Terriennes

Médias en France et égalité entre les sexes : les journalistes femmes passent à l'offensive

Dans « Pentagon Papers », film de Steven Spielberg (sortie en France en ce début 2018), l'actrice Meryl Streep, figure de proue de « Time’s Up » (C’est fini),  mouvement des femmes d’Hollywood et d’ailleurs, incarne  Katharine Graham, qui fut dans la réalité la première femme directrice d’un grand journal américain, le Washington Post en l’occurence. 
Dans « Pentagon Papers », film de Steven Spielberg (sortie en France en ce début 2018), l'actrice Meryl Streep, figure de proue de « Time’s Up » (C’est fini),  mouvement des femmes d’Hollywood et d’ailleurs, incarne  Katharine Graham, qui fut dans la réalité la première femme directrice d’un grand journal américain, le Washington Post en l’occurence. 
Copyright Universal Pictures International France

Ça ne passe plus : des directions éditoriales de médias, audiovisuels, internet, ou papier, presque entièrement composées d'hommes. En France, des femmes journalistes commencent à se rebeller contre cette évidence "naturelle", à laquelle n'échappe pas TV5MONDE. Les quotidiens Le Parisien et La Provence puis l'hebdomadaire L'Obs sont touchés par la révolte. A qui le tour ?

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Rendons à Césarine ce qui est à Césarine. C'était avant 2017, cette année particulière durant laquelle, partout dans le monde comme dans un effet domino, les femmes ont pris la parole. Contre les agressions sexuelles, mais aussi contre les inégalités au travail, en politique, en économie, etc... En mars 2014, juste avant la journée internationale des droits des femmes, des journalistes françaises appelaient déjà à prendre la Une pour dénoncer la sous-représentation des femmes dans les médias, les stéréotypes sexistes véhiculés par ceux-ci, les agressions dont elles étaient victimes, mais aussi les inégalités femmes et hommes au sein même des rédactions des médias de l'Hexagone. Un premier mouvement salutaire...

Et voici d'ailleurs qu'elles remontent au front en décidant de franchir une étape en ce début 2018 : de collectif, Prenons La Une se constitue en association. Parce que écrivent-elles " en devenant le 23 janvier 2018 une personne morale, cela nous permettra de pouvoir accompagner et conseiller les femmes journalistes dans des démarches juridiques souvent usantes et décourageantes. Et de mettre fin à un silence qui pèse sur de trop nombreuses femmes, souvent des jeunes journalistes au début de leur carrière, contraintes de taire les violences sexistes qu’elles subissent au sein des rédactions." Et de rappeler : "Si le silence reste la règle, c’est en partie parce que la précarité dans le milieu des médias touche avant tout les femmes. Prenons la Une rappelle que seuls 35% des rédacteurs et rédactrices en chef des journaux sont des femmes, et que 68% des pigistes sont des femmes."

A retrouver dans Terriennes : > Des journalistes françaises prennent la Une !

Puis au tout début de cette nouvelle année 2018, le temps s'est accéléré. C'est d'abord un rapport établi par Pressed, banque de données sur les médias français (journaux papier, audiovisuel, sites d'info en ligne) qui décrit, une fois encore, une réalité désagréable de la presse française : les femmes y sont très peu visibles. Tandis que Le Temps (quotidien suisse francophone) et l'AFP (l'une des trois plus grandes agences de presse de la planète) procédaient à une nécessaire autocritique pour améliorer la visibilité, les représentations et la place des femmes dans leurs écrits et dans leurs rédactions. 

Comment faire vivre un débat salutaire au coeur même d'une rédaction sans pluralité des profils à sa tête ?
Les journalistes femmes du Parisien

Et voici que le 12 janvier, avant la nomination d'un nouveau rédacteur en chef, "un groupe de 77 journalistes femmes de notre rédaction s’est constitué, en deux jours seulement, pour protester contre l’absence de femmes au sein de la direction de la rédaction", annonçait dans un communiqué la Société des journalistes du Parisien. Certes, la directrice générale du Parisien est une femme, Sophie Gourmelen, mais la direction des rédactions est exclusivement l'affaire d'hommes depuis 2014. Alors les 77 femmes signataires et solidaires ont adressé en bloc leur candidature pour le poste de rédacteur en chef à pourvoir : "Comment faire vivre un débat salutaire au coeur même d'une rédaction sans pluralité des profils à sa tête ? Être une femme n'est pas une compétence, mais être un homme non plus".   

