Máxima Acuña de Chaupe, paysanne péruvienne à l'assaut des géants miniers

Maxima Acuna de Chaupe
Maxima Acuna de Chaupe
Jorge Chávez Ortiz

Depuis plus de cinq ans, Máxima Acuña de Chaupe, femme indigène, s’oppose, au péril de sa vie, à un projet minier pharaonique, conduit par la multinationale Newmont et la compagnie minière Yanacocha. Le 17 avril 2016, elle a été récompensée, aux côtés de cinq autres lauréats, trois hommes et deux femmes, du prestigieux Prix Goldman pour l'environnement. Le 3 mai 2017, la Cour suprême du Pérou l'acquittait du "crime d'occupation illégale de terres".

dans

MISE A JOUR 11 mai 2017 - C'est une très bonne nouvelle, un triple succès, pour "l'Etat de droit", la lutte pour la protection de l'environnement et la défense des peuples "indigènes". Le 3 mai 2017, la Cour suprême du Pérou a acquitté la militante Máxima Acuña de Chaupe, ainsi que sa famille, des charges "d'occupation illégale de terres" qui pesaient sur elle, un "crime" selon ses accusateurs. Une "décision historique" selon Amnesty International : « De nombreux défenseurs de l'environnement au Pérou sont criminalisés via des procédures pénales sans fondement, dans le but de les empêcher de mener leur travail légitime en faveur des droits humains, en épuisant leur force physique et mentale et leurs ressources limitées, tout en les faisant passer aux yeux de la population pour des criminels », a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques de l'ONG de défense des droits humains.
Mais pour que cette victoire soit totale, il faudra encore que la justice suive dans le volet "civil" de l'affaire : les propriétaires de la mine d'or de Yanacocha exigent en effet de lourdes indemnités pour "non respect des droits de propriété",  que Máxima Acuña de Chaupe et sa famille brandissent un titre de propriété en bonne et due forme... Les exploitants de Yanacocha annoncent qu'ils respecteront les décisions de justice. Dont acte.

En 2016, la lauréate latino-américaine du Prix Goldman pour l'environnement s'appelait Berta Caceres, militante écologiste et cheffe de file de la défense des droits des indigènes du Honduras. Berta Caceres avait été assassinée , chez elle, par des hommes lourdement armés, le 4 mars 2016. On ne peut qu'espérer que cette prestigieuse récompense du Goldman Environmental Prize ne conduise pas à la même fin criminelle Máxima Acuña de Chaupe, lauréate 2016, engagée dans un combat vital pour sa communauté et son pays.

Des histoires comme celle-ci s’écrivent tous les jours dans les riches montagnes de l’Amérique latine. La trame est invariablement la même : au dépens des droits et de la santé des locaux, une puissante compagnie fait tout pour exploiter des terres avec l’aval du gouvernement. Mais cette fois-ci le personnage principal n’est pas tout à fait le même. Avec son grand chapeau blanc et sa tenue typiquement péruvienne, Máxima Acuña de Chaupe est devenue, bien malgré elle, un symbole de la lutte paysanne de son pays.

Là où ce sont d’habitude les hommes qui prennent le chemin de la résistance, elle fait figure d’exception.  Depuis plus  de trois ans elle se bat contre un énorme projet minier, situé dans la région de Cajamarca dans les Andes du Pérou. Il s’agit du Conga exploité par l’entreprise Yanacocha, dont un des investisseurs est la Banque mondiale.  Si celui-ci se concrétise, ce sera une des plus grandes mines à ciel ouvert de l’Amérique latine avec ses 3 000 hectares de terres.

Pour extraire d’importantes réserves en or et en cuivre, la compagnie, détenue à plus de 50% par l’américaine et très controversée Newmont, doit garantir un périmètre de sécurité autour du site. La propriété de la famille Chaupe se situe justement à l’intérieur de ce périmètre et refuse de la céder.

Tu es une puce face à un éléphant et il va t’écraser

En août 2011,  environ 200 ouvriers débarquent avec leurs machines, accompagnés de nombreux policiers. Policiers embauchés para la compagnie minière pour garantir « l’ordre » (pour arrondir leurs fins de mois, les policiers péruviens peuvent être engagés dans missions comme celles-ci en toute légalité).  « Ils ont pris nos affaires, nos bêtes. Ils ont brûlé la maison et tabassé tous les membres de la famille », se souvient Máxima avec douleur.

Ysidora Chaupe,  sa la fille et son principal soutien, reçoit un coup sur la tête, son frère subit le même sort. Il doit désormais vivre avec les séquelles. Máxima et son mari ne s’en sortent pas mieux. « Tu es une puce face à un éléphant et il va t’écraser », lui disaient les policiers qui la malmenaient.  Cette agression, qui n’a duré « que » dix minutes, ne cesse de hanter les Chaupe.
 
Maxima de Chaupe après son agression
Maxima de Chaupe après son agression
Ysidora Chaupe



La famille reste malgré les menaces et comprend que quitter son foyer, même détruit, c’est y renoncer définitivement. Le harcèlement se poursuit et s’intensifie. « Je reçois des appels anonymes sur mon portable », raconte-t-elle.

