Liaisons dangereuses en Europe : la face cachée de l'interdiction de la prostitution en Norvège

Des prostituées à Oslo (Norvège), (AFP)
Des prostituées à Oslo (Norvège), (AFP)

Alors que plus de 200 associations ont lancé leur appel de Bruxelles pour lutter contre la prostitution, le modèle suédois (pénalisation du client) a le vent en poupe. Najat Valaud Belkacem, ministre française des Droits des femmes, s’est rendue au début du mois de novembre 2012 à Stockholm. Elle aurait dû faire un tour à Oslo également. Les résultats ne sont pas les mêmes de l’autre côté de la frontière.

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Liaisons dangereuses, tel est le nom du dernier rapport du Prosenteret, centre d’aide et de compétence national sur la prostitution en Norvège. Les chiffres sont inquiétants. Depuis l’adoption de la loi de 2009 pénalisant l’achat de services sexuels, la violence contre les prostituées ne fait qu’augmenter. 59 % des femmes se livrant à la prostitution déclarent avoir subi des violences depuis trois ans. Certaines d’entre elles ont été menacées de mort ou d’une arme, d’autres violées, volées ou forcées à subir des rapports non protégés. Les rares prostituées qui osent encore racoler ouvertement dans la rue subissent toutes sortes de tracasseries, des insultes ou de crachats de passants.  

En fait, la prostitution est loin d’avoir disparue. Les offres se font ouvertement devant le parlement ayant voté la loi à Oslo. Il en va de même en Suède, premier pays prohibitionniste. Elle est seulement devenue moins visible. Certes, la plupart des prostituées ont quitté les rues, mais continuent de se vendre aux clients, toujours demandeurs mais plus prudents. Ils préfèrent désormais trouver sur internet ou dans des lieux privés. C’est juste une question d’organisation. Non seulement  la demande n’a pas disparu d’un claquement de doigts, mais elle semble même augmenter.

Des prostituées venues de loin, aimantées par un pays riche

Prosenteret et d’autres instances similaires estiment que la prostitution en Norvège a déjà retrouvé le niveau d’avant la loi, et qu’elle semble même à la hausse dans ce pays très riche. Les prostituées, souvent venues de l’Europe de l’Est ou d’Afrique, sont attirées par le gain « facile », ou forcées par des proxénètes restant bien au chaud chez eux. Larguées dans un pays où elles ne parlent pas la langue et ne connaissent pas les coutumes, elles n’osent pas rechercher de l’aide et encore moins porter plainte.
Avant le vote de la loi, le débat fut houleux. Comme si souvent dans l’histoire, la Norvège regarda vers la Suède, si souvent à la pointe d’ innovations sociales et du féminisme. Des sceptiques tentèrent de mettre en garde les législateurs norvégiens, mais rien n’y fit. La Norvège voulait avant tout éviter qu’il soit possible d’acheter des services sexuels à des prostituées victimes de trafics ou de l’industrie du sexe.

Peu de contestataires osèrent s’opposer à des motivations aussi nobles, et encore moins défendre la prostitution. Enfin, une campagne au moment du vote dans les médias, fit croire à une augmentation soudaine de la prostitution, surtout à Oslo. Il n’en était rien, mais une arrivée de nouvelles prostituées plus «visibles», créa l’impression d’un marché en pleine expansion.

Mises en condition

Ce qui a surtout changé depuis 2009 sont les rapports entre les prostituées et les clients, qualifiés de « liaisons dangereuses » par Prosenteret. Dangereuses parce que cachées, rendant les prostituées plus vulnérables et les clients plus exigeants. Désormais, ils discutent de tout. En fait, ils règnent en maître, à l’abri des regards, et ne sont que très rarement pris. Les prostituées, souvent rentrées illégalement dans le pays, n’osent pas protester. Les plus vulnérables sont les Roumaines, très souvent victimes de trafiquants ou de traite humaine. Elles arrivent souvent via le Danemark, où elles sont violées et battues par leur proxénète pour être « mises en condition ».

Or le Danemark, justement, vient de décider de ne pas adopter de loi pénalisant le client, pas assez convaincu des bienfaits de la méthode punitive. Même la conservatrice Erna Solberg, probable vainqueur des prochaines élections en Norvège et futur Première ministre, souhaite abolir la loi de 2009.

L'estime de soi contre "cette atteinte aux droits humains"

D’autres solutions existent. La plupart des experts préconisent de traiter le problème à la source. C’est ce que fait une femme extraordinaire, Ilana Matei en Roumanie, en arrachant des filles à la prostitution une par une, pour leur donner une formation et un travail. Je l’avais rencontrée il y a deux ans. Voir ces - très - jeunes filles retrouver un peu d’espoir et d’estime de soi, relève du miracle. Certes, elles ne s’en sortiront pas toutes. Leurs « hommes » leur font souvent croire qu’ils les aiment malgré la violence qu’ils exercent sur elles, et elles n’arrivent pas toujours à couper les liens.

