Mieux dépister les femmes victimes de violence

Depuis son ouverture début janvier 2014, l'Institut en santé génésique a accueilli 23 femmes victimes de violence ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Depuis son ouverture début janvier 2014, l'Institut en santé génésique a accueilli 23 femmes victimes de violence ©TV5MONDE/Sémiramis Ide

Depuis le 6 janvier 2014, un Institut accueille des femmes victimes de violences dans ses locaux à Saint-Germain-en-Laye, en banlieue parisienne. La structure s'appuie sur un vaste réseau de professionnels formés et coordonnés pour mieux leur venir en aide. Un projet novateur en France où l'aide aux victimes, sectorisée, reste un parcours du combattant. Reportage.

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C'est une femme extrêmement fragilisée, amincie, silencieuse, qui est assise dans la salle d'attente. En apparence, rien ne la distingue d'une autre personne. Mais son visage dit tout d'elle : rougi et marqué par une décennie de souffrance conjugale et d'alcoolisme. Sa première venue à l'Institut en santé génésique (ISG) à Saint-Germain-en-Laye était une épreuve. Incapable de parler, elle a seulement eu le courage de venir. Cette fois, elle accepte de se confier, mais avec grande difficulté, en larmes et bras serrés sur son ventre. Sa détresse est profonde : "Mon addiction à l'alcool s'est empirée ces trois dernières années. Mon alcoologue l'impute aux violences de mon mari et m'a parlé de cette structure. Mon avocat souhaite que je porte plainte. Mais pour le moment, j'ai surtout besoin qu'on me confirme que tout ce qui m'arrive relève de la violence. Mon mari est très calculateur. Sa violence est surtout verbale et psychologique, même s'il lui est déjà arrivé de me frapper au ventre. C'est difficile car cet homme a fait beaucoup de bonnes choses pour moi, mais en même temps, il est violent. Il me fait douter. Quand il a su que j'allais porter plainte, il a rigolé. Il a bloqué tous les comptes bancaires. Il demande mon expulsion du domicile familial et la garde exclusive de mes enfants. Il a réussi à monter mes enfants contre moi". En sanglots, elle poursuit : "Je viens ici pour cristalliser mes pensées", raconte-t-elle. Autour d'elle, Frédérique Martz, co-fondatrice du centre, une psychologue, ainsi qu'une infirmière bénévole chargée de l'accueil des femmes à l'ISG. Émues, elles lui assurent qu'elle sera aidée par l'Institut. La psychologue prend le relai pour l'emmener dans son bureau.


Dr. Pierre Foldès, un des co-fondateurs de l'Institut en santé génésique : “Mon parcours de vie commence maintenant parce que je ne suis plus seul aujourd'hui. Avant, j'ai beaucoup aidé les femmes victimes de violences un peu tout seul. Pour prendre de la valeur et servir, cette aide ne pouvait plus se faire de manière isolée“.  ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Dr. Pierre Foldès, un des co-fondateurs de l'Institut en santé génésique : “Mon parcours de vie commence maintenant parce que je ne suis plus seul aujourd'hui. Avant, j'ai beaucoup aidé les femmes victimes de violences un peu tout seul. Pour prendre de la valeur et servir, cette aide ne pouvait plus se faire de manière isolée“. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Libérer la parole : "recroquevillés, elles n'existent plus"

Depuis sa création, l'Institut en santé génésique accueille en moyenne une femme victime de violences chaque jour. Loués auprès de l'hôpital de Poissy/Saint-Germain-en-Laye, les locaux de l'Institut, installés à l'intérieur du centre hospitalier, se situent dans le département des Yvelines, une banlieue aisée d'Ile-de-France, où les cas de violences mortelles contre les femmes sont parmi les plus nombreux en France (5e département le plus touché). En un mois, 23 dossiers ont été ouverts. Au moins 23 femmes violentées physiquement et/ou psychologiquement ont franchi la porte de cet établissement, victimes de viol, de maltraitance physique voire économique. Une des patientes a confié avoir été abusée alors qu'elle dormait dans sa voiture. Une conséquence de sa précarité. Parfois, les violences sont aussi très insidieuses. Les époux ou les conjoints bloquent les comptes bancaires de leurs femmes, d'autres les contraignent à supporter seules toutes les dépenses du foyer.

