Marina Silva, une autre femme à la tête du Brésil ?

Marina Silva (à G) et Eduardo Campos, candidat défun socialiste à la présidentielle brésilienne, lors de la présentation du programme de gouvernement de leur coalition,le 4 février 2014 à Brasilia @AFP/Archives Beto Barata
Marina Silva (à G) et Eduardo Campos, candidat défun socialiste à la présidentielle brésilienne, lors de la présentation du programme de gouvernement de leur coalition,le 4 février 2014 à Brasilia @AFP/Archives Beto Barata

Une deuxième présidente au Brésil ? A l'approche du scrutin des 5 et 26 octobre 2014, si l'on en croit les sondages, la présidente sortante, égérie du Parti des travailleurs et successeure de Lula, devrait retrouver son fauteuil à la tête du Brésil. Dilma Roussef, dont le bilan est pourtant très critiquée, semble creuser l'écart face à la "socialiste" Marina Silva, étoile filante et fulgurante de cette présidentielle, investie après la mort brutale de Eduardo Campos, dont elle était la colistière. Un duel de femme, inédit dans ce pays conservateur. Mais les positions de Marina Silva ne penchent pas toujours en faveur des femmes.

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Une candidate qui bouscule

Une première. Au Brésil, deux femmes sont données favorites de la prochaine élection présidentielle dont le premier se déroulera le 5 octobre 2014. La nouvelle arrivante, Marina Silva, 56 ans, bouscule cette campagne qui était jusque-là sans suspens. Le 21 août 2014, Marina Silva a été désignée officiellement candidate du Parti socialiste brésilien (PSB). Elle remplace Eduardo Campos, candidat décédé une semaine plus tôt dans un accident d'avion - elle était sa vice-présidente sur la liste du PSB. A moins de deux mois du scrutin, c'est une candidature d'urgence mais surtout stratégique. Marine Silva est perçue comme une adversaire redoutable de Dilma Rousseff, la "Dame de fer" brésilienne.

Une semaine après sa désignation, un sondage de l'Institut Ibope (lien en portugais), publié le 26 août 2014, place Marina Silva en deuxième position avec 29% des intentions de vote. Elle arrive derrière Dilma Rousseff (Parti des Travailleurs-PT), en première position, qui recueillerait 34% des suffrages. Mais à l'époque, voilà un mois, la présidente sortante semblait devoir s'incliner au second tour avec 36% des voix face à la candidate écologiste avec 45% des intentions de vote. Depuis, la tendance s'est inversée et le 30 septembre, une nouvelle étude donnait à Dilma Roussef au deuxième tour 49 % des intentions de vote, contre 41 % à sa rivale de l'opposition.

Mais ce qui frappe c'est surtout la fulgurance de l'ascension de Marina Silva. En comparaison, Eduardo Campos, candidat défunt du PSB, lui, obtenait seulement 8% des intentions de vote au premier tour. La candidature de Marina Silva a multiplié quasiment par quatre le score du PSB. 

Pour Jean-Jacques Fontaine, journaliste suisse installé au Brésil et auteur du livre L'invention du Brésil (L'Harmattan, 2014), "la mort d'Eduardo Campos a causé un effet émotionnel qui a joué un rôle important". Mais pas seulement. Marina Silva est devenue une valeur sûre en politique. "Marina était une caution pour Eduardo Campos qui, lui, n'était pas très connu en dehors du Pernambouc (Etat du Brésil - centre du Nordeste - dont il était gouverneur, ndlr). Pour avoir une certaine projection nationale, il était donc assez logique que Marina prenne sa place". Lors de la présidentielle de 2010, Marina Silva, qui s'était présentée sous les couleurs du Parti vert du Brésil, avait créé la surprise. Elle était arrivée troisième avec 19,3% des voix, privant Dilma Rousseff d'une victoire dès le premier tour. 

Le quotidien Folha de Sao Paulo annonce le 27 août le sondage calamiteux pour Dilma Rousseff, mais si favorable à Marina Silva
Le quotidien Folha de Sao Paulo annonce le 27 août le sondage calamiteux pour Dilma Rousseff, mais si favorable à Marina Silva
Progressiste

Son arme ? D'abord, des positions politiques très larges. Elles vont du progressisme au conservatisme et ne penchent pas forcément en faveur des femmes. Des choix politiques qui ne sont pas étrangers à son parcours personnel … et aux enjeux électoraux.

L'un des aspects qui attire l'électorat ? "Elle incarne une nouvelle manière de faire de la politique qui prend plus en compte les dialogues avec la société. Ce qui est assez nouveau dans la politique brésilienne alors que normalement elle est très tournée autour des personnalités elles-même", analyse Jean-Jacques Fontaine. Marina Silva cristallise le mécontentement et le besoin de changement d'une partie des Brésiliens vis-à-vis de la politique de Dilma Rousseff et de son parti, le Parti des Travailleurs, au pouvoir depuis douze ans avec l'élection du mythique Lula Da Silva. Pour Mauro Paulino, directeur de l'Institut de sondage brésilien Datafolha, "Marina Silva a un contingent d’électeurs progressistes, jeunes, avec un niveau d’études et un revenu plus élevé, un profil proche des manifestants qui ont protesté massivement dans les rues en 2013".

