Machiste le rap ? Eloïse Bouton prouve le contraire

Eloïse Bouton alias Madame Rap
Eloïse Bouton alias Madame Rap
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Les rappeuses restent peu visibles dans un univers jusque là très masculin. La féministe Eloïse Bouton leur consacre un site Internet.

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« Les femmes font aussi le rap. Et il est temps d'entendre leurs voix. » Eloïse Bouton, journaliste et fervente militante pour la condition féminine, le martèle. Et pour le prouver, elle a lancé en août 2015 « Madame Rap ». Un blog qui recense des centaines de rappeuses du monde entier.
 
Interviewée par Terriennes, celle qui fut la première Française à rejoindre Femen, nous explique pourquoi il est temps de faire valoir la place des femmes dans une culture musicale presque exclusivement dominée par les hommes.

L’idée diffuse que le rap est exclusivement masculin et violent m’agace

Pourquoi avoir créé un Tumblr sur les rappeuses du monde entier ?
 
D’abord à cause de ma passion pour la culture hip-hop. Quand j’étais à la fac, j’ai fait un mémoire sur la place des femmes dans le rap aux Etats-Unis. Ce travail m’a permis de me rendre compte qu’elles étaient sous-représentées. D’où l’importance de les recenser et de montrer qu’elles sont partout, sur toute la planète. A ce jour, Madame Rap c’est 450 fiches de rappeuses de style et d’horizon différents.  Mais j’espère arriver bientôt à 1 000.
 
Parallèlement à cela, l’idée diffuse que le rap est exclusivement masculin et violent m’agace. J’avais donc aussi envie de rendre hommage à toutes ces artistes femmes qui se sont appropriées ce registre musical.
 
Vous avez toujours aimé le rap ?
 
Avec le rock, ce sont les deux styles musicaux que j’apprécie le plus, notamment à cause de leur côté subversif et politique. J’ai toujours aimé le rap engagé, qui dénonçait des choses. Les premiers rappeurs que j’ai écoutés avaient un vrai discours de revendication. Malheureusement, ces caractéristiques tendent à se perdre un peu. Aujourd’hui, le rap et le rock sont plus des business lucratifs que des emblèmes de la contre-culture.
 
Après Osez le Féminisme et La Barbe, vous avez milité à Femen, dont vous êtes partie en 2014. Vous vous décrivez aujourd’hui comme une « féministe sans étiquette » et faites partie du collectif de femmes journalistes Prenons la Une. Le rap a-t-il déclenché chez vous cette prise de position pour le militantisme féministe ?
 
Dans les années 1990, la chanson de la rappeuse américaine Queen Latifah « Unity » m’a beaucoup marquée. Elle y répète qu’on ne peut pas traiter les filles de « bitches », et qu’elles méritent le respect. Pour moi, c’était tout nouveau. Je n’avais jamais encore entendu une telle revendication dans le rap. A la même époque, j’ai aussi découvert les trois rappeuses de Salt’n’Pepa. C’est LE premier groupe de rap féminin à avoir contribué considérablement à la scène hip-hop. Dans leurs textes, elles font souvent allusion à la contraception et revendiquent le droit de coucher avec qui elles veulent sans se faire juger par la société.
 


Depuis 1990, le rap « féminin » a dû évoluer…
 
Oui. A cette époque, la plupart des artistes féminines, comme celles que j’ai citées plus haut, usaient d’une imagerie assez masculine ou en tout cas récupéraient les codes virils pour se les réapproprier. Dans leurs clips, elles portent donc plutôt des casquettes et des joggings.
 
Aujourd’hui, il y a de plus en plus de rappeuses qui jouent la carte de l’hyper-sexualisation du corps, comme Lil’ Kim, Foxy Brown ou Nicki Minaj. Elles n’hésitent pas à se découvrir et revendiquer à l’outrance leur part de féminité.
 


En juillet 2015, l’actrice Lou Doillon avait créé la polémique en déclarant : « Je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de craner en string. » Selon elle, l’attitude de ces stars hip-hop menaceraient les acquis féministes. Qu’en pensez-vous ?
 
Ce qui m’a dérangée et choquée, c’est que ce soit une femme blanche, européenne, et mince qui parle de femmes noires, américaines, et dont les fesses ne correspondent pas aux stéréotypes de la beauté occidentale et des diktats de la mode.
 
