Terriennes

Melirose ou le courage d’une domestique philippine

Melirose remercie les donateurs de Caméléon qui lui ont permis de revenir aux Philippines pour son rétablissement après sa chute de 4 étages d'un immeuble au Koweït où elle travaillait en tant que domestique. 
Melirose remercie les donateurs de Caméléon qui lui ont permis de revenir aux Philippines pour son rétablissement après sa chute de 4 étages d'un immeuble au Koweït où elle travaillait en tant que domestique. 
©Caméléon

Tombée du quatrième étage de l’immeuble, au Koweït, où elle travaillait comme domestique, Melirose a survécu malgré la chute et ses multiples fractures. De retour aux Philippines, elle se bat pour se reconstruire et pour sa fille. Histoire d’une battante. 

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Elle a failli mourir et pourtant… Son accident a été peu relayé par les médias parce que trop banal, peut-être, dans le pays où Melirose Balagosa travaillait comme domestique : le Koweït. Comme en Arabie saoudite, aux Emirats Arabes Unis, ou encore à Hong Kong, elle fait partie de ses invisibles, exploitées à la tâche par des familles argentées maltraitantes.

Quelques jours avant l'accident de Melirose, la presse se fait quand même l'écho de l'histoire d'une domestique indienne dont la patronne saoudienne a tranché la main pour la punir. Tragédie quotidienne et esclavagisme moderne.
 
Comme des milliers de Philippins, Melirose a fait le choix de l’exil pour travailler et aider financièrement ses proches. A 25 ans, elle laisse derrière elle ses parents, ses 8 frères et soeurs, et surtout sa fille de deux ans.
 

Elle saute du 4 étage pour se sauver

C'est elle qu'elle appelle le 6 octobre 2015, pour lui souhaiter son anniversaire. Elle le fait discrètement, parce que ce téléphone -seul lien avec ses proches - lui est interdit par ses employeurs qui la maltraitent. Un abus qui n'est pas signifié dans son contrat. 
 
Ce jour-là, tout bascule. Ses employeurs la prennent sur le fait et lui confisquent son téléphone. S’ensuit une altercation entre eux. Melirose est enfermée dans la cuisine. Par excès de colère, elle passe sur le balcon d’où elle menace de sauter s’ils ne lui rendent pas son téléphone. « Pas pour se tuer, mais pour se sauver », raconte Laurence Ligier, la fondatrice-directrice de l’association Caméléon qui l’a aidée. « Ils n’ont pas essayé de la retenir. Ils l’ont laissée tomber du 4e étage. Dans sa chute, elle s’est accrochée à un câble et a fini par atterrir assise sans se casser ni la tête, ni la colonne vertébrale. Mais ses genoux ont tapé sa mâchoire qui s’est retrouvée complètement fracturée, explosée. Je n’ai jamais vu ça. » 
 

« Melirose est restée dans le coma pendant deux-trois semaines, ne pouvant plus parler. Et pourtant je ne l’ai jamais entendue se plaindre de douleur. Elle reste extraordinairement battante », raconte Laurence Ligier qui a pu entrer rapidement en contact avec elle grâce à la soeur de Melirose. Victime de viol elle a été prise en charge par l'association Caméléon de Laurence Ligier (lire en encadré ci-dessous). Son accident est aussi relayé par une chaîne philippine au Koweït. « Au début, ils l'ont annoncée morte. Et elle a bien failli mourir ce jour-là », se souvient Laurence Ligier qui se saisit de l'histoire de Melirose pour pousser « un coup de gueule parce qu’il y en a de trop à qui cela arrive. »

L'action de l'association Caméléon

Caméléon vient en aide aux enfants démunis et victimes de violences sexuelles aux Philippines. Depuis presque 20 ans, l'association a aidé 7 000 enfants et parents.
Chaque année 110 filles victimes de viol sont prises en charge dans le centre ainsi que 310 enfants parrainés dans les villages aux alentours du centre. 
 
Après Passi et Iloilo, un troisième centre va ouvrir sur l’île de Negros pour 40 filles. Actuellement, à peu près 30% des enfants prises en charge à Passi viennent de Negros, une île de l'archipel où il y a un gros problème d’inceste. L'association cherche actuellement des fonds pour financer 50% du centre.

►Voir notre webdoc sur la thérapie par le cirque après un viol, dispensée par Caméléon. 

Rééducation et procédure

Après plusieurs semaines passées en réanimation, Melirose entame une rééducation pour ses fractures de la mâchoire, des jambes, des pieds, et pour… réapprendre à parler. Puis, elle trouve refuge pour quatre mois dans l’ambassade des Philippines au Koweït. « C’est une situation courante, explique Laurence Ligier. Entre 50 à 100 domestiques restent dans l’ambassade régulièrement le temps de faire une mini-enquête, de récupérer leurs papiers et de les renvoyer aux Philippines dans le meilleur des cas… »  
 
Melirose a pu démarrer rapidement une rééducation qui va être très longue pour qu'elle puisse retrouver l'usage complet de ses jambes. Plus préoccupante encore, sa mâchoire ayant subi de multiples fractures. 
Melirose a pu démarrer rapidement une rééducation qui va être très longue pour qu'elle puisse retrouver l'usage complet de ses jambes. Plus préoccupante encore, sa mâchoire ayant subi de multiples fractures. 
©Caméléon
Mais dans l’ambassade, elle cesse sa thérapie. « J’ai donc décidé de la faire revenir le plus rapidement possible aux Philippines en prenant en charge son rapatriement afin de l’aider et de lui assurer une rééducation, témoigne Laurence Ligier qui a organisé une levée de fonds atteignant plus de 6000 euros. J’ai mobilisé aussi l’assurance de son agence de placement. » Ce n’est que le début de sa procédure. 
 
