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#MeToo : la compagnie Weinstein au coeur d'un système de harcèlement sexuel ?

Le producteur Harvey Weinstein et l'acteur Ned Benson lors d'une conférence de presse de la Weinstein Company and World View Entertainment, lors du 67ème festival de Cannes, (France), vendredi 16 mai 2014.
Le producteur Harvey Weinstein et l'acteur Ned Benson lors d'une conférence de presse de la Weinstein Company and World View Entertainment, lors du 67ème festival de Cannes, (France), vendredi 16 mai 2014.
©Arthur Mola/Invision/AP
Le producteur Harvey Weinstein et l'acteur Ned Benson lors d'une conférence de presse de la Weinstein Company and World View Entertainment, lors du 67ème festival de Cannes, (France), vendredi 16 mai 2014.
Harvey Weinstein à gauche et son frère Bob, à droite, accusés par l'Etat de New York de "violations de droits de l'homme", ici lors de la première du film "Sin City" à Los Angeles, le 28 mars 2005, avec au centre de la photo, le réalisateur Robert Rodriguez.

Nouvelle étape dans l'affaire Weinstein. Désormais, c'est à la maison de production elle-même de rendre des comptes à la justice. L'assignation émane du procureur de l'Etat de New York. Il accuse le célèbre studio de ne pas avoir protégé ses employés face au harcèlement sexuel et aux intimidations du tout puissant-producteur de cinéma.

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Voilà donc un scénario qui aurait pu sortir tout droit des tiroirs de The Weinstein Company. Sauf que là, c'est ladite maison Weisntein qui se retrouve au coeur de l'action. Dimanche 11 février 2018, le procureur de l'Etat de New York a décidé de porter l'affaire au delà de l'acteur principal, le "bigboss" Harvey Weinstein. Selon le magistrat,  la compagnie est aussi coupable. Il estime qu'elle n'a rien fait pour protéger ses employés, et qu'elle a même largement participé, voire cautionné, le système mis en place par son patron pour lui permettre de commettre ses méfaits sexuels.

"The Weinstein Company a violé à plusieurs reprises le droit new-yorkais en ne protégeant pas ses employés d'un harcèlement sexuel invasif, des intimidations et de la discrimination", précise le communiqué publié par le bureau d'Eric Schneiderman.

Et si cette assignation vise The Weinstein Company (TWC), elle met aussi en cause directement ses deux frères fondateurs, Harvey et Robert Weinstein. Tous trois sont accusés de violations des droits de l'homme, des droits individuels, et du droit du travail.

Les frères Weinstein accusés de violations des droits de l'homme


Quatre mois après le début de l'affaire, cette assignation pourrait avoir pour effet immédiat de bloquer un projet de reprise du studio, présenté comme "imminent". Eric Scheiderman déclare avoir des "éléments substantiels" laissant penser que le projet ne prévoit pas une indemnisation "adéquate" des victimes et que certains responsables ayant "une responsabilité partagée" dans le comportement de Harvey Weinstein pourraient à nouveau "avoir des postes de responsabilité dans la nouvelle entité".

"Mon bureau vient de déposer une plainte civile contre la société Weinstein. Toute vente de l'entreprise doit garantir que les victimes reçoivent une compensation adéquate, que les employés sont protégés et que les facilitateurs d'inconduite sexuelle ne seront pas injustement enrichis", peut-on lire dans ce tweet posté sur le compte du procureur Schneiderman.

Ce projet de rachat est estimé à 500 millions de dollars. A son origine, un groupe d'investisseurs emmené par une ancienne responsable de l'administration Obama, Maria Contreras-Sweet.

La DRH coupable ?

Pendant quatre mois, les services du bureau du procureur ont mené une enquête approfondie. Des employés, des cadres et des victimes de Harvey Weinstein ont été interrogés, et les archives et mails de la société passés au peigne fin. On apprend ainsi que plusieurs employées de TWC ont porté plainte, en vain, auprès du département des ressources humaines de la société, après qu'Harvey Weinstein les ait obligées à des attouchements ou d'autres contacts sexuels.

