Vidéo : Manuela Carmena, "femme politique occasionnelle", maire de Madrid

Manuela Carmena, maire de Madrid, en visite dans le centre d'accueil pour réfugiés que son homologue Anne Hidalgo, maire de Paris, veut ouvrir dans la capitale française. Un sujet sur lequel l'Espagnole s'est très fortement engagée.<br />
<br />
Manuela Carmena, maire de Madrid, en visite dans le centre d'accueil pour réfugiés que son homologue Anne Hidalgo, maire de Paris, veut ouvrir dans la capitale française. Un sujet sur lequel l'Espagnole s'est très fortement engagée.

AP Photo/Michel Euler

Manuela Carmena, maire de Madrid, l'une des femmes emblématiques de la victoire de Podemos (gauche) lors des élections municipales de mai 2015, était à Paris cette mi septembre 2016 pour présenter la version française de son livre "Parce que les choses peuvent être différentes...", un appel au "changement", une aventure du bonheur. Un entretien vidéo exceptionnel accordé à Terriennes/TV5MONDE

dans

Lorsqu'on lui pose la question, Manuela Carmena est d'accord pour revendiquer les "identités" suivantes : femme, juriste, politique occasionnelle, madrilène. Celle qui a été élue à la surprise générale maire de la capitale espagnole au printemps 2015 est riche d'un parcours qui devait la mener à cette fonction-là, dans un pays marqué par l'histoire - le franquisme -, la crise économique des années 2000, et traversé en ce début de XXIème siècle par des mouvements sociaux, culturels, cherchant à réinventer la politique et l'avenir.

Ce n’est pas moi qui vais gouverner. C’est vous, les gens de la rue, qui allez le faire à travers moi et mon équipe !
Manuela Carmena, mai 2015

Certains se sont étonnés de la victoire de Manuela Carmena, comme l'envoyé spécial du Temps (Genève) à Madrid en mai 2015 : "L’ancienne magistrate Manuela Carmena, 71 ans, qui n’a jamais exercé la politique durant sa carrière, obtient 20 élus, juste derrière l’ultra-favorite Esperanza Aguirre, un poids lourd chevronné du Parti populaire. Et très loin devant les socialistes ou les communistes." C'est donner un sens trop restreint au mot "politique", l'enfermer dans des partis, des alliances, des jeux politiciens.

La nouvelle élue ne souffrait pourtant pas d'un déficit d'engagement : étudiante et jeune communiste au début des années 1960, quand cela pouvait vous valoir la prison ; mère, épouse, camarade, passionnée des questions d'éducation, vélocipédiste acharnée ; avocate, magistrate incorruptible à l'écoute des plus démunis, des femmes, des victimes comme des coupables ; maire de proximité dans une ville de plus de 3 millions d'habitants. « Ce n’est pas moi qui vais gouverner. C’est vous, les gens de la rue, qui allez le faire à travers moi et mon équipe ! », lançait-elle au soir de son élection.

Sur le même sujet dans Terriennes, à retrouver :

> En Espagne, aux élections municipales de 2015, des femmes, partout des femmes

Dans un portrait qui frôle la vénération, le quotidien El Païs écrivait sous le titre "Manuela Carmena, le don de la douceur" :  "Son énergie produit de l'empathie. Elle croit que le pessimisme est réactionnaire." Et Juan Puig de la Bellacasa, l'un de ses plus vieux amis poursuivait : « Comme juge, elle expliquait tellement bien les sentences aux délinquants que ceux-ci finissaient par demander pardon. » Empathie, droit - femme, juriste.

De ce chemin de vie, Manuela Carmena a tiré un recueil de réflexions "Parce que les choses peuvent être différentes...", livrant des pistes pour changer le monde, "la grande aventure de maintenant", par l'éducation, l'empathie, la culture féminine, le respect du droit. Et ce n'est certainement pas un hasard si le livre est publié en français par Indigène, les éditeurs du célébrissime "Indignez-vous" de Stephane Hessel

Dans la belle préface au recueil de Manuela Carmena, Michelle Perrot, l'une des premières historiennes à avoir placé les femmes au coeur du récit du monde, écrit :
"Elle puise surtout, de plus en plus, dans la consciente grandissante d’une culture féminine dont elle se sent l’héritière et dont le féminisme redécouvre les virtualités, faite à la fois de sourde résistance aux injonctions de la domination masculine, d’attention aux choses du quotidien, du soin – le care – qu’on prend des corps fragiles, des vies dévastées, des intérieurs ruinés, des espoirs en fuite, de gestes modestes et efficaces que des pratiques domestiques invisibles et transmises dans l’ombre des maisons ont peu à peu forgés."

