Terriennes

Mafalda fête ses 50 ans et n'a pas pris une ride

L'un des thèmes récurrents de Mafalda, la soupe, assaisonnée à toutes les sauces
L'un des thèmes récurrents de Mafalda, la soupe, assaisonnée à toutes les sauces

Cela fait précisément 50 ans, ce 29 septembre 2014, que Mafalda promène son regard acéré sur une planète, la nôtre qui ne tourne pas toujours très rond. Enfantée par le dessinateur argentin Quino, cette petite fille a accédé à une renommée universelle, mais dans son pays, elle fait l'objet d'un véritable culte, dont la dernière manifestation se déroule avec une grande exposition à Buenos Aires. Peintre argentine, réfugiée en France aux temps de la dictature, Maria Amaral a grandi avec Mafalda. Elle nous raconte ce long et toujours actuel compagnonnage.

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Mafalda fête ses cinquante ans le 29 septembre 2014 et promène toujours à travers le monde sa petite silhouette ronde et son regard d'enfant. Apparue sous le crayon de Quino, dans la presse de Buenos Aires le 29 septembre 1964, elle a accompagné des générations d'Argentins, et d'humains bien au delà du continent latino américain. Subversive mais anticommuniste, elle additionne les paradoxes, ce qui permet à chacun-e de se l'approprier. Célébrée partout, elle a même reçu, en compagnie de son "papa", le dessinateur Quino, la légion d'honneur à Paris (sans doute aussi parce qu'elle roule toujours dans la 2CV familiale), lors du salon du livre 2014, en présence de Jean Marc Ayrault, encore Premier ministre en France et de la présidente argentine. Du reste, lorsqu'on entend aujourd'hui Cristina Kirchner lancer à l'Assemblée générale des Nations unies que les fonds vautour sont des terroristes, à peine moins que ceux pourchassés au Moyen Orient par les Américains et leurs alliés, on se prend à penser que Mafalda n'est pas très loin.

La 2CV Citroën de la famille de Mafalda, l'incarnation du rêve argentin dans les années 1970
La 2CV Citroën de la famille de Mafalda, l'incarnation du rêve argentin dans les années 1970
Maria Amaral  est aujourd'hui une peintre franco-argentine reconnue en France et ailleurs. Elle a grandi avec Mafalda et comme cette petite héroïne qu'elle vénère, et à laquelle elle ressemble, elle  a accompagné les chaos du monde, par son art et par sa vie. Héritière de l'expressionnisme sud-américain, ses premières oeuvres racontaient la tragédie de son pays et de son continent, alors malmenés par des dictatures. Militante, elle a mis son savoir faire de dessinatrice à la confection de faux papiers, sous l'égide de l'organisation Solidarité créée par Henri Curiel, destinés à des combattant-e-s persécuté-e-s en Argentine sous Videla, au Chili sous Pinochet, ou encore dans l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. Réfugiée en France avec sa famille, elle fut condamnée à Paris pour cette activité humanitaire et politique mais illégale en 1980, et passa quelques mois en prison avant d'être amnistiée avec l'arrivée du socialiste François Mitterrand à la présidence française.

Elle nous raconte sa vie avec Mafalda.

La première apparition de Mafalda le 29 septembre 2014 dans le périodique Primera Plana - “Tu es un bon papa ? - Je crois que si. - Mais tu es le meilleur meilleur meilleur papa de tous tous tous les papas du monde ? - Peut-être qu'il y a quand même un autre papa meilleur que moi ? - Je m'en doutais...“
La première apparition de Mafalda le 29 septembre 2014 dans le périodique Primera Plana - “Tu es un bon papa ? - Je crois que si. - Mais tu es le meilleur meilleur meilleur papa de tous tous tous les papas du monde ? - Peut-être qu'il y a quand même un autre papa meilleur que moi ? - Je m'en doutais...“

La vie à hauteur d'enfant, Mafalda vue par Maria Amaral

propos recueillis par Sylvie Braibant
Le premier souvenir

Maria Amaral : J'avais 14 ans quand j'ai lu la première planche de Mafalda. C'est mon père qui achetait Primera plana, premier plan, une revue hebdomadaire, un magazine comme le Nouvel observateur. Il y avait une petite bande dessinée à la fin, et c'est comme ça que j'ai commencé à la lire. J'ai quitté l'Argentine à la fin de l'année 1966 et je me suis aperçue que je pensais avoir eu dix ans de Mafalda en Argentine, et en fait, je n'en ai eu que deux… Mes autres années avec Mafalda je les ai passées en Espagne et c'est pour cela que finalement j'ai tout lu… Je les ai intégrées en moi comme si je les avais vécues en Argentine, comme si je poursuivais mon enfance là bas, avec elle.  Je me suis accaparée Mafalda, elle était toujours au fond de moi, je me demande presque toujours ce qu'elle dirait dans une situation ou une autre. Elle nous donne à voir la vie du bas vers le haut et pas l'inverse.

Ce qui me frappait c'est que Mafalda ne savait ni lire ni écrire et pourtant elle prenait conscience que le monde était malade. Elle avait mis la mappemonde dans un petit lit et tous les jours elle écoutait les informations pour savoir comment allait le malade, elle lui prenait sa température et elle avait mal à la vie à cause de la guerre du Vietnam, par exemple, à l'époque. On pourrait dire que malheureusement la maladie s'est développée…
 

“Mafalda nous racontait un monde déjà malade“

30.09.2014
“Mafalda nous racontait un monde déjà malade“

C'était une bd pour enfants, ou pour adultes ?

