Longtemps je me suis demandé pourquoi ma mère ne pouvait pas écrire

Lettres arabes : le ayn et le ghayn - wikicommons
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C'est avec grande tendresse et beaucoup de finesse que cette fois Hind Aleryani interroge l'illettrisme partiel de sa mère. Elle évoque ce que cette incapacité  dit de son pays natal et de ses contradictions. Avec un humour et une provocation subtiles, la  journaliste blogueuse et écrivaine yéménite poursuit ainsi sa déambulation, entre présent et passé.

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Maman n’est jamais allée à l’école, mais elle sait lire. J’ai grandi avec sa passion de lire toute sorte de livres. Notre maison était emplie de livres et de magazines politiques ou culturels ; et pendant longtemps je n’ai pas compris pourquoi Maman ne savait pas écrire.

Je me sentais mal à l’aise chaque fois qu’on me demandait de signer comme « tuteur », alors que mon père était en déplacement et que maman ne pouvait ni signer, ni écrire son nom. Comment quelqu’un qui lisait tant de livres, et les plus importantes des parutions culturelles, pouvait-il être ainsi incapable d’écrire ?

J’ai essayé de lui apprendre à écrire : je lui ai apporté des cahiers, et les ai marqués de gros points noirs pour qu’elles puissent retrouver et écrire les lettres.  J’espérais ainsi lui apprendre à les déchiffrer et les reproduire, afin de ne plus être gênée par son analphabétisme. Elle me dit alors que mon père s'y était déjà efforcé et que ce que je tentais à mon tour était inutile.

J’ai donc grandi avec une mère qui s’efforçait d’éviter toute situation où elle serait amenée à écrire – personne ne pouvait s’attendre à ce qu’une femme aussi éduquée puisse être illettrée -, jusqu’à ce que je comprenne finalement ce qui l’en empêchait.

Maman était née dans le village de Jibla
(sud-ouest du Yemen), où dans les années 1950 il n’y avait pas d’école, seulement une Meelama (enseignement du Coran), réservée aux garçons. Lorsqu’enfin une école fut établie dans la ville voisine en 1962 et qu’elle vit ses cousines y aller, alors qu’elle-même restait à la maison, elle dit à mon grand-père, un juge local, qu’elle voulait faire de même. Mon grand-père lui répondit avec colère qu’il n’en était pas question, puisque l’école n’était pas destinée aux filles. 

Maman disait qu’ils avaient peur d’éduquer les femmes par effroi qu’une fille qui apprendrait à lire puisse envoyer une lettre d’amour à un garçon. Ils pensaient qu’une femme cultivée était plus encline au péché qu’une analphabète.

Mais maman n’a pas renoncé et elle a appris à lire grâce à une femme dont le mari lui avait enseigné la lecture du Coran. Pourtant, cette femme ne savait pas, ne pouvait pas, non plus écrire, et donc maman est devenue comme elle. Elle a bien essayé d’apprendre, mais la peur d’écrire était logée profondément dans son cerveau : la peur insufflée par une société patriarcale, qui croit que les femmes sont mieux protégées si elles restent ignorantes.

Le beau village de Jibla perché au Sud Ouest du Yémen, là où est née et a grandi la mère d'Hind Aleryani - Wikicommons
Le beau village de Jibla perché au Sud Ouest du Yémen, là où est née et a grandi la mère d'Hind Aleryani - Wikicommons

Le blog de Hind Aleryani (en arabe)

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour NOW. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe. Elle est aussi la cofondatrice de Eradah foundation for Qat (khat)-free nation, une association qui lutte contre la consommation de drogue (le khat) lors de toutes les cérémonies yéménites.