elles sont libres elles ont choisi pour elles et nous respectons leur choix. Par contre, ce qui est à craindre, c'est qu'un jour elles réalisent que leur combat pour le retour à l'islam radical leur ôtera tous leurs droits. Elles sont aujourd'hui dans une période où elles sont ou en tout cas elles pensent être intouchables, mais quand elles réaliseront l'ampleur des dégâts alors peut-être que cela sera trop tard et qu'avec elles nous seront les dommages collatéraux. Pour l'instant, elles disent qu'elles veulent conserver leur droit. Seul l'avenir nous le dira.

L'ambiance a-t-elle changé dans les rues de Tunis depuis le 23 octobre ?

je ne pourrai vous le dire je n'ai pas été sur le terrain depuis, mais le peuple est inquiet, les femmes aussi et surtout nous réalisons qu'il y a une grande division entre les différentes couches sociales, les partis modérés entre eux. Il y a eu une coopération pour la chute de Ben Ali, mais pas pour gouverner ensemble... La Tunisie a passé avec succès une étape cruciale et importante dans sa transition démocratique avec l'organisation des élections de l'assemblée constituante dans lesquels une majorité relative s'est dégagée. Mais que va t-il ressortir de tout ceci ? Quand on voit que des exactions ont été commises par le parti Ennahdah mais personne ne les a relevées ! Nous avons été approchés par pas mal d'organisations de la société civile et associations qui étaient observateurs et pourtant on ne les a pas inquiété. Pourquoi ? On a bien dénoncé des partis ex RCD ? De quoi a-t-on peur ? N'allons-nous jamais sortir de la peur, sommes-nous en train de reprendre les anciens mécanismes ?

Seule la construction d’une grande force politique alternative est une priorité d’intérêt national. La  mise en place d’une démocratie durable nous demandera d’unir les forces pour le bien du peuple tunisien. L opposition n'est plus un choix mais une obligation ! Il faut poursuivre la mobilisation pour l’instauration du régime parlementaire en Tunisie. Car cela pèsera dans la balance lors du choix du régime pour la Tunisie  par l’Assemblée nationale constituante récemment élue. L’avantage du régime parlementaire est qu’il ne favorise pas, contrairement aux régimes présidentiel et semi-présidentiel, la personnalisation du pouvoir. Il marque une rupture totale avec le régime présidentiel, il sera une garantie pour nous protéger de tout régime tentaculaire. Il a aussi l’avantage, à ce stade du processus démocratique, de permettre aux partis de nous montrer leur savoir faire en matière de démocratie.
 
 
Que comptez vous faire pour les femmes au sein de votre association United Fashion For Peace que vous avez fondée au lendemain de la révolution ?

Mon association est née suite aux massacres des femmes ivoiriennes et du printemps arabe, mais attention c'est une association française ouverte sur le monde et non au monde arabe ou africain uniquement. Je suis française et tunisienne et ma bataille est aussi pour les défavorisés du Nord comme du Sud ! Je n’ai pas envie d'être stigmatisée à mon tour, je suis entre les cultures et mon combat est de rapprocher les cultures du monde par le biais de la culture, d e la  création de mode et de l'artisanat. C’est un do tank, une initiative qui propose un défilé qui a pour but de parler des thématiques chères à mon cœur : paix, amour, dialogue, justice sociale, développement durable en mettant en avant le meilleur de  la création et du patrimoine d'un pays ! Nous sommes abreuvés par un capitalisme sans coeur qui nous déshumanise tous aujourd'hui. Il est temps de créer des initiatives qui donnent de leur espoir et qui rend la dignité aux peuples qui ont été bafoués. Nous espérons que ce message arrivera aux oreilles de ceux qui peuvent nous aider à changer notre destin durablement. Nous irons là où il faudra pour prêcher la bonne parole et parler de justice sociale de développement durable.