May El Khalil, marathonienne de la paix et de la cause des femmes au Liban

May El Khalil - photo Melinda Trochu
May El Khalil - photo Melinda Trochu

Ils, elles, seront des milliers, malgré la guerre de l'autre côté de la frontière syrienne et l'afflux de réfugié-e-s, à s'élancer une fois encore pour avaler les 42,195 km du marathon de Beyrouth. A l'origine de cette course dont c'est la onzième édition, une femme, coureuse de fond, libanaise et druze, mais empêchée de courir depuis qu'un accident de la circulation lui a brisé les jambes. Une manière pour elle de poursuivre sa passion par procuration et d'y adjoindre tout un projet citoyen qui n'oublie pas les femmes, puisqu'en avril prochain cette coureuse de fond s'élancera cette fois uniquement avec des femmes pour la défense de leurs droits.

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Sa démarche laborieuse trahit une vie accidentée. Mais c’est sa détermination sans faille qui guide ses pas. A 57 ans, May El-Khalil présente tout du cliché de la Libanaise mariée à un riche businessman, parée de bijoux assortis et maquillée parfaitement.

Et pourtant, cette ancienne coureuse de marathon « très fière d’être libanaise » peut s’enorgueillir d’un parcours fait d’obstacles et de résistance. Une femme d’exception qui aime « rêver grand » et « réunir les gens ».

En juin dernier, May El Khalil a prononcé un discours dans le cadre des conférences TED à Edimbourg.  Crédit / Droits réservés Beirut Marathon
En juin dernier, May El Khalil a prononcé un discours dans le cadre des conférences TED à Edimbourg. Crédit / Droits réservés Beirut Marathon
A 17 ans, la jeune libanaise de Aley rencontre l’homme de sa vie, Faysal El Khalil, de huit ans son aîné. Un mariage d’amour qui la conduit au Nigeria. Là-bas, elle se construit au sein d’une société multiculturelle où elle absorbe tout « comme une éponge ». La femme au foyer décide de créer la Lebanese Ladies society pour aider les Nigérians les plus défavorisés : « Cela m’a appris l’humilité et à avoir un esprit ouvert », raconte-t-elle.

Miraculée

Débordante d’énergie, c’est le sport qui va lui permettre de canaliser ses efforts et de rester concentrée sur ses objectifs. Lorsqu’elle rentre au Liban après vingt-trois ans d’expatriation, elle prend l’habitude de courir sur la corniche de Beyrouth. Jusqu’à ce qu’un bus la renverse, en 2001, la laissant dans le coma et la clouant sur son lit d’hôpital pendant deux ans. Trente-six opérations plus tard et après avoir pardonné au chauffeur venu lui rendre visite dans sa chambre de miraculée, May El Khalil réalise son rêve.

Dans sa tête, trottait déjà l’idée d’organiser un marathon au pays du Cèdre. C’est sa rencontre manquée avec la mort qui lui donne des ailes. A peine sortie de l’hôpital, elle se met inlassablement à la recherche de sponsors et de soutiens. Mais personne n’y croit. « Peu de gens étaient familiers du marathon au Liban. Au début, on m’a même dit « les Libanais ne paieront jamais pour courir ! » J’ai trouvé ça extrêmement stimulant », sourit-elle.

En 2005, après l’assassinat du premier Ministre Rafic Hariri, 60 000 participants ont couru pour la paix, tout habillés de blanc. Crédit / Droits réservés Beirut Marathon
En 2005, après l’assassinat du premier Ministre Rafic Hariri, 60 000 participants ont couru pour la paix, tout habillés de blanc. Crédit / Droits réservés Beirut Marathon
Courir, encore courir

Son mari décide de financer la première édition et le Ministère des sports lui accorde son premier soutien extérieur. Avec 6000 participants, le premier round est lancé, sans réel plan financier mais avec une invincible volonté. Depuis, le marathon de Beyrouth grandit, résiste aux aléas politiques du pays et a accueilli l’an dernier 33 000 participants.

« Quoique je fasse, cela doit être grand. Je suis une grande rêveuse, seul le ciel est ma limite », confie May El Khalil. Cette mère de quatre enfants croit profondément en son pays. « Je veux lui rendre ce qu’il m’a donné. Ici au Liban, on a beaucoup de stress, de frustrations et on anticipe le pire. Mais je suis positive et je ne vois que le côté rempli du verre à moitié vide. »

A la veille du départ du marathon de Beyrouth 2013, entretien via skype avec May El Khalil

06.11.2013propos recueillis par Sylvie Braibant
Se servir de la force du sport pour rassembler un pays divisé et faire avancer les droits des femmes
May El Khalil, marathonienne de la paix et de la cause des femmes au Liban

Sans oublier les femmes

Née sous le signe astral du sagittaire, May El Khalil aime à penser qu’elle tend son arc vers son objectif et tire sans sourciller. « Avant mon accident, j’avais l’habitude de me vanter de mes jambes, mon plus bel investissement. Mais mes deux jambes ont été brisées. Je n’étais plus la même personne. Alors j’ai visité des villages isolés pour parler de mon parcours et des valeurs de la course à pied. J’ai rencontré des hommes politiques, des miliciens, visité des écoles, des ONG… » A un rythme effréné.

Portée par sa force intérieure et son envie de partager avec ses pairs et son pays, elle se bat pour que « tout le monde puisse rêver ». Dans un pays assailli par les doutes et les difficultés, May El Khalil est un capitaine qui n’abandonnerait son bateau pour rien au monde. « Le 10 novembre prochain, pour ce onzième marathon, que nous soyons 30 ou 30 000, nous continuerons. Nous allons courir pour le Liban. »

En avril 2014, cette infatigable coureuse de fond met sur la ligne de départ des femmes pour une nouveau défi : courir pour les droits des femmes, l'égalité dans tous les domaines, politiques et sociaux.

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