"Bien que de nombreuses plaintes eurent été déposées auprès du département des ressources humaines et que la direction eut été largement au courant de ses agissements, les responsables de TWC et son conseil d'administration n'ont pas pris de mesures significatives pour protéger les employés de la société et mettre fin au comportement" de Harvey Weinstein, constate le procureur new-yorkais.

Eric Schneiderman, le procureur de l'Etat de New York poursuit les frères Weinstein pour "violations des droits de l'homme, des droits individuels, et du droit du travail". (On le voit ici lors d'une conférence en mars 2016 à New York)
Eric Schneiderman, le procureur de l'Etat de New York poursuit les frères Weinstein pour "violations des droits de l'homme, des droits individuels, et du droit du travail". (On le voit ici lors d'une conférence en mars 2016 à New York)
©AP Photo/Seth Wenig
Des employés avaient pour tâche d'accompagner Harvey Weinstein à des évènements et de faciliter ses conquêtes.
Bureau du procureur de l'Etat de New York

L'enquête a également montré qu'un groupe d'employées de TWC avait "pour tâche principale" d'accompagner Harvey Weinstein à des évènements et de faciliter ses conquêtes". Une femme de l'entourage du grand patron aurait aussi fait spécialement le déplacement de Londres à New York pour enseigner à ses assistantes "comment s'habiller et sentir bon" pour le producteur.

Un autre groupe essentiellement féminin "était obligé de prendre diverses mesures pour aider à satisfaire son activité sexuelle", notamment en envoyant des textos et en gardant toujours libres quelques plages-horaires dans son agenda. Ses chauffeurs à New York et à Los Angeles devaient par ailleurs avoir toujours des préservatifs et des injections contre les problèmes d'érection à disposition dans leur véhicule, selon le bureau du procureur.


"Chaque New-yorkais a droit à un lieu de travail exempt de harcèlement sexuel, d'intimidation et de peur. Si vous avez été victime d'une inconduite ou d'un témoin, contactez mon bureau", écrit encore le procureur sur son compte Twitter, indiquant le numéro de téléphone de ses services.

Harvey Weinstein "bouc-émissaire" ?

Depuis les premières révélations du New York Times début octobre, plus d'une centaine de femmes, dont des célébrités comme Ashley Judd, Gwyneth Paltrow ou Salma Hayek, ont accusé Harvey Weinstein de les avoir harcelées, agressées ou violées, souvent il y a des années, voire des décennies.

Plusieurs victimes présumées l'ont assigné en justice. Le producteur est aussi sous le coup d'enquêtes menées par les polices de New York, Los Angeles et Londres, même s'il n'a fait l'objet d'aucune inculpation jusqu'ici.

Face à ces accusations, qui ont donné naissance au puissant mouvement anti-harcèlement #MeToo, les avocats d'Harvey Weinstein ont toujours démenti qu'il ait eu des rapports sexuels non consentis.

Si l'enquête visait à faire de M. Weinstein un bouc-émissaire, il se défendrait vigoureusement.
Benjamin Brafman

Benjamin Brafman, le plus célèbre de ses défenseurs, a répondu à cette assignation. Il estime que, "si le comportement de Harvey Weinstein n'a pas été irréprochable, il n'y avait certainement rien de criminel, et à la fin de l'enquête il apparaîtra clairement que Harvey Weinstein a promu plus de femmes à des rôles-clé que tout autre responsable du secteur". L'avocat a aussi prévenu que si l'enquête visait à "faire de M. Weinstein un bouc-émissaire, il se défendrait vigoureusement".
Ce même avocat est celui qui avait obtenu l'abandon des poursuites contre Dominique Strauss Kahn dans l'affaire du Sofitel.

Silence total du côté du producteur déchu, aujourd'hui âgé de 65 ans et que sa femme a quitté depuis le scandale. Silencieux et invisible. L'homme par qui le scandale et la libération de la parole des femmes sont arrivés suivrait un traitement contre les addictions sexuelles dans un centre spécialisé de l'Arizona.