On a le droit de ne pas s’identifier au féminisme ou à la féminité de Nicki Minaj et Beyonce. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas légitimes. Il n’y a pas un féminisme, mais des féminismes. Chacune son combat. D’ailleurs, ces stars ont aidé des millions de femmes sur la planète à mieux assumer leur corps.
 
En parlant de combat de femmes. Dernièrement, plusieurs artistes indiennes ont fait le buzz avec des rap dénonçant le viol ou la pollution au mercure d’Unilever. Pourquoi se sont-elles appropriées ce registre musical en particulier ?
 
Historiquement, le hip-hop a une dimension plus festive que politique. Il permettait aux jeunes des ghettos du Bronx, quartier où il est né, de se rassembler et de donner une image plus positive que celle véhiculée par les médias. Mais, très vite, ce mouvement artistique s’est politisé. C’est devenu une arme pour mettre en lumière et dénoncer certaines inégalités, injustices et violences. Le rap étant basé sur l’écriture, il reste l’un des meilleurs moyens de dire plein de choses en peu de temps.
 
En ce qui concerne le buzz autour de la rappeuse Sofia Ashraf qui accuse la firme Unilever d'avoir pollué la ville de Kodaikana, en Inde, il s’agit d’une reprise de Nicki Minaj. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle a eu un écho retentissant. Mais pas seulement. C’est aussi dû au fait que sur You Tube c’est rare de voir la vidéo d’une femme indienne qui rappe. On ne s’attend pas à cela, surtout quand on sait que le rap est synonyme de liberté, alors qu’en Inde il est encore difficile pour une femme de prendre la parole.


Y a-t-il d’autres rappeuses connues en Orient ?
 
Si Sofia Ashraf est devenue célèbre, d’autres rappeuses officient dans l’ombre. Et notamment au Moyen-Orient. J’en ai recensé plusieurs sur mon blog. La Libanaise Female Noise, la Turque Kolera, l’Iranienne Samira (qui se floute dans ses clips), l’Afghane Soosan Firooz, l’Israélienne Sledgehammer ou encore la Palestinienne Shadia Mansour pour ne citer qu’elles.

> A retrouver sur Terriennes : En Egypte, un rap féministe sans tabous


Comment expliquez-vous le fait qu'en France elles soient si peu nombreuses ?
 
Elles sont là pourtant, dans les coulisses. Le problème c’est que dans notre pays il n’y a aucune femme à des postes clés de l’industrie musicale pour les mettre en lumière. Tous les labels sont détenus par des hommes. Les producteurs artistiques sont des hommes. Les chaînes de radio électro hip-hop comme NRJ ou Génération sont tenues par des hommes. Il y a parfois des femmes, mais elles sont cantonnées à des rôles secondaires. Tout cela participe au fait que les rappeuses bénéficient de moins de visibilité. C’est un fait, les hommes privilégient les hommes.

Je pense qu’il y a aussi beaucoup d’autocensure de la part des femmes. Certaines doivent se dire qu’elles ne vont jamais y arriver, que c’est un milieu trop masculin, que si elles veulent devenir productrices dans le rap, c’est impossible. J’en connais plusieurs qui ont abandonné.

> Lire le témoignage de Marie Phliponeau, anthropologue et danseuse : Hip Hop, où sont les femmes ?

Finalement, le rap n’est pas plus sexiste que la musique classique

En 2013, la chanteuse américaine Nicky Minaj dénonçait un éternel machisme dans le rap. Avec l’irruption des femmes dans le milieu, va-t-on vers une inversion du monde ? 
 
Aux Etats-Unis en tout cas, les femmes peuvent espérer un rééquilibrage. Il faut dire que les rappeuses sont beaucoup plus médiatisées qu’avant. Elles sont aussi plusieurs à lancer leur label comme Janelle Monàe. Ce serait bien qu’en France on fasse la même chose c’est-à-dire que des femmes se fédèrent et créent leur propre structure pour faire émerger plus de rappeuses. Mais, pour l’inversion, au vu de notre société sexiste et patriarcale, cela arrivera peut-être dans un siècle. Il n’y a qu’à regarder les chiffres de l’industrie musicale en générale. En 2014, au niveau de la programmation des opéras, seulement 3% d’œuvres musicales étaient composées par des femmes. Et aux Victoires de la Musique, depuis 2001 seules deux femmes ont reçu le prix du meilleur album rock. Finalement, le rap n’est pas plus sexiste que la musique classique.