Ca n'a jamais été une bd pour enfants. Mais il est vrai qu'elle a développé chez nous Argentins, d'autant qu'elle a rencontré un succès immédiat, un regard d'enfant sur le monde des adultes. Mais cette petite fille, en ce qui me concerne, j'ai l'impression d'être Mafalda. En moi même, j'ai toujours une réflexion qui me rappelle quelque chose que Mafalda a dite. Elle est autant une référence pour moi que des grands auteurs latino américains, Isabel Allende ou Julio Cortazar. C'est une réflexion sur la vie, un peu décalée, un peu surréaliste, absurde, mais qui me fait voir la réalité à travers les yeux de Mafalda. Par exemple, elle découvre que lorsqu'on dort en Argentine, le Chinois eux ils travaillent et elle dit : "Bonne nuit tout le monde mais attention il y a beaucoup d'irresponsables éveillés !"

Elle vous a inspirée dans votre démarche d'artiste ?

Moi j'ai commencé par la tragédie, je portais un regard très noir sur le monde. Mais Mafalda m'ouvrait l'esprit, m'amenait vers le côté poétique de la vie. Mon art n'a pas été influencé par Mafalda mais ma vie oui…

Pourtant vous racontez aussi un monde malade ?

Oui mais avec beaucoup moins de naïveté que Mafalda. Par exemple, un jour la mère de Mafalda lui dit surtout tu n'ouvres à personne, absolument à personne. Et Mafalda répond : "même si c'est le bonheur qui frappe ?". C'est cette vision universelle que Mafalda a apportée au monde entier. Elle ressemble à beaucoup de petites filles latino américaines, elle incarne l'histoire mouvementée de l'Argentine, avec des gens qui viennent de partout - elle même est d'origine italienne -, avec leurs tragédies, leurs histoires, c'est une enfant qui a muri avant l'âge et qui nous demande de réagir, d'arrêter de nous comporter comme des sauvages.


C'est une petite fille une rareté dans la bd, surtout à l'époque. Elle est féministe Mafalda ?

Tout à fait ! Elle va voir sa mère et elle lui dit : "tu as passé des diplômes, mais pourquoi faire ? La mère répond : j'ai eu un enfant, etc. Alors Mafalda lui lance : mais tu as gâché ta vie parce que tu as eu des diplômes qui ne servent à rien !" Mafalda ce qu'elle veut c'est devenir interprète à l'ONU et changer les rapports entre les gens qui se battent et leur transformer leurs mots pour réaliser la paix. Elle se donne une mission pour améliorer le monde. Elle monte sur sa petite chaise et elle dit : "Je fais un appel à la paix mondiale. Comme le pape, comme les Nations unies. Ca ne sert à rien, mais on se sent mieux."
Quand elle joue à former un gouvernement avec ses copains, elle veut toujours être la présidente.

Mais elle n'arrive pas à convaincre Suzanita de changer, sa copine que ne pense qu'à devenir femme et mère au foyer…

Ahhh Suzanita, elle représente la bourgeoisie un peu bête. Elle dit : "je ne comprends pas pourquoi ici les ouvriers sont sales et méchants, alors qu'aux Etats Unis, ils sont blonds aux yeux bleus…" Il y a plusieurs personnages intéressants autour de Mafalda, le rêveur Felipe, un autre qui ne pense qu'à l'argent, le capitaliste de la bande Manolito, Miguelito l'anarchiste critique, ou Liberté, la gauchiste très petite en taille - "aussi petite que le niveau de vie, ou encore la tortue Bureaucratie, un condensé de toutes les composantes de la société argentine, en particulier de sa classe moyenne, "moyennement riche ou moyennement pauvre ?" comme s'interroge Mafalda.

Elle est chef de bande, et pourtant il n'y a pas de macho autour d'elle… A l'envers de l'Argentine, non ?

Les femmes ont manqué à certains moments de l'immigration en Argentine. C'est même pour ça par exemple que le tango au début se danse entre hommes. Ensuite, les femmes en Argentine ont quand même joué des rôles importants, comme Evita Peron par exemple…

C'est vrai que chez Mafalda, le père est doux, il cultive des plantes, la mère est femme au foyer, et voilà qu'il leur est arrivé une petite fille complètement révoltée. Mafalda vient voir son père et elle lui demande de lui expliquer ce que c'est que la philosophie. Le lendemain ses copains lui demandent ce qu'il lui a répondu. Elle leur montre qu'il est toujours plongé dans les livres. Alors pour le soulager, elle lui propose : "bon Papa, raconte moi la philosophie mais sans les parties pornographiques…"

Et 50 ans après ?

Elle n'a pas pris une ride. Je relis toujours Mafalda. Et j'ai toujours des réflexions mafaldesques pour tous les instants de la vie. Et ce pauvre Quino a vraiment souffert avec Mafalda, il le raconte, ce n'était pas très enrichissant au niveau du dessin et tous les jours il lui fallait trouver une idée… Cela l'a même conduit au bord du divorce… Mais le monde entier s'est accaparé Mafalda, découpait pour les garder ses histoires comme en Argentine, les coller à la devanture des banques ou des magasins, chacun-e s'y retrouvait. Quino n'a jamais eu d'enfant, mais il a enfanté Mafalda, devenue la petite fille de tous les Argentins, et même de tous les humains. Aussi universelle que l'est devenu le tango.

Maria Amaral  et deux époques de son oeuvre, la tragédie en 1969 et le Tango en 2000
Maria Amaral et deux époques de son oeuvre, la tragédie en 1969 et le Tango en 2000

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