Terriennes

Les Ukrainiennes de part et d'autre de la place Maïdan

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Depuis le 1er décembre, on les voit, nombreuses, parmi les milliers d’opposants qui campent sur Maïdan, l’emblématique place de l’Indépendance au cœur de Kiev, devenue le quartier général de l’opposition hostile à un gouvernement jugé trop pro russe. Alors que certaines femmes désapprouvent la violence des affrontements et appellent au calme, d’autres au contraire soutiennent activement les combattants de Maïdan, dans l’espoir d’une Ukraine tournée vers l’Union européenne.

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Les dirigeants de l’opposition comme  du gouvernement sont presque tous des hommes, l’occasion de donner la parole à  quelques unes de ces femmes, à Lviv et Kiev acquises à la révolution, où à Kharkov et Dniepropetrovsk, tournées vers Moscou. Aide logistique ou culinaire, ce qu’on attend d’elles, ce qu’elles proposent elles-mêmes montre qu’il n’est pas toujours aisé de sortir des partages de rôles prédéterminés…

Alina, 34 ans, professeure à Kiev, et Galina, 52 ans, entrepreneure à Lviv

Les deux femmes ont fondé le mouvement des « Mères » de Maïdan qui réunit des mères d’opposants, mais aussi de policiers, un peu à l’image des mères de soldats en Russie.

Alina : « Notre slogan, c’est qu’aucun enfant ne nous est étranger. Nous voulons protéger tous les enfants, quels qu’ils soient. Nous avons décidé de fonder ce mouvement après que des gens aient été tués le 21 janvier. »

Galina : « Je suis originaire de Lviv à l’Ouest. Mon premier fils est allé se battre à Kiev. Quand mon deuxième a voulu y aller aussi, j’ai décidé de l’accompagner et c’est là que j’ai sympathisé avec Alina, qui m’héberge à Kiev. Nous ne voulons pas penser à autre chose que la victoire. Si seulement tout cela avait pu se passer aussi vite qu’avec Ceaucescu dont les Roumains se sont débarrassés en trois jours… »

Alena Pidgorna, étudiante à Kharkov, 20 ans

Alena et ses amis se réunissent souvent dans un « Anti-café » de Kharkov dont le concept né en Russie prévoit que l’on paie à l’heure pour le temps passé sur place mais ni pour le café, le thé ou le Wi-Fi, en libre accès. Elle condamne ce qui se passe à Kiev.

« Nous avons décidé de ne pas parler de la situation politique entre nous, sinon nous finissons par nous disputer. Le problème, c’est qu’à Kiev, ils veulent nous imposer leurs vues. Ici, on préfère travailler et nourrir sa famille. Vous savez en Ukraine, il y a vraiment deux pays différents. Deux cultures. Ici à l’Est, on parle tous le russe, alors que là-bas à l’Ouest, ils sont plus proches de la Pologne et de l’Union européenne.
Nous sommes en colère car les opposants ont occupé des bâtiments publics. Nous voulons le changement mais pas la guerre. Ces émeutes ont eu des conséquences directes sur nous. Ainsi le mois dernier, nos allocations étudiantes sont tombées avec deux semaines de retard.
Moi non plus je ne supporte pas Ianoukovitch, mais s’il part, nous ne disposons d’aucun autre candidat qui ne soit pas corrompu ! Et je ne crois pas que les leaders de l’opposition comme Vitali Klitschko soient les bonnes personnes. »

Alina, étudiante en archéologie, 21 ans

A l’université de Kiev, 21 ans, la jeune femme s’active entre les rayons de la bibliothèque, montée il y a peu dans le centre des congrès de Kiev, occupé par les manifestants.

"Nous avons ouvert cette bibliothèque EuroMaïdan il y a onze jours. Chacun apporte ici les livres qu’il veut. Ce sont souvent des ouvrages d’histoire ou évoquant les mouvements de résistance. On en a recueillis 5 000 à ce jour. Mon rôle est de les réceptionner, de les enregistrer et de les classer. C’était difficile pour moi de rester en retrait de tout ce qui se passait.

Au début, il y a deux mois, je manifestais pacifiquement avec mes amis sur Maïdan, mais quand j’ai vu que certains activistes étaient persécutés par le pouvoir, j’ai réalisé que les mots ne suffisaient plus. Il fallait aussi des actes. Du coup, j’ai décidé de faire du volontariat quand j’avais du temps libre. J’aimerais que les gens comprennent que tout ça n’est pas une lutte entre l’est de l’Ukraine, proche de la Russie, et l’ouest, plus proche de l’Union européenne. Nous sommes là ensemble. J’espère que ces événements nous permettront de parvenir à créer une véritable société civile, et plus simplement une nation ukrainienne."

Victoria Sklyarov, 50 ans, ingénieure de formation

Elle travaille aujourd’hui dans le tourisme à Kharkov. Militante de la première heure, Victoria anime une émission radio tous les lundis.

« Après la Révolution 0range de 2004, nous avons éprouvé un sentiment de liberté durant deux-trois ans. Chaque jour, la corruption reculait. Et puis, c’est redevenu comme avant. Notre but aujourd’hui est de changer non seulement de président mais aussi de société. Nous devons fonder une communauté véritablement démocratique. Beaucoup restent silencieux car il existe de fortes pressions du gouvernement. A Kiev, les Berkout (unités anti-émeutes, ndlr) frappent et déshabillent des activistes pour les humilier. Ici à Kharkov, les professeurs par exemple ne peuvent s’exprimer librement. Quant aux médias, ils ne parlent pas de notre combat car tous appartiennent à des proches du pouvoir. »

Ivana, 21 ans, femme au foyer à Dniepropetrovsk


Son mari a été arrêté une semaine plus tôt. Elle espère que la cour d’appel de Dniepropetrovsk va prononcer sa libération conditionnelle.


