Lettres de Sanga : deux femmes en pays dogon

Plato Marianne Lemaire
Marianne Lemaire a réuni les lettres envoyées par Denise Paulme et Deborah Lifchitz d'Afrique en 1935. A l'occasion de la publication de son livre, "Lettres de Sanga", l'anthropologue est l'invitée de TV5MONDE.
Interview de Mohamed Kaci

En 1935, deux jeunes ethnologues, Denise Paulme et Deborah Lifchitz, passent neuf mois au Soudan français pour étudier la société dogon. Jour après jour, les lettres qu'elles écrivent à leurs proches et leurs collègues témoignent d'une mission qui les consacre comme scientifiques à part entière.

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"Les objets, les êtres, les phénomènes peuvent être, d'une façon incompréhensible pour nous, à la fois eux-mêmes et autre chose qu'eux-mêmes [dans la mentalité primitive]," écrit Lucien Levy-Bruhl, qui fut le professeur de Denise Paulme et Deborah Lifchitz. Ainsi les deux étudiantes voulaient-elles être femmes, mais aussi autre chose, au-delà du rôle subalterne ou d'arrière-plan auquel les vouaient la société patriarcale de l'entre-deux-guerres. 

​Dans les années folles, ces deux jeunes femmes nées avec le XXe siècle ne savent peut-être pas tout de suite ce qu'elles veulent, mais elles savent très bien ce qu'elles ne veulent pas.

Devenue secrétaire, la bachelière Denise Paulme ne se sent pas à sa place. Ce travail ingrat "fut ma première expérience d'ethnographie", confiera-t-elle plus tard. La crise de 1929 la tire de ce mauvais pas : licenciée, elle se lance dans des études qui la conduiront à décrocher une bourse pour parachever sur le terrain un doctorat d'ethnographie. 

Issue de la diaspora ukrainienne juive, Deborah Lifchitz, elle, a toujours eu le goût des langues et des études de société. Elle se distingue par son travail et provoque les rencontres qui la conduiront à Sanga, en pays dogon, au fin fond l'Empire colonial français.

Une approche féminine de l'ethnographie

Parce qu'elles se sentent obligées de faire leurs preuves et ne s'autorisent rien moins que la perfection pour être crédibles face au regard critique de leurs pairs masculins, les femmes ethnologues qui partent sur le terrain dans l'entre-deux-guerres réalisent en général des missions bien plus longues que les hommes. Une approche idéale pour, au-delà de l'observation, appréhender de l'intérieur les sociétés étudiées. "Je passe des heures sous un baobab avec nos amis, ou à jouer avec le fils d'Ambara... Nous ne parlons pas, mais nous nous comprenons," écrit Denise Paulme à André Schaeffner, son futur mari. Elle exprime aussi une autre dimension de cette longue mission, plus personnelle : "Ici, j'ai trouvé la paix avec moi-même, le calme intérieur et les relations possibles avec d'autres hommes."
Denise Paulme (à gauche) et Barbara Lifchitz sur le toit du Trocadéro en 1935.
Denise Paulme (à gauche) et Barbara Lifchitz sur le toit du Trocadéro en 1935.
(@collection particulière)

"Deux jeunes blanches au service de l'Afrique noire"

Entre curiosité, séduction et incompréhension, les rapports entre les deux jeunes femmes et les administrateurs coloniaux sont compliqués. "Deux jeunes blanches au service de l'Afrique noire", écrit un journaliste colonial. Assimilées aux infirmières, missionnaires éducatives ou femmes de fonctionnaires français, elles se voient affublées, via leurs enquêtes sur les femmes dogons, d'une mission colonisatrice à laquelle elles se refusent.


Elles jugent aussi avec sévérité le mode de vie des Français d'Afrique et leur comportement déplacé à l'égard des populations locales. Car si elles parviennent à nouer de véritables liens avec les Dogons, elles ne ressentiront jamais d'atomes crochus avec les coloniaux, bien au contraire. "En comparaison avec certains indigènes, la plupart des Blancs semblent sauvages et primitifs," écrit Deborah Lifchitz à sa famille.