Cet état de siège les réduit à la pauvreté. Ne pouvant pas s’éloigner de chez eux, Máxima et son mari sont empêchés de vendre leur production artisanale dans les marchés.  Ysidora Chaupe ne peut plus financer ses études à Cajamarca, la capitale de la région.  Les traits tirés, sa mère relate son histoire les larmes aux yeux et la rage au ventre. A son impuissance s’ajoute la culpabilité d’être mauvaise mère, selon elle : « On m’empêche de subvenir aux besoins de mes enfants ! ».

Un système judiciaire kafkaïen

Pour faire valoir ses droits, elle doit faire venir un procureur, qui lui exige de prendre en charge son voyage et ses frais.  Cette visite sera couteuse et peu fructueuse.  Cette mère courage a tout pour perdre : femme, peu instruite et indigène de surcroît. Paradoxalement, être indigène pourrait faire pencher la balance en sa faveur. Encore faudrait-il que son peuple soit reconnu par l’Etat, ce qui n’est pas à l’ordre du jour. « On me dit que je suis folle et je ne connais rien », s’exclame-t-elle.

Consciente de la puissance de son ennemi, la famille porte plainte tout de même et le premier procès arrive enfin il y an un an. Deux armes redoutables lui permettent de tenir tête à l’avocat de Yanacocha. Les Chaupe possèdent les titres de propriété de leurs terres (La compagnie minière ne les a pas achetées et n’a aucun moyen de prouver que cette famille occupe ces terres illégalement) et Ysidora a filmé l’agression à l’aide de son téléphone portable.  Mais la plainte est classée. La compagnie contre attaque en portant plainte pour usurpation de terres. Le Tribunal régional condamne toute la famille à quatre ans de prison et à une amende de 4000 soles, un peu plus de 1000 euros.  Une fortune.  Un Tribunal national annule la sentence en juillet 2013 et demande d’incorporer au dossier les preuves que détient la famille. Yanacocha fait appel.

«Nous ne pouvons pas abandonner ! »

C’est une bataille psychologique et judiciaire sans fin qui épuise Máxima et les siens. « Avec cette lutte, nous nous sentons parfois, malades, très faibles, confirme Ysidora. Mais où allons-nous vivre si nous sommes expulsés ? Où allons-nous travailler ? Nous ne pouvons pas abandonner ! »

 « C’est la première fois que nous devons prendre en charge toute une famille pour stress et anxiété. Ysidora et Máxima ne veulent pas s’alimenter»,  s’indigne Glevys Rondón, directrice de projets chez Latin American Mining Monitoring Programme. Cette agence, basée à Londres, accompagne des paysans latino-américains comme Máxima dans leurs combats contre les compagnies minières. Elle fournit, entre autres, du soutien psychologique et contribue à donner une visibilité internationale à ces luttes absentes des colonnes des journaux locaux.

Glevys Rondón a eu l’occasion de se rendre chez Máxima en tant qu’observatrice internationale : « Nous n’étions que des femmes à bord d’un petit bus loué pour l’occasion. Quand on a voulu s’’approcher des terres de Máxima, un des gardes de la compagnie minière nous a barré la route.  On a passé quelques heures dans une espèce de commissariat. Une fois libérées, on a dû faire un détour impressionnant pour constater enfin les conditions épouvantables dans les quelles vit la famille Chaupe. »
Et de poursuivre : « Ce sont typiquement les méthodes des compagnies minières qui contrôlent les routes et la vie des habitants qui ne sont pas accommodants. »

Effectivement le but de Yanacocha n’est pas seulement d’intimider les Chaupe, mais aussi de l’isoler. Une voisine a tenté de s’élever contre le projet, elle a été violée.  « Rares sont ceux qui osent nous soutenir, explique Ysidora. Tout le monde a peur dans la région ».
 
Maximade Chaupe remercie ses soutiens européens lors d'une manifestation
Maximade Chaupe remercie ses soutiens européens lors d'une manifestation

Rares, certes, mais les soutiens sont bien là. Si le projet peine à démarrer malgré la toute puissance de la compagnie c’est parce que des comités locaux se mobilisent depuis 2012 au nom de la protection de l’environnement. Le cyanure et la dynamite utilisés dans l’extraction minière sont néfastes pour les nappes phréatiques. Pour se battre, les habitants de la région ont quelques cordes à leur arc : la licence d’exploitation n’a pas été émise et la population n’a pas été consultée préalablement.  En France, des Péruviens et des Français soutiennent la cause et font pression sur les autorités hexagonales et européennes pour obtenir l’arrêt définitif du projet.

La 20 juin dernier une nouvelle audience s’est tenue dans le Tribunal local pour décider du sort des Chaupe. Une fois de plus le juge n’a pas accepté d’incorporer au dossier les preuves en faveur de la famille Chaupe. Bien qu’affaiblies, Máxima et sa fille ne baissent pas les bras. Elles défendent « le travail de toute une vie ».

Mais le harcèlement continue pour mater cette David-e contre Goliath. Début février 2014, nouvelle assaut de la multinationale : lorsque la famille Chaupe décide de construire une extension de sa maison, Yanacocha démolit la construction, assistée des forces de police... recrutées par la compagnie minière.