Mexique : le drame sans fin des femmes disparues

Portrait d'une femme assassinée lors de ses obsèques. Six ont disparu depuis le début de l'année.
Portrait d'une femme assassinée lors de ses obsèques. Six ont disparu depuis le début de l'année.
©Le Temps

Ciudad Juarez, dans le nord du Mexique, reste hantée par les meurtres et disparitions de jeunes filles, un drame camouflé par la guerre entre cartels qui a sévi ces dernières années.

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Les croix noires sur fond rose peintes sur les poteaux, les avis de recherche placardés un peu partout dans la ville, les visages des femmes assassinées ornant d’immenses peintures murales : Ciudad Juarez affiche, plus que jamais, les symboles et stigmates de la violence extrême exercée contre les femmes depuis deux décennies.

Des féminicides noyés dans la violence générale

A la frontière avec les Etats-Unis, la ville est désormais décrite comme un «musée de l’impunité à ciel ouvert» par les chroniqueurs locaux. Les médias mexicains et internationaux s’étaient emparés du drame des «mortes de Juarez» à la fin des années 1990 et début des années 2000, alors que des corps de jeunes filles mutilés, portant des traces de sévices sexuels étaient régulièrement retrouvés dans le désert qui cerne la ville.

Puis, le drame des féminicides, comme on dénomme ces crimes sexistes, avait disparu des projecteurs, au moment même où il s’aggravait. «Le problème a été noyé dans la violence généralisée», déplore Santiago González, avocat de l’organisation civile Red Mesa Mujeres, qui défend les victimes. De 2008 à 2012, Ciudad Juarez était le théâtre d’affrontements sanglants entre cartels de narcotrafiquants, un conflit qui a laissé 11 000 morts, corps gisant sur le bitume ou pendus aux ponts. Ces années-là, la «ville la plus violente au monde», selon certains classements, n’avait que faire des femmes disparues et assassinées.

Recrudescence des disparitions

De 1993 à 2013, 1441 meurtres de femmes ont été commis à Ciudad Juarez, selon le centre universitaire Colegio de la Frontera Norte, qui se base sur des statistiques officielles. Les deux tiers de ces féminicides ont été perpétrés après 2008. Une centaine de dossiers de disparitions de jeunes filles restent ouverts auprès du Parquet spécialisé dans les crimes contre les femmes. Et le phénomène s’aggrave de jour en jour : six adolescentes de 13 à 16 ans ont disparu durant les deux premiers mois de 2016. Les fugues ont été écartées. L’hypothèse de captures par les réseaux criminels, dont l’existence a été démontrée, qui exploitent sexuellement des jeunes filles avant de les liquider, est prise au sérieux.

Croix rose marquant l'emplacement où 8 femmes ont été retrouvées mortes en 2001, à Ciudad Juarez (photo du 17 janvier 2016). La ville en proie à la violence déplore des milliers d'assassinats, la plupart à la suite d'affrontements entre gangs, mais aussi de nombreuses femmes portées disparues, puis retrouvées mortes des mois plus tard.
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Croix rose marquant l'emplacement où 8 femmes ont été retrouvées mortes en 2001, à Ciudad Juarez (photo du 17 janvier 2016). La ville en proie à la violence déplore des milliers d'assassinats, la plupart à la suite d'affrontements entre gangs, mais aussi de nombreuses femmes portées disparues, puis retrouvées mortes des mois plus tard.
 
(AP Photo/Dario Lopez-Mills)


«Nous enquêtons, et les autorités, elles, perdent les indices que nous leur apportons», affirme Anita Cuellar, mère de Jessica, disparue à 16 ans en 2011. En ce jour de février, Anita participe avec d’autres mères à la célébration de l’anniversaire d’une jeune femme disparue, devant le bâtiment du Parquet spécialisé. Pointant le bâtiment aux vitres bleutées, elle accuse : 

Le seul résultat qu’on nous présente, ce sont des corps. Les autorités recherchent nos filles mortes, et non pas vivantes.

Anita Cuellar, mère d'une disparue

Les cartels responsables ?

Si les féminicides touchent le Mexique tout entier, les sites de Campo Algodonero, Lote Bravo, Lomas de Poleo et Arroyo Navajo exposent la spécificité du drame de Juarez : les féminicides en série, la traite et la prostitution forcée des jeunes filles. Dans ces endroits, des fosses clandestines ont été découvertes, contenant les corps de dizaines de jeunes filles. A Arroyo Navajo, une plaine désertique, des restes correspondant à 24 corps ont été localisés entre 2011 et 2015. Des adolescentes enlevées à la même époque apparaissent mortes au même endroit.

Un procès qui s’est tenu l’an dernier contre six hommes a permis d’établir la responsabilité des Aztecas, un cartel local. Mais les associations civiles estiment que la justice n’a pas atteint les hauts responsables de ce réseau de traite, ni les autorités qui les protègent. «Ce procès a servi de prétexte pour boucler le dossier, explique l’avocat Santiago Gonzalez. Or les témoignages ont mis en évidence la complicité de policiers fédéraux et municipaux, ainsi que de militaires, avec les assassins. Le réseau n’a pas été démantelé, sa structure est intacte, donc les féminicides peuvent encore augmenter.»

Corruption et impunité

Selon tous les spécialistes, seules la corruption et l’impunité peuvent expliquer que les féminicides et disparitions se perpétuent dans le temps. En 2009, une sentence historique de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme pointait la responsabilité des autorités mexicaines, condamnant les négligences commises lors des enquêtes. Les exemples abondent. Susana Montes se souvient avec effroi que les responsables du parquet lui avaient restitué, en 2011, les restes de sa fille en commettant une terrible bévue. «Seule la tête était d’elle, les autres ossements venaient d’un autre corps», raconte-t-elle. Guadalupe, 16 ans, avait disparu du centre-ville en 2009, et ses restes avaient été localisés à Arroyo Navajo. Récemment, Susana s’est vue rendre les côtes de sa fille. «Os par os, c’est comme cela que je récupère mon enfant», dit-elle, accablée.

Un cimetière de Ciudad Juarez
Un cimetière de Ciudad Juarez
©Le Temps


«Nous ne pouvons pas minimiser les problèmes», admet Irma Casas, coordinatrice du Centre de justice pour les femmes, une institution créée en 2012, en même temps que le Parquet spécialisé sur les délits contre les femmes, pour dédier une attention spécifique aux féminicides. «Il y a eu des avancées tout au long de ces années. Désormais, nous révisons régulièrement les dossiers. Mais il y a énormément de disparitions et, bien entendu, ce n’est pas aux mères d’enquêter», déclare cette responsable.

«La violence structurelle contre les femmes ne peut être combattue, car il y a un système politique qui refuse de reconnaître le problème», analyse Gabriela Reyes, psychologue spécialisée dans l’assistance aux familles des victimes. Durant des années, les responsables politiques ont tenté de minimiser le phénomène, ergotant avec frivolité sur les jeunes femmes portant des minijupes, consommant de l’alcool et excitant leurs agresseurs. Il y a un an, l’ancien maire Enrique Serrano qualifiait les féminicides de «légende noire».

Alors, les mères peignent sans relâche ces croix noires sur fond rose. Comme à la veille de la visite du pape François à Ciudad Juarez le mois passé. Les autorités s’étaient empressées de les recouvrir d’une autre couche de peinture. Dans ces taches grisâtres transparaît aujourd’hui le contour de ces persistantes croix noires. Et la volonté d’occulter, à tout prix, la réalité des féminicides.