Médicalisation de l'excision : un enjeu éthique

“La médicalisation freine-t-elle les efforts réalisés pour éradiquer les mutilations génitales féminines ?“ 1ère consultation internationale sur la prise en charge des femmes excisées. La Sorbonne, 27 janvier 2015. /TV5MONDE
“La médicalisation freine-t-elle les efforts réalisés pour éradiquer les mutilations génitales féminines ?“ 1ère consultation internationale sur la prise en charge des femmes excisées. La Sorbonne, 27 janvier 2015. /TV5MONDE

Un médecin égyptien a été condamné fin janvier 2015 à deux ans et trois mois de prison pour avoir pratiqué une excision ayant entraîné la mort d’une adolescente. Une pratique interdite depuis plusieurs années en Egypte, mais qui perdure pourtant. Dans d’autres pays, ce sont aussi de plus en plus de médecins qui opèrent les jeunes femmes. Des professionnels de la santé dénoncent ces interventions, qui vont à l’encontre des principes éthiques de la médecine.

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Dans 18% des cas, une excision est réalisée par des professionnels de santé

Quelques jours avant la journée internationale contre les mutilations génitales féminines (MGF), chaque 6 février, les 27 et 28 janvier 2015 se tenait à Paris la 1ère consultation internationale autour de la prise en charge des femmes excisées. C'est d'ailleurs le thème retenu par les Nations Unies pour cette édition 2015 : "Mobilisation et implication des personnels de santé pour accélérer la tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines".

Médecins, universitaires, membres d’ONG s’étaient réunis pour parler de l’excision, qui touche aujourd’hui encore 130 millions de femmes dans le monde. Même si des lois reconnaissent l’excision comme un crime et que la pratique de celle-ci a reculé dans plus de la moitié des 29 pays concernés, les efforts doivent se poursuivre. 300 millions de femmes pourraient en effet être victimes de mutilations génitales d’ici 2050 s’il n’ y a pas de progrès. 

Répartition des pourcentages de filles ayant subies des mutilations génitales, en fonction du type de personne/praticien ayant pratiqué cette procédure. UNICEF
Répartition des pourcentages de filles ayant subies des mutilations génitales, en fonction du type de personne/praticien ayant pratiqué cette procédure. UNICEF
Ce sont toujours les exciseuses traditionnelles qui perpétuent la pratique sur les jeunes filles. Mais dans 18% des cas ce sont aussi les médecins qui opèrent. Un taux qui peut atteindre 74% dans certains pays. Les pays les plus concernés par la médicalisation de l’excision sont l’Egypte, Djibouti, le Kenya, le Soudan, la Guinée et le Nigéria. 

Pourtant l’excision n’apporte aucun bénéfice médical. Il y aurait près de 70 conséquences néfastes, immédiates ou à long terme, sur les femmes. Rigmor C. Berg, du Norwegian Knowledge Center for the Health Services, rappelle que des complications telles que des douleurs, de la fièvre, des saignements, des infections peuvent survenir après une mutilation génitale. Mais les complications gynécologiques sont aussi fréquentes, avec des dérèglements menstruels, un risque trois fois plus élevé d’infections urinaires et des rapports sexuels douloureux. Enfin, au niveau obstétrical, on observe des accouchements souvent plus longs et plus difficiles avec des risques accrus d’hémorragie et d’épisiotomie. 

La médicalisation de l’excision interdite depuis 2008 en Egypte

« Les médecins défient aujourd’hui le principe de base de la médecine qui est de ne pas faire de mal. La médicalisation réduit peut-être les risques liés à l’excision, mais pas les conséquences à long terme », s’indigne Gamal Serour, professeur en gynécologie obstétrique de l’Université Al-Azhar au Caire. Il rappelle que les médecins doivent respecter le serment d’Hippocrate et les principes éthiques qu’il contient : le partage des bienfaits et la prévention des nuisances, la justice et la liberté de prendre des décisions basées sur des conséquences préalables. 
D’autres principes ont été ajoutés par l’Unesco en 2005, souligne aussi le professeur. 
« Les mutilations génitales féminines sont une atteinte à la dignité humaine, et ne respectent pas le consentement et la vulnérabilité des personnes. Elles violent aussi le droit humain au bien être et à l’intégrité physiologique ».

