Terriennes

Mauritanie : une femme passe derrière la caméra

C'est une première dans l'univers du 7ème art mauritanien, où les métiers se conjuguent au masculin : une femme passe derrière la caméra pour lever le voile sur ce qu'on ne voit pas et se faire la voix de ce qui ne se dit pas. Mariem Mint Beyrouk est cette réalisatrice-cinéaste qui féminise la profession, celle dont les réalisations mettent les femmes actrices et créatrices de leur vie sur le devant de la scène. Rencontre avec une pionnière.

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Née à Atar, dans le centre-ouest de la Mauritanie, le 23 octobre 1963, Mariem Mint Beyrouk n’était pas prédestinée à cette carrière de réalisatrice-cinéaste. Elevée par sa mère et son beau-père, enseignant de français, elle se passionne pour les livres, dont elle aime conter les histoires à ses amies réunies en petit comité. Déjà éprise du sort de celles qui l’entourent, elle aspire à devenir journaliste.

C’est pourtant un tout autre scénario qu'elle s'apprête à écrire. Après avoir fait ses armes sur France 3 Bordeaux, TDF à Paris, au Centre Africain de Perfectionnement des Journalistes et Communicateurs (CAPJC) de Tunis et à l’Arab States Broadcasting Union (ASBU) de Damas, elle s'initie aux secrets d’écriture d’un scénario au CIRTEF. Alors que seules les journalistes avaient investi avec succès la sphère exclusivement masculine de l’univers de l’audiovisuel, Mariem Mint Beyrouk, elle, féminise les métiers technico-artistiques en occupant la fonction de monteuse. Elle donne le "la" avec un duo homme/femme, entrecoupé d'un solo uniquement féminin - du jamais vu. Aujourd’hui, monteurs et monteuses se partagent la fonction "en parfaite harmonie".
En pleine réalisation de ses émissions culturelles (1er de la TVM) et santé
En pleine réalisation de ses émissions culturelles (1er de la TVM) et santé

Graine de féministe : "Je voulais aider les autres"

Devenue réalisatrice pour "se faire la voix des femmes les plus vulnérables", elle est inspirée par les actions et convictions de figures du féminisme érigées en modèles, Rosa Parks, Tawakkul Karman, Olympe de Gourges ou Nehad Abul Komsan, qui faisaient écho au scénario qu’elle projette pour son pays : "qu’on donne plus de responsabilités aux femmes". Mariem Mint Beyrouk passe à l’action en 1982, aux débuts de sa carrière à la télévision. En parcourant les "coins les plus reculés" de Mauritanie avec son objectif, elle décide de devenir réalisatrice pour défendre les femmes. "Ce qui m’a choqué et poussé à agir, c’est le courage et le dévouement de ces braves femmes, qui ont à leur charge des enfants à nourrir et à scolariser, des vieillards à soigner et, malgré tout cela, qui travaillent dur pour subvenir aux multiples besoins de tout ce monde-là, tout en étant le plus souvent divorcées ou mariées à des hommes en recherche d’emploi. Ce sont des [femmes] extraordinaires.[…] Je voulais montrer leur rôle dans la bonne marche de la famille et de la société, car tout tourne autour d’elles. Je voulais que les autres les connaissent et défendent leurs droits".

Sa caméra en mouvement porte à l’écran des "créatrices de talent". Plus que Les femmes battantes 2, Les créatrices talentueuses s’inscrivent dans le scénario de vie qu’écrit Mariem Mint Beyrouk pour les femmes de son pays. Ce sont toutes ces "réussites féminines" qu’elle filme et porte au petit écran dans ses émissions, chaque semaine. "Je travaille sur tout ce qui peut rendre la femme mauritanienne épanouie et sûre d’elle-même".