La réalité de la prostitution, cette « atteinte aux droits humains », comme l’a dit Francois Hollande, est souvent hideuse et en tout cas complexe. Les démarches d’autres pays, prohibition, réglementarisme ou abolition, doivent guider la France. Mais il ne faut pas oublier les principales intéressées, voir intéressés, car il y a aussi des hommes qui se prostituent.

Copier sur le pays voisin comme le fit la Norvège, n’est pas la meilleure voie. Trois ans après, devant l’augmentation de violences subies par les prostituées, des parlementaires norvégiens veulent rediscuter de la loi. La nouvelle ministre des droits des femmes en France, Najat Vallaud Belkacem semble vouloir commencer par le dialogue. Qu’elle prenne tout son temps. La prostitution ne risque pas de « disparaître » du jour au lendemain. 

L'appel de Bruxelles lancé à l'initiative de 200 associations non gouvernementales européennes

Considérant que :
La prostitution est une violence
    •    Une grande majorité des personnes prostituées a subi des violences, souvent sexuelles, avant d’entrer dans la prostitution.
    •    Une grande majorité des personnes prostituées subit des violences de toutes sortes dans le cadre de la prostitution (agressions physiques, verbales, sexuelles, psychologiques, etc.).
    •    La répétition d’actes sexuels non désirés, car imposés par l’argent, les inégalités et la précarité, constitue en soi une violence sexuelle.
La prostitution est une exploitation des inégalités
    •    La prostitution s’inscrit dans la longue tradition patriarcale de mise à disposition du corps des femmes au profit des hommes (droit de cuissage, viol, ‘devoir conjugal’…).
    •    La prostitution exploite toutes les formes d’inégalités : des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres, du Nord sur le Sud, des groupes majoritaires sur les minorités.
    •    En majorité, les personnes prostituées au sein de l’Union européenne sont issues de pays-tiers plus pauvres. Lorsqu’elles sont issues d’Etats membres de l’UE, on constate une surreprésentation des minorités ethniques.
La prostitution est une atteinte à la dignité de la personne
    •    En plaçant le corps humain et la sexualité dans le champ du marché, la prostitution renforce l’objectification de toutes les femmes et de leur corps, et porte directement atteinte à l’intégrité physique et morale des personnes prostituées.
    •    La prostitution renforce la domination des hommes sur les femmes et notamment le sentiment de disponibilité et d’accessibilité du corps des femmes que l’on retrouve dans le viol, le harcèlement sexuel et les violences conjugales.
    •    La prostitution constitue un obstacle à une sexualité libre, respectueuse et égalitaire.
    •    La prostitution alimente et perpétue la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle.
La prostitution est une violation des droits humains
    •    La Convention des Nations Unies du 2 décembre 1949, adoptée par son Assemblée générale et ratifiée par 17 Etats membres de l’Union européenne, affirme dès son préambule que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine ».
    •    La Convention des Nations Unies de 1979 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes demande aux Etats parties de prendre « toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes ».
    •    La prostitution est incompatible avec les articles 3 et 5 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui affirment que « tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sûreté de sa personne » et que « nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».
Nous demandons
aux etats membres de l’union européenne d’adopter des politiques garantissant :
    •    La suppression des mesures répressives à l’encontre des personnes prostituées ;
    •    La condamnation de toutes les formes de proxénétisme ;
    •    Le développement d’alternatives réelles et de programmes de sortie de la prostitution ;
    •    L’interdiction de tout achat d’un acte sexuel ;
    •    La mise en en place de politiques de prévention, d’éducation à l’égalité et à la sexualité ;
    •    Le développement de politiques de prévention dans les pays d’origine des personnes prostituées.
L’union européenne et ses états membres doivent revoir totalement leur politique de lutte contre la traite des êtres humains qui n’a ni sens ni chance d’aboutir tant que l’impunité des proxénètes et des clients prostitueurs demeurera la règle.

Législations européennes de la prostitution - source Wikipédia

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Prostitution légale et encadrée par des lois, maisons closes légale et encadrée par des lois
Prostitution légale et encadrée par des lois, mais les maisons closes sont illégales
Prostitution (échange d'argent pour des relations sexuelles) légale, mais pas réglementée, les activités organisées (maisons closes ou proxénétisme) sont illégales
Prostitution illégale-les prostituées sont punies par la loi
Les clients sont punis par la loi, mais pas les prostituées