Les violences contre les femmes, une épidémie mondiale selon l'OMS

La carte des violences contre les femmes exercées par un proche, région par région - OMS
La carte des violences contre les femmes exercées par un proche, région par région - OMS

Les chiffres seront sans doute contestés, la méthode de comptage n'est peut-être pas assez fiable, et la proportion de 35% de femmes dans le monde entier ayant eu à faire face à la violence d'un proche devra probablement être relativisée. N'empêche, l'étude de l'Organisation mondiale de la santé dévoilée le 20 juin 2013 montre une nouvelle fois cette évidence tragique : les violences contre les femmes n'épargnent aucun pays, aucun continent et sont même si récurrentes qu'elles peuvent être élevées au rang de pandémie planétaire.

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Dans la foulée de l'appel puis de l'accord arraché aux Nations Unies en mars 2013 pour lutter contre les violences faites aux femmes partout dans le monde, l'Organisation mondiale de la santé s'est lancée dans une étude inédite, intitulée "Estimations mondiales et régionales de la violence à l’encontre des femmes: prévalence et conséquences sur la santé de la violence du partenaire intime et de la violence sexuelle exercée par d’autres que le partenaire", dont les résultats ont été dévoilés le 20 juin 2013, et dont les recommandations seront mises en place dès les premiers jours du mois de juillet.

Issue des données statistiques recueillies continent par continent, pays par pays, avec des réajustements liés aux grands écarts de fiabilité des données disponibles, l'enquête menée pour l'Organisation mondiale de la Santé en partenariat avec la London School of Hygiene & Tropical Medicine et le Conseil sud-africain de la Recherche médicale a croisé des recherches diverses portant sur des femmes d'au moins 15 ans : au delà des statistiques sur les exactions commises, les approches sur l'alcoolisme, le genre ou la culture ont également été prises en compte. Et n'ont été retenues que celles qui répondaient aux critères de violences, sexuelles ou physiques et pas psychologiques, définis par l'OMS :

"La violence exercée par un proche (conjoint le plus souvent) : faits de violence physique et/ou sexuelle, une fois au moins, rapportés par une une partenaire actuelle ou ancienne, de 15 ans et plus :
- la violence physique est définie par : être giflée ou bien recevoir un objet lancé qui peut vous blesser, être poussée ou bousculée, être frappée à coups de poings ou de tout autre chose qui peut vous blesser, être rouée de coups de pied, traînée ou battue, être étranglée ou brûlée et/ou menacées d'un couteau, d'un pistolet ou de tout autre arme.

- la violence sexuelle est définie par : être contrainte par la force à des relations sexuelles alors que vous ne le voulez pas, accepter de telles relations en raison de la peur de que votre partenaire pourrait vous faire, ou accepter des actes sexuels que vous considérez comme dégradants ou humiliants.

- Violence sévère exercée par un proche : battue, étranglée, brulée, menacée d'une arme. Toute agression sexuelle est aussi considérée comme sévère.

- Violence en cours : tout acte rapporté durant l'année écoulée.

- Violence passée : tout acte rapporté au delà de l'année écoulée.

- Violence exercée par un tiers : toute femme âgée de 15 ans et plus confrontée à un acte sexuel forcé par un autre que le conjoint ou partenaire.
"

Une fois les principes posés, les résultats obtenus sont spectaculaires : 35% des femmes ont été confrontées dans leur vie, passé l'âge de 15 ans, à des actes de violence physique ou sexuelle. Et dans une proportion bien supérieure s'il s'agit de leur conjoint, compagnon ou partenaire (elles ne sont en effet "plus que" 7,2% à signaler des faits perpétrés par des "étrangers", et le plus souvent dans des situations de guerre ou de conflit).

Ce constat a conduit l'Organisation mondiale de la santé à traiter cette première étude jamais menée à une échelle planétaire comme une épidémie de santé publique, d'autant plus que les conséquences sanitaires de ces actes de violences ou de tortures sont très importantes :

"Décès et traumatismes – L’étude montre qu’à l’échelle mondiale, 38% des femmes assassinées l’ont été par leur partenaire intime, et 42% des femmes qui ont connu des violences physiques ou sexuelles d’un partenaire ont souffert de blessures.

Dépression – La violence contribue dans une large mesure aux problèmes de santé mentale des femmes: la probabilité de connaître la dépression est presque deux fois plus élevée chez celles qui ont subi des violences de leur partenaire intime, par rapport aux femmes qui n’ont connu aucune forme de violence.

Problèmes de consommation d’alcool – Les femmes qui subissent des violences de leur partenaire intime sont presque deux fois plus susceptibles que les autres femmes de connaître de tels problèmes.

Infections sexuellement transmissibles  – La probabilité de contracter la syphilis, la chlamydiose ou la gonorrhée est 1,5 fois plus élevée chez les femmes qui subissent des violences physiques et/ou sexuelles de leur partenaire. Dans certaines régions (dont l’Afrique subsaharienne), elles ont 1,5 fois plus de risques de contracter le VIH.
  
Grossesse non désirée et avortement – La violence du partenaire et la violence sexuelle exercée par d’autres que le partenaire sont corrélées à une grossesse non désirée; le rapport montre que la probabilité de se faire avorter est deux fois plus élevée chez les femmes qui connaissent des violences physiques et/ou des violences de leur partenaire sexuel.
   
Nourrissons de faible poids de naissance – La probabilité d’avoir un enfant de faible poids de naissance est majorée de 16% chez les femmes qui subissent des violences de leur partenaire."


L'enquête met au jour des différences non négligeables selon les âges et selon les régions, qui reflètent sans doute les failles les plus importantes des conclusions. Les violences seraient beaucoup plus nombreuses en Asie du Sud Est, au Moyen Orient et en Afrique que dans les pays du Nord (Amériques, Europe ou Pacifique), et frapperaient en majorité les femmes de 30 à 45 ans. D'une part les statistiques sont beaucoup plus lacunaires dans les pays pauvres quand elles ne sont pas inexistantes, et d'autre part les femmes de moins de 25 ans ou de plus de 55 sont moins enclines à avouer les actes de barbarie dont elles auraient été victimes.

Ces réserves émises, on ne peut que se réjouir de la volonté de l'OMS de remédier à ce fléau mondial avec des recommandations, testées dès l'année 2013, en particulier dans plusieurs pays d'Asie du Sud Est :
"Les prestataires de soins doivent être formés à poser des questions sur la violence ;
des modes opératoires normalisés doivent être en place ;
- la consultation doit se dérouler dans un cadre privé ;
- la confidentialité doit être garantie ;
- un système d’orientation doit être en place afin que les femmes puissent accéder aux services connexes ;
- en cas d’agression sexuelle, il faut que les lieux de soins soient en mesure d’apporter aux femmes la réponse complète dont elles ont besoin – c’est-à-dire, de traiter les conséquences sur la santé physique aussi bien que mentale.
"

Mais peut-on lutter vraiment contre les violences faites aux femmes dans des sociétés gangrénées par la violence, à tous les échelons publiques ou privés, et des Etats qui l'exercent au quotidien ? Cette question, posée par exemple par Angela Davis, mériterait que l'on s'y attarde...