Les Tunisiennes et leurs vêtements dans le regard de Diana Lui et Mariem Besbes

L'exposition "L'Envers des corps" a ouvert ses portes à l'Institut du monde arabe le 10 décembre 2013. Fruit de la rencontre entre une créatrice tunisienne de textiles, Mariem Besbes, et une photographe franco-belge d'origine malaisienne, Diana Lui, l'installation raconte en 17 photos, les codes vestimentaires féminins tunisiens et leur influence sociétale de l'Antiquité à nos jours. Rencontre avec la photographe, Diana Lui.

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Pourquoi cette collaboration avec Mariem Besbes ?

Diana Lui : L'idée de départ du commissaire était d'inviter un artiste de Tunisie et un autre de l'extérieur, pour faire collaborer les deux à cette exposition. J'étais très attirée par le sujet, et Mariem Besbes connaissait mon travail au Maroc sur la femme et le costume traditionnel. Donc elle pensait que j'étais la personne qui pouvait le mieux continuer à aborder ce sujet, celui de la tradition et de la modernité des femmes.

Amira
Amira
Le vêtement, racine errante des voyageurs d'aujourd'hui

Les femmes sont un sujet important pour vous, mais elles toujours reliées à l'aspect culturel, à la tradition, à l'origine. Pouvez-nous expliquer cet intérêt spécifique ?


D.L : Tout d'abord, je suis une femme et je puise toujours dans mes origines quand je travaille, parce que je me considère comme issue d'une génération hybride : des gens qui sont déracinés plusieurs fois, comme moi. Je suis Chinoise mais née en Malaisie, puis je suis partie aux Etats-Unis faire des études, plus de dix ans. J'ai ensuite déménagé en Belgique, m'y suis mariée, puis je me suis installée en France. A chaque fois il y a une rupture culturelle et identitaire. Je ne peux plus me tourner vers mes parents pour comprendre mes origines, donc il fallait que je trouve d'autres voies. Il faut que je puise dans les racines, dans l'ethnique, c'est essentiel.

Ces vêtements féminins racontent une histoire, laquelle ?

D.L : A chaque fois que l'on porte un vêtement, on prend un aspect de ce que ce vêtement raconte. C'est une forme de symbolique. C'est très important pour moi, et je pense que ça l'est pour les femmes. Pour les hommes aussi, mais pour les femmes c'est notre personnalité qui est transcendée. C'est donc l'idée de faire un pont entre nous, notre histoire et ce que l'on est aujourd'hui comme femme moderne, qui travaille, mais toujours en conservant nos origines, d'où l'on vient. Parce que sans racines on ne peut pas exister vraiment. Et c'est une question centrale aujourd'hui pour beaucoup de gens qui voyagent énormément, pour des raisons économiques, politiques. Mais comment ces gens là se situent-ils dans un autre pays, un autre contexte culturel ? Il y a une sorte de malaise invisible qui est croissant, que je vois énormément, que je sens.

Libération, tradition, flou

L'image de la femme dans les sociétés industrielles est quelque chose de très présent, le corps des femmes est souvent exposé aux regards pour la publicité. L'image des corps des femmes, de leurs vêtements est-elle différente en Tunisie ?


D.L : Les Tunisiennes sont très modernes par rapport aux femmes du Maroc, par exemple. Elles sont très en avance, très européanisées aussi. De l'extérieur, elles ont l'air à l'aise avec leur corps. Je ne vois pas des femmes qui cachent leur corps en Tunisie. La globalisation des vêtements est présente, tout ce qu'on voit dans les publicités se reflète dans leur habillement, la femme est plus libérée, et elle prend cette apparence. Les vêtement traditionnels existent encore, mais ils sont utilisés pendant les mariages et les fêtes culturelles.

J'ai fait porter ces vêtements traditionnels, très lourds, pesants, parce que je pense que les Tunisiennes n'ont pas eu à lutter pour leur indépendance. C'est arrivé comme ça, ça leur a été donné pendant les années 50, et je sens qu'il n'y a pas eu de vraie transition entre la tradition et la modernité. Donc j'essaye quelque part de simuler symboliquement ce passage.

Il y a une cohabitation entre le vêtement moderne et le traditionnel, parce qu'il y a un attachement à la tradition en Tunisie, mais les femmes ne savent pas comment se comporter vis-à-vis de la tradition : elles sont poussées vers la modernité, mais dans le même temps, elles sont très attachées à leur tradition familiale. C'est complexe, il y a différentes strates : comment je me comporte ? Est-ce que je suis une fille bien soumise et obéissante en portant des vêtements traditionnels, ou bien est-ce que je peux rester indépendante tout en les portant, etc…

Aux origines des êtres, avec lenteur

Sur l'engagement féminin, le militantisme, le féminisme : comment l'interprétez-vous en Tunisie, vis-à-vis de votre travail sur le vêtement féminin ? Les femmes utilisent les vêtements pour affirmer cet engagement
?

D.L : Les Tunisiennes sont très éduquées, et bien qu'il n'y ait pas eu de lutte pour leur indépendance, elles assument totalement cette modernité et sont très activistes. Il y a un aspect démonstratif dans la modernité, et le vêtement en fait partie. Ce qui est intéressant et difficile à cerner, c'est que malgré cette affirmation de leur modernité, ces femmes tentent un pas vers le passé ? Ce phénomène n'est pas encore résolu à mon sens.

