Loi travail en Belgique et en France : les femmes en première ligne

Heurts entre manifestants et policiers belges lors de la manifestation du 24 mai 2016 à Bruxelles, où défilaient 60 000 personnes parmi lesquelles beaucoup de femmes.
Heurts entre manifestants et policiers belges lors de la manifestation du 24 mai 2016 à Bruxelles, où défilaient 60 000 personnes parmi lesquelles beaucoup de femmes.
AP Photo/Aurore Belot

Comme en écho à l'agitation qui traverse la France contre la réforme du travail, la Belgique est bousculée par des manifestations sociales massives contre un projet de refondation des règles sociales. Des deux côtés de la frontière, les femmes jouent un rôle majeur dans la mobilisation.

dans
Du côté décisionnaire, la parité est respectée : en France, le projet de loi visant à "simplifier" et à "moderniser" le code du travail est porté par Mme Myriam El Khomri, ministre du Travail, de l'Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social ; en Belgique, c'est Mr Kris Peeters, Vice-Premier ministre et Ministre fédéral de l'Emploi, de l'Économie et des Consommateurs, chargé du Commerce extérieur qui s'y est collé. Et si les intitulés de leurs portefeuilles sont presque aussi longs l'un que l'autre, ils peuvent se prévaloir d'un autre point commun : ils sont devenus très impopulaires en quelques semaines. Encore une concordance : la contestation a été lancée ici et là-bas par des femmes, des féministes qui ont décelé dans ces réformes le moyen de renvoyer les femmes au foyer, et ainsi de faire baisser artificiellement le chômage.
 
Myriam El Khomri et Kris Peeters, ministres du Travail en France et en Belgique
Myriam El Khomri et Kris Peeters, ministres du Travail en France et en Belgique
Wikicommons

Les deux gouvernements, belge et français, l'un élu par un électorat de gauche (à Paris), l'autre d'obédience libérale de centre-droit, ont annoncé presque simultanément, sans doute poussés par la Commission européenne dans sa quête de réduction des coûts publics, des plans de réforme où la flexibilité et le temps partiel occupent une place importante.
 

Les impitoyables effets du temps partiel


L'une des principales causes de l'inégalité sexuelle au travail tient à l'abus du temps partiel du côté des femmes, qu'il soit choisi ou imposé, avec pour effets à long terme : carrières bloquées et salaires stagnants.

Pas étonnant, donc, qu'au moment où l'Union européenne pointe les discriminations au travail persistantes en Europe malgré les directives, les femmes, et particulièrement les féministes, dénoncent ce qui leur apparaît comme un sacré coup de frein, voire une régression d'un autre âge…

En France, Caroline de Haas, co-fondatrice de "Osez le féminisme", a pris la tête du mouvement contre la Loi El Khomri, lançant une pétition aujourd'hui signée par près de 1 500 000 citoyen-nes français en cette fin mai 2016, dont le focus sur l'organisation du temps de travail concerne d'abord les femmes : "Une entreprise peut, par accord, baisser les salaires et changer le temps de travail". Tandis qu'une réclamation similaire en Belgique, portée par le mouvement "Vie féminine" et sa présidente Hafida Bachir, pose en préambule : "Comment pourrons-nous dans une telle organisation du travail  faire garder nos enfants, avoir des activités volontaires ou sportives, ou des projets de vacances ?"

Des féministes, des chercheuses, des syndicalistes et des élues ont ensuite, dans les deux pays, publié des tribunes musclés, dont les titres indiquent la colère : "Réforme du droit du travail, Non à la double peine pour les femmes », en France ; "Loi Peeters : plus de flexibilité... sur le dos des salariées !" en Belgique. En voici des extraits :

En Belgique, on peut prévoir que ce projet ne ferait qu'accroître les inégalités

"Les horaires variables, les temps partiels imposés, les heures sup’ contraintes, les difficultés à combiner d’autres temps de vie… Les femmes connaissent déjà. (.../...)

En effet, ce projet de loi vise à rendre plus variable le temps de travail (au cours de l’année ou de la semaine), à moins compter – et payer – les heures supplémentaires, à rendre plus flottant l’horaire de base et les jours de congé (ex. : heure de début ou fin de journée), à permettre de prévenir très tardivement des horaires de travail (peut-être même seulement la veille)… Quand on sait que l’organisation du travail (dont la question du temps de travail) compte parmi les principaux facteurs qui discriminent les femmes sur le marché du travail, on peut prévoir que ce projet de loi ne ferait qu’accroître les inégalités. (.../...)