Mariem et des participantes au Congre`s Africain des Femmes Performantes
Mariem et des participantes au Congre`s Africain des Femmes Performantes
Homme ou femme : "pas de différence…"

Ce fut "une grande bataille" pour faire tourner le moteur de sa caméra et exister. "Il n’y a pas de métier qu’une femme ne puisse faire". Sur un pied d’égalité… Pas à pas, vers la parité ? "Les Mauritaniennes sont très en avance, comparées à leurs sœurs africaines et arabes, malgré les cas isolés de violence et de viols. Elles sont présentes dans tous les domaines de la vie active, mais elles en demandent toujours plus. Pourquoi ne pas arriver à la parité ?"

Présidente et doyenne de l’Association Mauritanienne des Femmes de l’Image (AMAFI) (qui regroupe réalisatrices, camera-women, régisseuses de sons, script…), légaliste et activiste, son camp est celui de l’"action". Le pacifisme s’impose toujours dans son champ de vision. Si sensibiliser les femmes aux problèmes de l’excision ou du mariage précoce occupe un rôle prépondérant au sein de l’AMAFI, "encourager et montrer le bon exemple" arrive au premier plan. Ce que veut Mariem, c'est agrandir la famille des femmes du monde de l’image, car sa plus grande fierté, c’est "de voir tous les métiers de l’audiovisuel fait par des femmes".

Comme "il n’y a pas de métier spécifique pour les hommes", il va de soi que pour Mariem Mint Beyrouk, "il n’y a qu’un seul cinéma, qu’il soit fait par un homme ou par une femme c’est la même chose. Dans un monde idéal, la femme mauritanienne aurait sa place à côté de son frère, l’homme, dans une parfaite harmonie." Car "une femme musulmane peut travailler dans n’importe quel domaine - l’islam ne les en empêche pas. Le temps d’une émission, Mariem leur accorde ce droit d’être reconnues parce que, comme les hommes, elles aussi veulent se réaliser."

“Les chercheuses de pierres“

Le film-documentaire de Mariem Mint Beyrouk, "Les chercheuses de pierres", réalisé en 2008, a reçu le Prix du Festival Taille XL de Bruxelles, en 2009. Une pépite qui vaut de l’or pour cette présidente de l’Association Mauritanienne des Femmes de l’image (AMAFI), qui entend changer en douceur le sort des femmes du monde de l’image.
“Les chercheuses de pierres“

Mariem Mint Beyrouk : filmographie et émissions


* Chercheuses de pierres : Prix du Festival Taille XL de Bruxelles en 2009 

* L’Adrar fin des oasis ? : coproduction avec le réalisateur français Stéphane Begoin
  et une maison de production parisienne

* Des créatrices talentueuses : série hebdomadaire 

* Imraguen : en cours de réalisation.

Le cinéma en Mauritanie


Le cinéma y a eu d'éphémères heures de gloire. En 1959, un français, Gaumeze, décide de construire des salles de cinéma. Ce n'est pourtant qu'en 1964 qu'il connaît un essor fulgurant avec Hemmam, poète, homme d’affaires, et acquéreur de nouvelles salles. Mais dans les années 1980, les Mauritaniens lui préfèrent le petit écran et le cinéma accuse ce violent coup du sort.

A ce jour, le cinéma appartient en grande partie au passé. Seuls certains cinéastes ont investi le grand écran des salles du monde et se sont fait un nom. Mohamed Hondo avec Soleil Ô (1970), dans lequel il dénonce le racisme, remporte le Léopard d’or au Festival de Locarno. Abderrahmane Sissako réalise En attendant le bonheur, qui lui vaut l’étalon d’or au FESPACO. Il entre pour la première fois en compétition au Festival de Cannes en 2014 avec Timbuktu.

La maison des Cinéastes de Nouakchott s'efforce de redorer le blason du cinéma : un festival est organisé chaque année, et les cinéastes de demain sont formés aux techniques de réalisation. Les femmes aussi entrent en action pour que le monde du cinéma tourne à nouveau rond.