Mariées ou laissées pour compte, le choix impossible des jeunes Yéménites

Au Yémen, une ONG organise des mariages de masse pour permettre aux jeunes couples faisant face à des difficultés économiques pour payer les frais énormes d’une cérémonie individuelle. Sur les photos on ne voit que les hommes… AFP
Au Yémen, une ONG organise des mariages de masse pour permettre aux jeunes couples faisant face à des difficultés économiques pour payer les frais énormes d’une cérémonie individuelle. Sur les photos on ne voit que les hommes… AFP

Après le témoignage de Nada, une jeune yéménite de 11 ans qui dit préférer mourir plutôt que d'être mariée de force. un appel fort mais aussi troublant qui a fait le buzz cet été 2013 sur Internet, l'écrivaine/journaliste/blogueuse yéménite Hind Aleryani a voulu témoigner à son tour d'une pratique qui tient plus à la culture tribale que religieuse. Elle raconte dans ce nouveau texte le dilemme désespérant auquel sont confrontées ses concitoyennes : étudier ou se marier, il faut choisir...

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Le mariage des petites filles en bas âge suscite toujours son lot de polémiques dans la presse étrangère. Ce sujet est digne d’attention, car l’innocence de l’enfance y est soumise à une agression flagrante. Malheureusement, et c’est là le plus choquant, les commentaires de certains jeunes yéménites justifient le mariage des filles en bas âge sous prétexte que ce serait meilleur pour une jeune fille que d’être condamnée au célibat. D’ailleurs, selon un dicton yéménite, une petite fille de huit ans est sûre d’être vierge.

Le mariage en bas âge comme prétexte pour protéger les petites filles du célibat ne vient pas du néant. En effet, le célibat se fait de plus en plus commun parmi les jeunes filles cultivées. Certaines atteignent même la quarantaine et sont encore célibataires. Le fait d’être toujours célibataire à un tel âge dans un pays aussi conservateur que le Yémen sur le plan de la religion et des traditions équivaut à dire que la jeune femme a été privée du plus important des sentiments humains, à savoir « l’amour. »

Au Yémen, le processus de recherche d’un époux commence avec les cérémonies de mariage lesquelles observent des règles strictes quant à la séparation des hommes et des femmes. Ces cérémonies fournissent aux femmes l’occasion d’ôter leur abaya noire et leur voile et de revêtir leurs meilleurs atours. Les non-Yéménites invitées à de telles cérémonies sont toujours surprises, car elles ne s’attendent pas à voir les femmes yéménites portant des vêtements si révélateurs. Durant ces mariages, les jeunes filles dansent ostensiblement devant les femmes plus âgées dans l’espoir que l’une d’elles les prendra comme épouse pour son fils. La mère ayant un fils à marier choisit généralement une jeune fille jolie, issue d’une famille connue. En effet, son fils, abstraction faite de ses propres défauts, entend bien que sa mère ne lui choisisse que le meilleur du lot.

La candidate choisie, la mère du futur époux prend la photo de la jeune fille pour que son fils décide si elle lui plaît ou non. Nombreuses sont les familles qui refusent de donner une photo de leur fille au futur époux. Certaines, plus ouvertes, sont prêtes à communiquer une photo de la très jeune femme presque enfant sans voile mais d’autres transmettent un cliché où elle est voilée. Le futur époux est ainsi forcé d’épier la candidate afin de s’assurer que sa mère a bon goût. Si la jeune fille n’est pas voilée sur la photo, cela lui permet au moins de se faire un avis sur son apparence extérieure.

Mais si elle est ambitieuse, et si elle a la chance de faire des études, la jeune fille, plus âgée, peut faire connaissance d’un jeune homme à l’université. Cela est possible surtout dans les universités publiques, lesquelles sont mixtes et offrent plus d’occasions de faire connaissance. Cependant, l’étudiante y risque sa réputation parce qu’elle s’expose ainsi au regard de ses camarades dont certains ne sont pas du tout ouverts à l’idée de faire connaissance d’une jeune fille avant de l’épouser. Il arrive souvent que la malheureuse tombe amoureuse de l’un de ses condisciples qui, le moment venu, laisse à sa mère le soin de lui choisir une candidate peu cultivée et n’ayant jamais été à l’école, ce qui garantirait – selon lui – qu’elle n’a connu nul autre que lui. La prétendante alors délaissée ne pourrait plus trouver d’époux, avec cette réputation de celle qui a déjà côtoyé quelqu’un et que nul ne sait ce qui a bien pu avoir lieu entre eux. Cette attitude est fort répandue dans la société yéménite.

Mon amie – nous l’appellerons ici « Salwa » – n’avait pas les qualités requises pour attirer l’attention d’une quelconque mère. Le seul homme l’ayant demandé en mariage n’était pas éduqué, ce qui l’a poussée à refuser sa demande parce qu’elle voulait poursuivre ses études et qu’il ne le lui permettrait probablement pas.

« Salwa » était ambitieuse, studieuse, et rêvait de faire des études de médecine. Ses très bonnes notes au bac lui ont permis de s’inscrire à l’Université de Sanaa. « Salwa » est une jeune femme affectueuse. Elle a reçu une éducation très stricte, et elle appréciait d’autant plus que son père lui ait permis de poursuivre ses études alors même que dans sa famille les filles sont très peu à avoir fréquenté l’enseignement supérieur. Son père, néanmoins, avait une opinion différente et voulait que ses filles aillent le plus loin possible, alors même qu’il était très strict dans d’autres domaines, intransigeant sur le port du niqab, par exemple, ou encore l’interdiction de conduire une voiture. Ses enfants étaient d’autant plus reconnaissantes de leur permettre de fréquenter l’université puisque une telle décision est risquée en compromettant leurs chances de trouver des époux au sein de la même tribu. En effet, le seul fait d’être inscrites à la faculté anéantit les chances de Salwa et de ses sœurs d’épouser un homme de leur famille, alors que le mariage entre membres d’une même famille est la norme au Yémen.

Ayant ainsi reçu une éducation stricte, « Salwa » n’est pas arrivée à l’université assez hardie pour faire la connaissance d’un de ses condisciples. Ses yeux derrière le niqab tançaient fermement quiconque osait lui parler, ce qui en dissuadait plus d’un.

Mais malgré elle, elle ne parvenait cependant pas à contrôler ses sentiments et fut ainsi attirée par un médecin diplômé à l’étranger. Ce jeune homme semblait être assez ouvert mais il ne lui vint jamais à l’esprit de chercher à faire connaissance. En effet, elle craignait trop la société pour cela, l’image de son père surgissant à tout instant pour lui rappeler que cela n’était pas permis et qu’elle ternirait sa réputation si elle faisait un pas aussi minuscule soit-il en ce sens. « Salwa » aimait et respectait son père. Elle se contenta donc d’espérer que ce médecin la remarquerait, qu’elle l’épouserait peut-être un jour, qu’il lui permettrait d’ôter le niqab et de conduire une voiture. Les années passèrent et personne ne la remarqua. Chaque nouveau mariage de l’une de ses copines ravivait ses espoirs. Entre ces événements, sa vie se résume à attendre et écouter les chansons d’amour tout en rêvant de vivre ses émotions dans un futur qu’elle espère proche.

Les mains d'une très jeune Yéménite passées aux henné, un rituel observé lors des cérémonies de mariage au Yémen
Les mains d'une très jeune Yéménite passées aux henné, un rituel observé lors des cérémonies de mariage au Yémen

Le blog de Hind Aleryani (en arabe)

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour NOW. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe. Elle combat activement le khat, une drogue dure consommée lors de toutes les cérémonies yéménites.