Cette flexibilité accrue serait encore plus contraignante pour les personnes travaillant à temps partiel (c’est-à-dire plus de 80% de femmes). En effet, il serait encore plus difficile pour ces dernières de sortir de ce type d’emplois rendus davantage imprévisibles et variables, et d’avancer vers des emplois à temps plein : comment combiner deux emplois quand on ne connaît pas ses horaires ? (.../...)

D’autres mesures parmi celles annoncées mériteraient encore particulièrement une analyse genrée. Mais il n’est pas difficile de déjà voir que ce projet de loi va dans le sens d’une plus grande précarité des travailleuses, d’un accroissement des inégalités et s’inscrit à rebrousse-poil d’une politique d’emplois de qualité pour tous et surtout toutes !
"

En France, le temps de travail est le premier facteur discriminant pour les femmes, qui effectuent toujours 80 % des tâches ménagères.

Une fois de plus, le gouvernement oublie les droits des femmes. Le préambule de l’avant-projet de loi rappelle que « le principe d’égalité s’applique dans l’entreprise. L’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes doit y être respectée ». Voilà pour la théorie, et c’est bien le minimum quand on sait que les femmes continuent de gagner en moyenne un quart de moins que leurs homologues masculins et que la France se classe 132e en matière d’égalité salariale sur 145 pays. Le problème, c’est que cette déclaration de principe n’est accompagnée d’aucune mesure pour rendre enfin l’égalité effective. (.../...)

Le temps de travail est le premier facteur discriminant pour les femmes, qui effectuent toujours 80 % des tâches ménagères. La norme du présentéisme, imposée notamment pour les cadres, les exclut des postes de responsabilité. De l’autre côté, 80 % des salariés à temps partiel sont des femmes, avec un salaire et une protection sociale partielle, mais une flexibilité et des amplitudes horaires maximums. Au lieu de réduire la durée légale du travail pour faire converger le temps de travail des hommes et des femmes, et permettre à toutes et tous d’exercer leurs responsabilités familiales, le projet de loi renforce considérablement la flexibilité. Il augmente les durées maximales de travail, notamment pour les cadres, et renforce les possibilités pour l’employeur de modifier de façon unilatérale les horaires et le temps de travail sans déclencher d’heures supplémentaires. (.../...)

Enfin, le projet de loi réforme en profondeur la médecine du travail. Il supprime la visite d’aptitude obligatoire et centre le suivi médical sur les salariés dits à risques. Sauf que les risques et la pénibilité des métiers à prédominance féminine sont justement sous-évalués. Une caissière de supermarché, qui porte chaque jour 15 tonnes, sera-t-elle considérée comme exerçant un métier à risque ?

Pour toutes ces raisons, nous, féministes, disons non au projet de loi travail. Toute réforme du code du travail devrait au contraire se donner pour objectif de faire enfin de l’égalité une réalité !


Voilà donc pourquoi, on trouve aussi tant de jeunes femmes dans les rangs du mouvement Nuit Debout en France, avec des commissions femmes très actives, et des manifestantes très déterminées dans les défilés belges.
 

Sexisme ordinaire


Mais les unes et les autres sont confrontées à d'autres batailles, à mener en interne. A Paris, lors des rassemblements de la "Nuit debout", elles ont manifesté leur détermination à rester entre elles pour discuter de leurs revendications, parce que "les hommes ne peuvent se mettre à la place des femmes". Une non mixité chère aux féministes québécoises...  Les manifestantes belges ne les démentiraient sans doute pas, après les témoignages de sexisme exercé par leurs "collègues" lors de la marche du 24 mai 2016... Les Unes et les autres témoignent de ces remarques incessantes, à connotation sexuelle, ou de pratiques machistes qui reviennent au galop. 

Une militante française explique à Slate.fr avoir dû se battre contre un homme «se collant à (elle) de tout son corps», une autre se souvient d’un type «mimant ostensiblement une fellation» qui est ensuite «parti en se marrant». Les mains aux fesses dans le noir sont monnaie courante, comme l’ont vécu Simone, étudiante (nous avons changé son prénom) ou Fatima Benomar, cofondatrice du collectif Les effronté-e-s, qui participent toutes les deux à la «commission Féminismes».