Gamal Serour, revient aussi sur la récente affaire d’excision qui a marqué son pays. Le taux de déclin des mutilations génitales féminines en Egypte est passé de 55% en 1997 à 77% en 2008 (un déclin encore peu visible au sein de la population féminine égyptienne qui reste excisée à plus de 90%, une coutume héritée des pharaons...). La même année a également été interdite la médicalisation de l’excision, sauf en cas de "nécessité médicale". Pourtant, des professionnels de santé continuent d’opérer des jeunes filles pour des motifs religieux et sous la pression de familles, comme ce médecin condamné le 26 janvier en appel, à deux ans et trois mois de prison pour avoir pratiqué une excision ayant provoqué la mort d’une adolescente. Le père, qui avait emmené sa jeune fille de 14 ans chez le docteur pour l’opérer en juin 2013, a été condamné à trois mois de prison avec sursis. La cour d’appel a également ordonné la fermeture pendant un an de la clinique privée du médecin. Des décisions historiques, pour cette première affaire au tribunal, depuis le vote de la loi anti-excision. 
« Cet accord tacite entre les médecins et certaines familles fait perdurer cette pratique culturelle délétère au lieu de l’endiguer », commente le professeur en gynécologie. 
Pour lui, les professionnels de santé ont de grandes responsabilités. Ils doivent impérativement faire pression sur les dirigeants politiques afin que l’excision soit totalement abandonnée.
Pr Gamal Serour à gauche et l'universitaire Bettina Shell-Duncan à droite. /TV5MONDE
Pr Gamal Serour à gauche et l'universitaire Bettina Shell-Duncan à droite. /TV5MONDE

Un soutien de l’excision plus important dans les pays où la médicalisation est répandue

En Afrique de l’est, des dirigeants religieux kenyans, font actuellement campagne contre l’intégration de la pratique des mutilations génitales dans les établissements de santé. 
« Pour de l’argent, ils pratiquent des avortements et des mutilations dans les hôpitaux ou ailleurs », confie le révérend Richard Nyangoto au quotidien suisse La liberté. « Le faire à l’hôpital ne rend pas la chose plus juste », ajoute ce prêtre catholique du comté de Kisii, une région du sud-ouest où l’excision est largement pratiquée. 
Ce recours croissant aux hôpitaux est souvent justifié par la volonté d’améliorer l’hygiène et d’éviter les infections mais l’acte médical est parfois plus dangereux, les médecins étant capables de retirer davantage de tissu, rappelle Fabienne Richard, du groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles féminines de Belgique. 
Campagne contre l'excision en Ouganda. Wikicommons
Campagne contre l'excision en Ouganda. Wikicommons

Bettina Shell-Duncan de l’Université de Washington est l’auteure d’un article observant les liens entre la médicalisation et la prévalence des mutilations génitales féminines dans plusieurs pays africains concernés. Son étude montre que lorsque l’excision est médicalisée, cela ne la fait pas reculer, comme il a pu le constater au Soudan et en Egypte. Tandis qu'en Tanzanie, à l'inverse, les mutilations génitales déclinent et la médicalisation est faible. Mais au Kenya, bien que l’excision recule, la pratique de la médicalisation reste élevée. 
Pour la chercheuse, l’association des deux facteurs n’est pas si évidente. La médicalisation peut faire perdurer l’excision, mais le recul de cette pratique culturelle n’est pas forcément lié à une médicalisation faible. 
« La médicalisation ne va pas complètement à l’encontre de l’abandon des mutilations génitales féminines, mais il est vrai que le taux de déclin de celles-ci serait plus important si les médecins n’étaient pas intervenus », souligne Bettina Shell-Duncan. 
D’autant que son étude révèle aussi que dans les pays où la médicalisation est répandue, le soutien de l’excision est souvent plus élevé. 

Shereen El Feki : “En Egypte, la perpétuation de l'excision passe par les femmes“

05.02.2015propos recueillis par Sylvie Braibant
L'écrivaine, chercheure, médecin, égypto-canadienne Shereen El Feki, auteure d'un ouvrage sur la sexualité dans les pays arabes, revient pour Terriennes, sur les aléas de l'excision, qui affecte encore plus de 90% des femmes en Egypte, même si grâce aux campagnes, aux lois, aux procès, la pratique héritée des temps pharaoniques, tend à diminuer.
Shereen El Feki : “En Egypte, la perpétuation de l'excision passe par les femmes“