En ces temps de #MeToo, leur initiative s'est enflammée comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux. A l'occasion d'un entretien sur les ondes de la radio nationale Europe 1, Bérangère Lepetit, reporter au service économie du quotidien raconte la genèse de cette initiative, "à la fois humoristique et non agressive" : "On a été un peu dépassées par les événements. Tout est parti d'une discussion informelle à la cantine mardi 9 janvier. On faisait le constat, comme on le fait depuis cinq ans, qu'il y a une grande majorité d'hommes à la tête de la rédaction en chef au Parisien - 12 hommes sur 13 (seule une femme dirige un magazine… La Parisienne, la "section" consacrée aux femmes, ndlr) - ça commence à se voir. On se disait qu'il devait bien y avoir une femme sur terre pour prendre les rennes du Parisien" .

Un combat aussitôt soutenu par leurs confrères du journal, avant d'essaimer dans d'autres rédactions, comme celle de L'Obs ou de La Provence, visiblement en proie aux mêmes interrogations face à leur propre organigramme et à leurs propres inégalités salariales... 

A TV5MONDE, comme ailleurs, la direction de l'Information se conjugue au masculin...

Et à TV5MONDE, sommes-nous exemplaires ? Pas vraiment. Certes la rédaction compte des rédactrices en chef, et votre servitrice, auteure de ces lignes, en est un exemple. Mais le plafond de verre est bien là. Voici les chiffres dans leur précision narrative (nous avons retenu les rédacteurs/trices en chef permanent.e.s) : 

Direction de l'Information : un directeur, un directeur adjoint, un directeur de la rédaction - trois hommes. Auxquels il faut adjoindre la "secrétaire générale de la rédaction" - une femme. 

Rédaction en chef des journaux télévisés : 
La grande édition du début de soirée à 18h, le 64' : deux rédacteurs en chef pour la semaine et le week-end, deux hommes. (Présentation idem)

Journaux Afrique : un rédacteur en chef superviseur, un rédacteur en chef en semaine, une rédactrice en chef le week-end - deux hommes, une femme. (Présentation deux femmes)

Editions du matin (8h, 11h, 14h) : deux rédactrices en chef pour la semaine et le week-end, deux femmes. (Présentation, un homme -semaine, une femme - weekend)

Editions de la nuit (minuit, 4h, 6h) : rédacteurs en chef en titre, deux hommes (présentation, deux hommes principalement) 

Sites internet :
Actu Info : coordination semaine, un homme, coordination week-end, un homme
Terriennes : une rédactrice en chef

Magazines de TV5MONDE : 
L'Invité : un rédacteur en chef (présentation, un homme) ;
Maghreb Orient Express : un rédacteur en chef (présentation, un homme) ;
Kiosque : un rédacteur en chef (présentation, une femme) ;
7 jours sur la planète : une rédactrice en chef (présentation, une femme) ; 
Le bar de l'Europe : un rédacteur en chef (présentation, un homme) ;
Coup de pouce pour la planète : un rédacteur en chef (présentation, un homme) ;
300 millions de critiques : un rédacteur en chef (présentation, un homme)
Afrique Presse : un rédacteur en chef (présentation, un homme/une femme en alternance)
Internationales : une rédactrice en chef (présentation, une femme)
Et si vous me disiez... : une rédactrice en chef (présentation, une femme)
Certain.e.s font aussi remarquer que peu de femmes se portent candidates à ces postes de responsabilité, en oubliant que c'est surtout parce qu'elles aussi ont intégré les "évidences" de genre, qu'elles savent trop bien que leurs chances sont infimes, et qu'elles n'ont pas envie d'affronter un nouvel échec... 

Il ne s'agit pas comme ailleurs de dénoncer ces hommes à la tête de toutes les rédactions ni de mettre en cause leurs compétences. On se contentera juste de rappeler la merveilleuse phrase de la regrettée Françoise Giroud, écrivaine, journaliste, qui fut l'une des premières femmes en France à diriger un magazine (L'Express). A l'occasion d'un entretien au Monde, le 11 mars 1983, Françoise Giroud disait, non sans intention provocatrice  "La femme serait vraiment l'égale de l'homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente."

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