D'où cette exigence de non mixité pour se réapproprier l'espace public, comme le rapporte Le Monde : "« Vous vous comportez comme des oppresseurs en ne respectant pas notre choix ! », s’énerve une participante en s’adressant à un quinquagénaire décidé à rester. Lui s’emporte : « Je n’accepte pas, sur une place publique, d’être dépossédé du débat et d’être choisi comme cible ! Si vous rentrez dans une logique d’exclusion et de séparation, c’est plus Nuit debout mais Mort debout ! »"
Et cette autre participante de lancer un tweet rageur contre le non partage dès qu'il s'agit de hiérarchie...
 


Ce harcèlement au quotidien, les Belges engagées dans le mouvement contre leur loi travail, le vivent à chaque défilé. La Libre, quotidien francophone de Bruxelles, rapporte ce témoignage édifiant publié sur Facebook :

Quand comprendrez-vous que le patriarcat fait autant de dégâts que le capitalisme ?
Pau Li Ne, manifestante

Aujourd'hui je reviens de la Manifestation nationale contre la loi Peeters de réforme du travail qui vise à rendre le temps de travail encore plus flexible. Cette flexibilité accrue sera encore plus contraignante pour les personnes qui travaillent à temps partiel, c’est-à-dire plus de 80% de femmes. Alors oui, la coupe est pleine…
En tant que citoyenne et en tant que femme je me sens donc concernée par cette mobilisation. Alors, malgré ma crainte des pétards qui explosent n'importent où et "parce que je veux former durant quelques heures une unité politique d'opposition citoyenne : des dizaines de milliers de personnes, tous ensembles, au-delà des clivages ethniques, sociaux, linguistiques et générationnelles" (Jonathan Dehoust), je décide de prendre le train, armée de mes drapeaux et foulards de Vie Féminine pour crier haut et fort que les femmes aussi refusent cette loi qui nous affaiblira une fois de plus. (.../...)
Une fois arrivée à Bruxelles, je rejoins mes collègues, l'animation bat sont plein, et en tant que groupe de femmes, on se fait rapidement "charrier": "Ah ah mais faut aussi faire la Vie Masculine" - "On ne parle pas comme ça à un délégué syndical, on dit pardon camarade...". Sans parler des coup de sifflets en stéréo dans les oreilles… C'est pénible mais on est habituées, puis "des choses à revendiquer, il y en a, c'est pour ça que je suis là".
Plus loin ça continue, et on a droit à un mec qui fait mine de se masturber sur nous. Cette fois, je ressens comme un malaise qui s'installe mais "faut continuer, en tant que femmes on a vraiment des choses à dire, puis y a pire."
Plus loin encore, une jeune femme nous rejoint en pleurs et en colère. Grâce à nos couleurs Vie Féminine, elle nous a repérées dans la foule. Elle a besoin de parler à des femmes, des féministes de ce qu’elle vient de vivre. Que s'est-il passé? Un gars s'est permis de lui mettre la main aux fesses. Elle décide pour une fois de ne pas se laisser faire et de se dégager, mais il la retient violemment par le bras au point de lui démettre l'épaule.
Alors oui, la coupe est vraiment pleine!!!
Combien d'autres femmes ont vécu une situation similaire aujourd'hui?
Combien d'autres femmes se sont dit: "Allez c’est pas si grave?"
Combien ne sont pas venues à cause de ça?
Avant de partir se faire examiner par un médecin, elle nous interpelle et nous demande ce qu’on peut faire face à ça. Cette femme nous a rappelé l’importance à ses yeux d’organiser des blocs de femmes dans les manifs pour être plus fortes ensemble alors oui, nous continuerons à former des blocs de femmes…
Nous sommes la moitié de l'humanité, et les femmes sont des travailleurs comme les autres !
Quand vous comprendrez que le patriarcat fait autant de dégâts que le capitalisme, quand vous respecterez les femmes, quand vous cesserez de les évincer de l'espace public, nous n'aurons plus peur et nous pourrons mener des luttes ENSEMBLE, vraiment et nous en serons toutes et tous d'autant plus forts!
Prenez vos responsabilités !

On rappellera avec bonheur deux phrases bien senties, écrites au 19ème siècle par une femme et un homme, dont la pensée était appeler à connaître une postérité ambivalente :

Flora Tristan : « L’affranchissement des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même. »

Karl Marx : « Dans la famille, l'homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. »

#yaduboulot comme on dit toujours avec Terriennes

Retrouvez Sylvie Braibant sur twitter @braibant1