Ces cas sont décrits par les co-fondateurs de l'ISG, Frédérique Martz, animatrice du réseaux de l'ISG et le Dr. Pierre Foldès, urologue français, inventeur d'une chirurgie réparatrice des clitoris de femmes excisées. Leurs journées sont rythmées par des aller-retour réguliers entre le service d'urologie de l'hôpital de Poissy/Saint-Germain-en-Laye et les locaux de l'ISG. Marqués par des années de travail auprès de ces victimes, tous deux ont voulu élargir leur champ d'action. "On s'est aperçus que l'ensemble des femmes victimes de violences étaient peu prises en charge. Beaucoup d'entre elles ne sont pas en contact avec le milieu médical et viennent consulter un médecin en dernier recours. On finit par être au courant brutalement de ce qu'il leur arrive", explique Pierre Foldès, 62 ans.

“Mutilations sexuelles et violences domestiques ressortent d'un même monde“

Dans un entretien réalisé par skype, le Dr Foldès revient sur son engagement auprès des femmes victimes de violences et/ou de mutilations. Il revient en détail sur la genèse de son dernier projet.
Mieux dépister les femmes victimes de violence


Dans les couloirs, le Dr Foldès croise les bénévoles de l'ISG. En tout, 140 personnes se relayent, issus de milieux professionnels variés, même si beaucoup viennent du secteur médical. Contrairement à d'autres centres d'aide aux victimes, ces bénévoles mettent à contribution leurs compétences professionnelles. C'est une nouveauté en France. Les infirmières font partie des volontaires. Elles sont chargées d'accueillir et de mettre en confiance les patientes. "Récemment, j'ai reçu une femme. Elle m'a dit que le silence est des fois plus blessant que les mots. En général, elles attendent qu'on provoque la question. Certaines subissent des violences psychologiques (…). Elles sont humiliées par leur mari. Quand elle arrivent ici, elles sont complètement recroquevillées et n'existent plus. C'est très bouleversant", raconte Claudine S., infirmière, bénévole une fois par semaine à l'ISG. La présence de ces professionnels de santé est primordiale. De par leur expérience, elles sont habituellement très à l'écoute de leur malade.

Violences contre les femmes : tous les aspects de la vie affectés

En fonction des témoignages et des besoins qu'elles décèlent, les infirmières orientent ces femmes vers l'un des corps de métier appropriés. Tous les jours, des juristes, des assistantes sociales, des psychologues sont présents. Le but de cette centralisation des compétences : une prise en charge globale de ces femmes ainsi qu'un suivi à long terme.

C'est l'une des particularités de cet établissement. Les co-fondateurs se sont appuyés sur un constat. Très souvent les violences subies par ces femmes ont des conséquences sur plusieurs aspects de leur vie : économique, social, médical, psychologique, juridique, etc. Ces professionnels mettent à disposition leurs services quasi gratuitement. Selon Frédérique Martz, "Certains métiers ne sont souvent pas accessibles, comme par exemple la consultation d'un psychologue, parce que celle-ci n'est pas prise en charge par la sécurité sociale, alors que ces femmes sont parfois confrontées à des précarités", imposées dans certains cas par leur conjoint. "Dernièrement, une femme est venue nous voir pour des violences conjugales. Quand on l'a accueillie, elle nous a expliqué qu'elle était diabétique. Depuis deux mois, elle ne prenait plus son traitement parce que son mari lui a bloqué l'accès au compte bancaire. Elle a été prise en charge par les médecins urgentistes qui lui ont fait une ordonnance", raconte-t-elle. La structure s'est chargée de payer ses médicaments.

L'entrée de l'Institut en santé génésique est volontairement discrète. Seule une petite feuille collée contre la vitre indique le nom du lieu. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
L'entrée de l'Institut en santé génésique est volontairement discrète. Seule une petite feuille collée contre la vitre indique le nom du lieu. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Conseillées, orientées par des professionnels, ces femmes arrivent à l'ISG soit par la discrète entrée principale soit par l'hôpital via un couloir qui relie les deux structures. Entre les murs blancs et bleus de ce passage, alternent silence et brouhaha, mêlés de claquements de pieds des bénévoles, des patientes et des personnels hospitaliers : gynécologues, urgentistes, etc.

Formés, ces salariés de l'hôpital font partie d'un réseau local tissé par les co-fondateurs de l'ISG parce que les "violences contre les femmes touchent une large partie de la population. Il s'agit de l'un des plus important fléau de la société", tonne le Dr. Pierre Foldès. Toutes les classes sociales sont concernées. Nombre des "femmes accueillies" viennent d'un milieu aisé, habitantes des alentours de l'hôpital. Certaines ne se considèrent pas comme des femmes battues et ne se sont jamais adressées à une structure. Elles "s'excusent de venir nous voir alors qu'elles sont d'un milieu privilégié", confie Claudine S. Et pour les dépister, les repérer, l'ISG a mis en place un maillage composé de professionnels de proximité, comme des commerçants, des médecins de familles, des enseignants etc. Des corps de métiers en contact régulier avec la population.