Cette aventure du changement, l'avènement de la culture féminine en politique, l'éducation, la force de l'Etat de droit, autant de sujets évoqués dans l'entretien exceptionnel que Manuela Carmena a accordé à Terriennes.

La féminisation du monde repose, non pas sur la présence de certaines personnalités féminines dans la politique, mais sur l'adhésion aux valeurs fondamentales et révélatrices de ce que nous pouvons appeler la culture féminine
Manuela Carmena, Parce que les choses peuvent être différentes, page 130

Manuela Carmena entretien
(c) TV5MONDE, propos recueillis par Sylvie Braibant et Guillaume Gouet, 14'

Résumé écrit de l'entretien avec Manuela Carmena

"Etre femme, une déclaration idéologique"

"En ce moment, nous sommes dans le siècle des femmes. C'est pour cela que je pense qu'être une femme aujourd'hui est une déclaration d'opinion... une déclaration idéologique. La culture des femmes n'est pas un domaine réservé aux femmes.
Je suis une politique occasionnelle. Ma carrière s'est faite autour du droit qui permet de comprendre beaucoup de choses.

Le plus important c'est d'enseigner aux enfants à apprendre. D'éveiller leur curiosité. De développer la solidarité, l'empathie. L'unique matière devrait être de susciter l'envie, le désir d'apprendre.

Les femmes sont très près de la vie, du quotidien, et en même temps, elles travaillent, c'est ça l'histoire des femmes dans le monde.

C'est une culture. Mais il faut que la femme politique, la femme de pouvoir,
reconnaisse son histoire et l'admette. Ce n'est pas un domaine absolument réservé aux femmes. Non. C'est une culture très proche de la vie. Et la vie, cela concerne tout le monde.

Mais de la même façon que les femmes ne doivent pas mépriser la culture féminine, les hommes non plus. Les hommes doivent reconnaître cette culture de la vie
et lutter pour cet aspect de la vie, particulièrement dans la vie publique, en politique,
où il s'agit de culture du quotidien, de culture de la vie."

"Les femmes moteurs du changement dans l'histoire de l'Espagne"

"Les femmes de ma génération ne voulaient plus de cette société. Et d'ailleurs nous avons une grande dette envers la France. Nous rêvions de la démocratie qui était de l'autre côté de la frontière. Et nous les femmes voulions casser les lois, bouleverser la société."

"Faire de la politique autrement, celle du quotidien, des voisins, sans recherche d'une carrière"

"Je suis absolument sûre de moi quand je dis que je suis une femme politique occasionnelle. Toute vie politique devrait être occasionnelle. Parce que si nous réfléchissons vraiment à ce qu'est la politique, la politique c'est régler, la politique c'est organiser.

Tout le monde est amené à organiser dans sa propre vie. Pourquoi ne serait-il pas possible que pendant une période de notre vie, nous organisions la vie publique ? Que nous organisions ce qui appartient à tout le monde. Pourquoi pas ? Alors il ne serait pas nécessaire de faire carrière en politique... peut-être."

"De l'Etat de droit, de l'état d'urgence et du burkini"

"Nous aussi nous avons été confrontés au terrorisme, avec l'ETA (indépendantistes basques), et plus récemment comme en France. Et il est très clair que lutter contre le terrorisme sans respecter les droits humains, les lois, est une grande erreur. L'abandon du droit nourrit le terrorisme.
Il faut toujours être du côté de la liberté. En ce qui me concerne je n'apprécie pas spécialement le burkini, mais au nom du respect de la liberté, je ne l'interdirais pas."

"Changer le monde, une tâche très importante et émouvante"

"La gauche n'a pas réussi dans sa politique, elle s'est éloignée des personnes, de leurs problèmes.
L'histoire nous dit que nous sommes en train de vivre un très très grand changement. Notre société ne ressemble pas à celle d'il y a 30 ans. Les changements sont très rapides en ce moment. Il faut savoir que dans ce moment historique, nous devons être prêts à changer. Mais il y a un autre aspect que je veux aborder... Changer le monde, améliorer le monde, c'est une tâche très importante et très émouvante, qui nous apporte beaucoup de bonheur. Il faut rechercher le bonheur. Et chercher le bonheur en changeant le monde pour l'améliorer, c'est très gratifiant. C'est déjà une manière de trouver le bonheur."

14 €, 158 pages, éditions Indigène, Paris, septembre 2016,
14 €, 158 pages, éditions Indigène, Paris, septembre 2016,