Et pourtant, elles profitent des prérogatives coloniales pour collecter des objets, contre une avance pécunière ou en guise d'amende. "Nous avons imposé au chef de canton, comme amende pour ses mensonges, l'envoi de quelques belles statuettes. Le soir même, il apportait la serrure ayant appartenu au lebe ogono de Ginu Ku," écrivait Denise dans ses fiches. Dans une lettre à André Schaeffner, elle raconte : "Les gens de Dyanmeni nous ayant demandé, pour acquitter l'impôt, une avance qu'ils ne pourront pas rembourser, je pense au bazu ... que nous avions vu ensemble." De temps à autres, elles volent, aussi, comme tant d'ethnologues coloniaux : "Nous avons volé, le coeur un peu battant, des statuettes dans la caverne de Bongo, sous l'oeil des habitants."

La difficile étude de la vie féminine

Parties avec cinq autre scientifiques dans le cadre de la mission Sahara-Soudan, les deux jeunes femmes savent d'emblée qu'elles resteront après le départ des autres, "plusieurs mois pour étudier la vie féminine" dans cette société où les filles quittent leur famille à 12 ans. Mais comment interroger les femmes et les jeunes filles sur leur vie intime quand l'interprète est un homme ? Sur ce terrain, elles ne peuvent pas aller beaucoup plus loin que leurs collègues masculins. "Mauss demande une société des femmes, mais je n'ai aucun signe de son existence pour l'instant... Vous verrez ce qu'à grand mal nous avons pu tirer de Taybon sur les règles : il n'aime pas beaucoup en parler," écrit Denise Paulme à Michel Leiris. Au fond, les Dogons considèrent davantage les deux jeunes scientifiques comme des hommes que des femmes, et n'est-ce pas aussi ce qu'elles souhaitent ?

A la conquête de l'écriture scientifique

A une mère, une soeur, un amant, un collègue, un maître ou un ami, les lettres de Sanga sont autant de traits d'union avec le lointain univers parisien. Mais elles consacrent aussi la distance qui les en séparent et permet aux deux ethnologues en herbe de se positionner par rapport à des milieux scientifiques qui, n'échappant pas aux représentations sociales de l'époque, mettaient a priori en doute leur vocation scientifique. Davantage que le récit de voyage ou l'article scientifique, ces lettres, de plusieurs pages ou quelques lignes seulement, ménagent un espace où elles peuvent exister et s'épanouir en tant que scientifiques.

Près de Bandiagara, Sanga appartenait au Soudan français, l'actuel Mali. 
Près de Bandiagara, Sanga appartenait au Soudan français, l'actuel Mali. 
(@capture d'écran TV5MONDE)

La force d'une amitié

Dans la France de l'entre-deux-guerres, une femme ne part pas seule sur le terrain - trop dangereux- ni avec un collègue masculin - trop inconvenant. Alors à l'instar de Thérèse Rivière et Germaine Tillion dans l'Aurès, Denise et Deborah voyageront à deux, non sans avoir éprouvé leur compatibilité lors de courtes vacances ensemble avant le grand départ. Une amitié est née. Une amitié qui donnera une dimension supplémentaire à leurs travaux de scientifiques. Bien qu'écrites dans les langues et des styles différents, les lettres de Denise et Deborah se font écho. Une amitié qui ne cesse de se renforcer au fil des échanges et du quotidien, et qui perdurera après leur retour en Europe, matérialisée par plusieurs publications à quatre mains jusqu'à la fin tragique de Deborah Lifchitz.

Fin brutale

Arrêtée en 1942 à Paris, Deborah est transférée à Drancy. Tant qu'elle y est autorisée, son amie lui apporte des livres et des vivres en prison. D'autres, comme Michel Leiris, tentent d'obtenir sa libération, mais nombreux sont ceux qui ferment les yeux, et Deborah Lifchitz est déportée, puis gazée à Auschwitz. Denise Paulme, elle, poursuivra ses travaux et mourra presque nonagénaire. 

Ainsi prend fin une amitié de vingt ans, soudée par une extraordinaire mission en pays dogon.