« Elle a quand même porté plainte pour maltraitance. Mais ses anciens employeurs sont un couple d’avocats syriens. N’étant pas Koweïtiens, mais des étrangers, c’était encore plus compliqué. Et si elle voulait entamer des poursuites, il fallait qu’elle reste au Koweït. Or cela peut prendre des années. Mais elle voulait absolument voir sa fille, donc elle a décidé de rentrer aux Philippines. » 
 
Les retrouvailles avec sa fille sont difficiles. L’enfant de deux ans se souvient mal de sa mère qu'elle ne voyait que par Skype ou qu'elle entendait au téléphone.

Le visage déformé par ses multiples fractures à la mâchoire, la posture tordue, elle fait peur à sa fille. Six mois après, ça va mieux. « Jusqu’à présent, je suis heureuse d’avoir survécu, nous confie-t-elle par mail. Maintenant je veux oublier le passé pour faire face au futur. Je veux profiter de ma vie avec ma fille et ma famille. Je peux prendre soin de mon enfant tous les jours ce que je ne pouvais pas faire avant quand je travaillais à l’étranger. » 
 
Melirose et sa petite fille de deux ans, en compagnie de Laurence Ligier (à droite), fondatrice-directrice de l'association Caméléon qui l'a aidée. 
Melirose et sa petite fille de deux ans, en compagnie de Laurence Ligier (à droite), fondatrice-directrice de l'association Caméléon qui l'a aidée. 
©Caméléon
Elle aimerait aujourd’hui pouvoir continuer à aider financièrement sa famille. Pourtant, travailler lui est impossible dans son état. Alors elle commence un petit commerce de boissons et nourriture chez elle. « Je suis sur le point de finir tout le processus de réclamation d’aide financière à l’assurance (de son agence de placement, ndlr), et auprès de l’OWWA (Administration de l’aide sociale aux travailleurs étrangers) dans le but de financer mon commerce », nous raconte-t-elle.
Melirose (en rouge) entourée de sa famille visitée par Laurence Ligier, fondatrice-directrice de l'association Caméléon (à droite). 
Melirose (en rouge) entourée de sa famille visitée par Laurence Ligier, fondatrice-directrice de l'association Caméléon (à droite). 
©Caméléron
 
Quant à ses poursuites ? « J’ai perdu espoir pour mon procès et je veux simplement mettre ça de côté maintenant. Ces derniers mois, je me suis régulièrement rendue à l’Agence d’emploi des Philippins à l’étranger pour faire progresser mon dossier. Mais c’est difficile d’avancer puisque je suis aux Philippines et que le dossier est koweïtien. »
montage message Melirose
©Caméléon
 
Pourtant, elle continue de se battre soutenue par l’association Caméléon. Désormais, elle veut faire porter sa voix pour elle, mais aussi pour les autres. Toutes celles qui se retrouvent seules face à leur employeur. Dans l’ombre et l’injustice souvent. 

83% des travailleurs domestiques dans le monde sont des femmes.

Elles sont « Népalaises, Érythréennes, ou encore Philippines, énumère Laurence Ligier. Etant connues pour être assez dociles et travailleuses, les Philippines sont très demandées. Souvent, leurs employeurs les enferment, leur piquent leur passeport. Elles n’ont pas le droit de sortir et doivent travailler toute la journée, et sont bonnes à tout faire : ménage, cuisine, s’occuper des enfants. » 

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) compte 53 millions de travailleurs domestiques dans le monde dont 83% sont des femmes. 
 
En 2013, plus de 10,2 millions de travailleurs philippins étaient partis à l’étranger principalement aux Etats-Unis, en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis et au Canada, selon la Commission philippine des travailleurs à l'étranger. 

©Commission des Philippins à l'étranger


« Il y a aussi les hommes sur les chantiers à Abu Dhabi, etc. C’est le même traitement. Ils vivent dans des cages à lapin. Ils sont exploités, victimes d’esclavagisme, maltraités en fonction de leur nationalité parce que certains sont plus ou moins rebelles », souligne encore Laurence Ligier. 

Sur le site de l’OIT, il est énuméré les situations auxquelles nombre d’entre eux sont confrontés : « de très bas salaires, des horaires de travail excessifs, ils n’ont aucun jour de repos hebdomadaire garanti et sont parfois victimes d’abus physiques, mentaux ou sexuels ou d’entrave à leur liberté de circulation. »
 

Quelle protection internationale pour les domestiques ? 

« La convention (n° 189) sur les travailleurs domestiques, 2011, un traité historique établissant des normes pour le traitement des travailleurs domestiques, affirme que les travailleurs domestiques ont droit, comme tous les autres travailleurs, au respect et à la protection de leurs principes et droits fondamentaux au travail, à une protection minimum. » Elle a été ratifiée par 22 pays dont les Philippines. Rare sont les pays employeurs à l’avoir ratifiée.  (Source OIT)

Exploités, travaillant dans des conditions de travail déplorables violant les droits humains, difficiles pour ces domestiques de faire entendre leurs histoires. Melirose voudrait aujourd’hui être leur porte-voix.