« Mon mari se promenait là-bas et des policiers en civil l’ont arrêté. Il a passé sept jours en prison. Je suis triste. J’ai un bébé à la maison et je suis enceinte.

A présent, les gens ont peur. Peur d’être ainsi arrêtés pour rien.

Est-ce que je soutiens Maïdan (ndlr les opposants dans la rue) ? Non ! J’ai déjà beaucoup de problèmes et je ne veux pas en rajouter. »

Yulia, traductrice à Kiev, 30 ans

La jeune femme souhaite de tout cœur aider ses compatriotes à Maïdan, mais elle a encore l’impression de ne pas « être à 100% ». Elle rêve d’en faire plus.

« Au début, j’étais là comme une simple visiteuse, je participais aux manifestations pacifiques. Pendant très longtemps, je me suis demandée comment je pouvais être vraiment utile à cette mobilisation. J’apportais du thé chaud à chaque fois. Récemment, j’ai décidé avec mon amie Irina de me porter volontaire pour aider au centre de presse à la Maison des syndicats. Nous aidons les journalistes étrangers qui viennent couvrir les événements, nous traduisons des articles ukrainiens en y ajoutant des éléments de contexte, plus compréhensibles par les étrangers.
Je soutiens le mouvement car j’ai l’impression d’en faire partie. C’est mon combat, ma bataille. J’aimerais que Ianoukovitch ne soit plus président, mais j’espère surtout que chaque Ukrainien gagnera une victoire sur lui-même et deviendra meilleur. Ici, il y a un dicton que l’on entend souvent, c’est “L’Ukraine avant tout”. Pour moi, ce serait plutôt, “L’être humain et le respect de ses droits avant tout”.
Voir tous ces gens s’entraider sur Maïdan m’a vraiment fait chaud au cœur. J’espère que cette solidarité et cet esprit collectif débordera le périmètre de cette place. Car lorsque je rentre chez moi parfois, le voisinage est si calme qu’on a l’impression qu’il ne s’est jamais rien passé. »

Lydia, 62 ans, retraitée


Tous les jours, cette ancienne économiste fait 20 minutes de métro pour venir apporter des plats chauds aux opposants postés sur les barricades, l’avant-poste de la contestation face à la police.

« J’essaie d’être là tous les jours depuis la fin novembre. Le matin, je suis les informations à la télé et sur Internet, puis je prépare du thé, des pommes de terre au lard que je leur amène dans un thermos et des marmites. Je me sens très embarrassée vis-à-vis de ces hommes qui survivent dans de telles conditions alors que moi, tous les soirs, je rentre chez moi.

J’aime l’Ukraine, c’est mon pays. Mais des bandits et des criminels l’occupent aujourd’hui. Nous n’avons pas peur d’eux.  Nous voulons vivre dans un pays libre, comme en Europe. Je me sens tellement mal quand je pense à ceux qui sont morts pour une Ukraine libre. [Elle met sa tête dans ses mains et commence à prier tout en pleurant.] Nous voulons la justice et la vérité.

Nous voulons une Ukraine apaisée et libre où nous nous débrouillerons seuls, sans la Russie. Nous serons indépendants et aurons avec elle des rapports d’égaux à égaux. »

Olga Iegorvna, 65 ans, professeur à la retraite - Kiev

Dans le centre des congrès de Kiev, elle réceptionne les vêtements chauds apportés par la population en soutien à Maïdan puis les redistribue aux opposants.

« Cela fait un mois que je viens aider les patriotes. A l’extérieur, il fait trop froid, mais ici, je peux apporter mon aide. Je suis impressionnée par l’élan de solidarité de tous ces gens qui viennent apporter des vivres et des vêtements.

Durant 35 ans, j’ai travaillé comme prof de maths-physiques et aujourd’hui je touche une pension de seulement 120 euros. Je suis déçue de ces gouvernants qui amassent des millions alors que nous nous souffrons. J’espère que cette révolution nous permettra d’avoir un nouveau gouvernement qui se comportera mieux et que la vie sera meilleure pour nos enfants et nos petits-enfants. »

Oxana, 63 ans, ouvrière retraitée, originaire de Lviv


Chaque jour, elle sert la soupe aux opposants sur Maïdan, par des températures qui sont descendus jusqu’à -32°.


« Il y a dix ans, j’ai participé à la Révolution Orange avec mon mari. Cette fois-ci, je suis venue seule. Je fais ça pour mes enfants qui veulent se rapprocher de l’Union européenne. Depuis le 29 décembre, je suis là tous les jours.

Les cuisiniers préparent la soupe sous la tente et moi, je la sers. Je me suis dit que rester ainsi dans le froid, c’était quelque chose que j’étais capable de faire pour eux. J’attends la victoire et une Ukraine libre. Aujourd’hui, c’est une véritable dictature. »

Victoria, 40 ans, médecin à Kiev

Représentante de la Croix-Rouge, elle soigne les blessés dans une bibliothèque de Kiev transformée en hôpital de campagne.

« Le 1er décembre, beaucoup de mes amis ont été blessés lors des affrontements. C’est là que j’ai décidé de me porter volontaire. Je travaille ici un minimum de quatre heures par jours, parfois toute la journée. Ca dépend s’il y a eu des affrontements ou non dans la rue.

On soigne autant les opposants que les policiers. Je refuse de prendre publiquement position sur ce qui se passe ici. Je soigne tout le monde et demain s’il le faut, j’irai en Afrique soigner d’autres blessés. »