Vous avez entamé un travail voilà 20 ans autour de portraits à travers le monde. Quelle évolution pouvez-vous souligner sur ce regard anthropologique et intimiste, 20 ans après ?

D.L : J'ai choisi dès le départ de travailler avec cette chambre photographique de vingt centimètres par vingt cinq (un vieil appareil argentique, ndlr) parce que c'est une sorte de théâtre nomade : il y a une préparation qui est longue pour faire la photo, on regarde à l'intérieur, l'image est à l'envers dans le noir… ça ouvre un univers et ça provoque la curiosité des gens. C'est autre chose que de venir juste voler des images des gens.

La photo est pour moi une excuse pour échanger intimement avec les gens. La rencontre crée un lien, et je vois ça comme des racines invisibles que je tisse à travers la planète. Ce qui est drôle c'est qu'avec l'époque qui est numérique, je suscite plus d'intérêt qu'auparavant, parce que les gens croient que c'est une boite magique. Mais dans certains pays, comme au Maroc ou en Tunisie, certains se souviennent des photographes qui se promenaient pour faire des portraits dans la rue avec ces énormes boites à photo.

Mon travail, au fond, est avant tout basé sur la longueur, sur l'ancrage, la spiritualité : aujourd'hui on ne peut plus s'attacher aux racines ethniques, culturelles, tellement le mouvement et la rapidité sont devenus centraux, et c'est grave. Donc j'essaye de rentrer dans les origines de l'être, et cet appareil me permet de travailler dans la lenteur, avec les gens. Prendre le temps d'être, de créer, c'est ce qui manque aujourd'hui. Il y a de la souffrance pour la femme moderne qui n'a plus de temps, surtout pour elle-même. Donc ce temps que l'on prend, pour être, exister, s'ancrer, est très important.

A propos de Diana LUI

Diana Lui est une photographe, artiste et cinéaste-réalisatrice franco-belge d'origine chinoise de Malaisie. L’instabilité politique et économique de son pays incita ses parents à l’envoyer poursuivre ses études à Los Angeles, aux Etats-Unis, pendant 12 ans. Elle suivra les cours de l’Université de Californie Los Angeles (UCLA) puis obtiendra, en 1992, son diplôme des Beaux- Arts et Photographie du célèbre Art Center College of Design de Pasadena, avant de s’installer en Europe en 1993.  Diana LUI est représentée dans les lieux les plus prestigieux du monde de la photo. Ses portraits ont été exposés en 2003 au Festival International de La Photographie à Ping Yao (3ème édition) en Chine et ensuite à Beijing au Millenium Center for Contemporary Art. Diana Lui est lauréate de la 20ème Bourse du Talent (2003, France) et sélectionnée au Palmarès du Prix Kodak de la Critique Photographique 2003.

A propos de Mariem Besbes

Créatrice  textile,  Mariem Besbes travaille la matière en la détournant de sa fonction première, des broderies sur papier, des bijoux en métal recyclé et des motifs tissés ou brodés qui évoquent  un corps fragmenté qui n’en finit pas de parler au-delà du langage ouvrant un espace hors champ qui se déploie à l’infini. Loin d’un travail décoratif reproduit en série qui depuis quelques décennies a supplanté la force première d’un travail incarné, Mariem Besbes redonne corps à des savoirs faire ancestraux et s’intéresse au lien entre geste et parole tue. Recomposer l’histoire d’un tissage,  d’un costume ou d’un plastron,  retrouver la trace des  multiples passages de fabrication constituant les  strates qui participent, en tant que seconde peau, à la constitution de notre prisme identitaire constituent pour Mariem Besbes les principaux matériaux qu’elle continue de façonner pour en extraire l’essentiel et laisser le champ libre à l’invention de soi.
La créatrice redonne du souffle à des savoirs anciens trop souvent utilisés comme jolie vitrine exotique  destinée à plaire à un public de plus en plus uniforme et mondialisé .En puisant dans sa mémoire personnelle , elle déconstruit  la matière , le vêtement et l'espace corporel pour raconter une individualité.
A l'aune des nouvelles démocraties et dans un pays en construction, les révolutions individuelles  ne sont -elles pas  la condition sine qua non d'un projet plus collectif ?

L'Envers des corps, l'exposition (jussqu'au 9 mars 2014)

Créatrice textile, Mariem BESBES a créé une série de pièces uniques, entièrement réalisées à la main, dans le but d’inciter à la réflexion sur la signification du vêtement en tant que mode d’expression à part entière, aujourd’hui, en méditerranée et dans les pays arabes. Diana LUI présente une série de portraits de femmes tunisiennes photographiées au hasard de ses rencontres en Tunisie. Diana a proposé à ces femmes, personnalités ou simple quidam de se vêtir d’habits traditionnels de toutes les régions de Tunisie (Tunis, Bizerte, Sousse, Monastir, Hammamet, Mahdia, Gafsa, Sfax, Djerba). L’artiste met en scène le travail des artisans et crée des passerelles avec celui de Mariem BESBES. A travers une vingtaine de propositions plastiques tissées, brodées et réinterprétées de Mariem BESBES et un même nombre de photographies de Diana LUI, l’exposition raconte et joue avec les codes du vêtement de l’Antiquité à nos jours.