L’Écologie. Marina Silva s'est imposée à la faveur de son militantisme en faveur de l'écologie : la protection de l'Environnement et de la forêt amazonienne, sa région natale. Cet engagement lui a permis de bâtir sa carrière politique. A 36 ans, elle devient sénatrice de l’État d'Acre (au Nord du pays, en Amazonie, ndlr), puis ministre de l'Environnement entre 2003 et 2008 sous la présidence de Lula. Une époque où elle avait soutenu le chef indien Raoni contre le barrage de Belo Monte, promu alors par le gouvernement.
  
Ses origines populaires. Elle est issue d'une famille modeste afro-américaine, de récolteurs de latex en Amazonie. Elle n'a été alphabétisée qu'à l'âge de 16 ans. Jusqu'à l'obtention de son diplôme d'Histoire, elle travaillait en tant que femme de ménage. En 1985, elle adhère au Parti des Travailleurs (PT). Elle le quitte en 2009 après des désaccords, en particulier avec l'ancien président Inacio Lula da Silva et Dilma Rousseff, sur les questions environnementales. 

La vie de la cheffe de file du Parti Vert brésilien, Marina Silva, alphabétisée à seize ans seulement en Amazonie et élue à 36 ans la sénatrice la plus jeune de l'histoire du Brésil, va être portée à l'écran par la cinéaste Sandra Werneck. Photo AFP
La vie de la cheffe de file du Parti Vert brésilien, Marina Silva, alphabétisée à seize ans seulement en Amazonie et élue à 36 ans la sénatrice la plus jeune de l'histoire du Brésil, va être portée à l'écran par la cinéaste Sandra Werneck. Photo AFP
Mais pas féministe

Évangélique. Elle attire aussi un électorat conservateur. "Marina Silva est une contradiction. D'un côté, c'est une candidate progressiste et de l'autre côté, il y a beaucoup d'énigmes. L'une d'entre elles, c'est l'avortement et ses positions religieuses", analyse Déborah Berlinck, journaliste correspondante à Genève pour le journal brésilien O Globo. Marina Silva est évangélique pentecôtiste. Une branche de la religion chrétienne qui se développe fortement dans ce pays à majorité catholique. Selon le World Christian Encyclopedia, les évangéliques représenteront la moitié de la population brésilienne en 2050, contre 22% en 2009.

Lors de la campagne présidentielle de 2010, Marina Silva s'était positionnée publiquement contre la dépénalisation de l'avortement* ou le mariage gay, défendus par la candidate PT, Dilma Rousseff. Un sujet important pour les évangélistes et les catholiques brésiliens. "Dans l'électorat pentecôtiste, sa religion, elle dépasse de 8 points son score national potentiel, on voit bien qu'il y a un effet d'identification sur certaines positions notamment sur l'avortement ou la procréation médicalement assistée", explique Gaspard Estrada, analyste politique à l'Observatoire de l'Amérique latine et des Caraïbes à Sciences Po Paris. Pour ne pas froisser son électorat progressiste, elle avait toutefois nuancé. Elle avait proposé un référendum sur cette question.

Choix stratégique lié aux enjeux électoraux ou réelles positions politiques liées à ses croyances religieuses ? Contrairement à l'Environnement, "elle n'a jamais pris de positions très tranchées sur la question des droits des femmes. Ça n'a jamais été un des éléments marquants de son programme. Elle n'a jamais mis en avant cette question là", renchérit l'analyste politique.

Marina Silva et Dilma Rousseff, toutes deux candidates données favorites à la présidentielle ©AFP
Marina Silva et Dilma Rousseff, toutes deux candidates données favorites à la présidentielle ©AFP
Campagne féminine mais peu féministe

Même prudence chez Dilma Rousseff, l'autre femme, donnée favorite du scrutin. Malgré la présence de ces deux femmes, les droits des femmes restent quasi-absents de la campagne. "Dilma qui est candidate à sa réélection, n'a jamais beaucoup affirmé son côté femme dans son premier gouvernement mais plus son côté successeur de Lula. Quant à Marina, elle est plus une candidate écologiste qui veut renouveler la politique et qui a une sensibilité environnementale. Elle est liée à l'église évangélique, mais elle n'affirme pas particulièrement une identité féminine", explique Jean-Jacques Fontaine.

La raison ? Le sujet est délicat et représente un enjeu électoral, d'après Déborah Berlinck. "Les deux candidates évitent d'entrer dans ces matières sensibles car elles se battent pour toute sorte d'électorats, dont l'électorat féminin qui est très varié et très conservateur. Les deux candidates sont très progressistes et elles essaient de jouer au minimum la carte féminine. Aujourd'hui, d'après les sondages, Marina aurait plus de voix de femmes que Dilma. Si Dilma commence à trop se positionner, elle risque de perdre une partie de son électorat", détaille la journaliste brésilienne.

En 2010, l'écologiste s'était donc positionnée contre l'avortement. Aujourd'hui, elle reste muette sur la question et tente de se rattraper. Dans les 40 raisons d'élire Marina Silva publié à l'occasion de la campagne, la réponse "parce que je suis une femme" est évoquée en treizième proposition. Celle-ci est accompagnée d'une autre suggestion où elle précise qu'elle est contre toute discrimination, dont celle touchant les homosexuels. "C'est aussi pour répondre à l'inquiétude des groupes homosexuels et lesbiens au Brésil qui sont très préoccupés par ses positions religieuses", indique Déborah Berlinck.

De gauche à droite : Cristina Kirchner présidente argentine depuis 2007, Laura Chinchilla, présidente du Costa Rica entre 2010 et 2014 et Michelle Bachelet, chef d’État chilienne de 2006 à 2011 et réelue en 2014.  ©AFP
De gauche à droite : Cristina Kirchner présidente argentine depuis 2007, Laura Chinchilla, présidente du Costa Rica entre 2010 et 2014 et Michelle Bachelet, chef d’État chilienne de 2006 à 2011 et réelue en 2014. ©AFP
Des "Dames de fer", signe de changement ?

Pour d'autres, la candidature de ces deux femmes présidentiables marque un renouveau dans la politique intérieure. La candidature d'une personne issue d'un milieu modeste est plutôt rare dans le pays. "Marina, au-delà de ses origines afro-américaines, ce qui est aussi une première, est une ancienne femme de ménage. Elle vient d'un État du Nord, dont on n'imaginait pas de candidat(e) à la présidentielle puisque la politique brésilienne a toujours été dominée par les gens du Sud. C'est un énorme changement au Brésil. Elle représente une franche de la population qui a une soif d'éthique dans un pays où il y a beaucoup de corruption", évoque Déborah Berlinck.

Depuis une quarantaine d'années, un phénomène identique s'opère dans les autres pays d'Amérique latine. Ce sous-continent a vu plusieurs femmes accéder à la présidence. Parmi elles, Isabel Martinez de Peron (Argentine, 1974-1976), Lidia Gueiler (Bolivie entre 1979-1980), Violeta Chamorro (Nicaragua entre 1990 et 1997), Mireya Moscoso (Panama entre 1999 et 2004) et Janet Jagan (Guyana entre 1997 et 1999).

En ce début de XXIème siècle, elles sont même souvent réélues dans des scrutins marqués par des duels de femmes au second tour, un cas de figure envisageable au Brésil. Laura Chinchilla, chef d’État au Costa Rica entre 2010 et 2014, l'Argentine, Cristina Fernandez de Kirchner élue en 2007, face à Elisa Carrió, puis réélue en 2011 et Michelle Bachelet, chef d’État chilien de 2006 à 2010, puis réélue en 2014 face à une autre femme, Evelyn Matthei

"C'est un sous continent qui reste machiste avec des valeurs "pater familial". Mais il n'empêche que des femmes accèdent à des postes à responsabilités en politique ou dans le secteur privé. C'est un signe positif en Amérique latine", explique Gaspard Estrada. Au Brésil, c'est pourtant une avancée en demi-teinte. "L'élection de Dilma Rousseff en 2010 a déjà été un signal positif mais il reste encore beaucoup à faire. Malgré son élection à la présidence, la représentation politique des femmes par exemple au parlement brésilien a peu progressé ces dernières années. Des femmes émergent au Brésil. Mais, il n'y a pas encore eu un changement quantitatif important", rapporte-t-il.

*Avortement : Au Brésil, l'avortement est restreint. Il n'est autorisé qu'en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère.

Rappel de l'annonce de sa candidatiure en vidéo

Par May Vallaud
C'était le 21 août 2014...
Rappel de l'annonce de sa candidatiure en vidéo

Marina Silva, a-t-elle vraiment une chance de devenir présidente ?

"Le Brésil est un pays très diversifié où 22 partis politiques sont représentés au Parlement. Marina Silva devra donner la garantie aux Brésiliens qu'elle pourra nouer des alliances au Parlement. Tous les gouvernements de droite et de gauche ont toujours dû bâtir des coalitions au sein du Parlement pour pouvoir voter leur budget. Et Marina Silva, si elle est élue présidente de la République, devra aussi mener une coalition. Mais son parti dispose aujourd'hui de 37 députés sur 513, ce qui fait moins de 10% de l'Assemblée. En cas de victoire, elle sera à la tête d'un gouvernement extrêmement minoritaire. Ce qui ne sera pas le cas pour Dilma Rousseff qui a, quant à elle, un soutien politique dont Marina ne dispose pas.", Gaspard Estrada, analyste politique à l'Observatoire de l'Amérique latine à Sciences Po.