Des lanceurs d'alerte

La plupart sont installés près de l'hôpital de Saint-Germain-en-Laye. La rue de Pologne, principale artère commerçante de la ville, est à quelques pas de là. Marine Vicente, coiffeuse, a été informée de l'existence de la clinique par le Dr. Foldès, un client régulier de son salon de coiffure. Les fascicules de l'ISG, elle les place entre le journal municipal et les magazines féminins, à l'entrée du salon, sous les escaliers qui mènent à l'étage. La discrétion est de mise, la marge de manœuvre limitée. Et le sujet reste tabou, gênant...

Mais la technique semble fonctionner aujourd'hui : "Avec nos clientes, c'est un peu ambigu. On est juste leur coiffeuse. Des fois, elles se confient un peu, par exemple quand elles ont un fils malade. Mais elles nous parlent très peu d'elles, de leurs éventuelles problèmes de violence. Quand elles le font, on ne les revoit plus jamais. Lorsque ça arrive, on fait comme si on n'avait pas compris, on change de sujet et je dis quelques instants plus tard "tiens vous savez qu'il y a un nouveau centre qui vient d'ouvrir...", je le dis fort pour que tout le monde participe dans le salon. On le dit de manière générale et non personnelle", explique-t-elle assise dans une petite salle, à l'arrière de son salon.

Ces membres bénévoles et exterieurs du réseau sont aussi formés par les bénévoles de l'ISG, sur deux points précis : la communication et l'orientation efficace.
Pour Marine Vicente, coiffeuse à Saint-Germain-en-Laye et membre du réseau de l'ISG, seuls les commerçants comme les coiffeuses et les esthéticiennes, peuvent avoir une marge de manoeuvre. Contrairement aux boulangers ou aux bijoutiers, par exemple, ces professions partagent plus de temps avec leurs clientes. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
Pour Marine Vicente, coiffeuse à Saint-Germain-en-Laye et membre du réseau de l'ISG, seuls les commerçants comme les coiffeuses et les esthéticiennes, peuvent avoir une marge de manoeuvre. Contrairement aux boulangers ou aux bijoutiers, par exemple, ces professions partagent plus de temps avec leurs clientes. ©TV5MONDE/Sémiramis Ide

France : professionnels non-formés, prise en charge disloquée

Pour les co-fondateurs et les bénévoles, ce sont des points, jusqu'ici, négligés dans la prise en charge des femmes victimes de violences. Pour eux, les professionnels, en particulier de santé, sont peu formés face à ce problème de société. Claudine S. a été confrontée au cours de sa carrière à des patientes et des collègues violentées dans leur vie privée. "Le problème, c'est qu'on est mal à l'aise face à ces femmes victimes de violence. On ne sait pas quoi dire et on ne sait pas quels mots utilisés. Et cela contribue au silence et à l'enfermement de ces femmes", explique-t-elle.

Le Dr. Kerrad, chef de service du centre de consultation des urgences adultes de l'hôpital Poissy/Saint-Germain-en-Laye pointe un problème d'orientation des patientes. "Aujourd'hui, on sait à qui adresser nos patientes victimes de violences. Avant, on les envoyait vers les services de police, puis elles étaient dirigées vers l'unité médico-judiciaire. C'est un parcours complexe et compliqué pour ces femmes. Maintenant, on a presque toutes les spécialités sur place. L'ISG se charge ensuite de faire le suivi. Cette organisation nous a beaucoup facilité la prise en charge globale de la patiente parce que jusque-là on les perdait dans la nature", affirme-t-elle.

Malgré une multitude d'associations, de structures d'aide et d'une législation en faveur des femmes victimes de violence, leur prise en charge reste sectorisée, non-coordonnée. Le commissariat d'un côté, la justice et la médecine d'un autre, etc. Une lourdeur des démarches qui décourage les victimes, souvent fragilisées. Un système donc inefficace, selon les bénévoles.

Le rapport du professeur Henrion, remis au ministère de la Santé en 2001, avait souligné ces carences du système d'aide aux victimes de violences. Le texte préconisait entre autre une formation des spécialistes de la santé, une place importante attribuée aux médecins dans l'accueil et la prise en charge mais aussi une coordination entre les différents acteurs venant en aide aux victimes. Reprises dans un plan de lutte contre les violences faites aux femmes entre 2005-2007 par le ministère de la Justice, elles n'ont jamais vraiment été mises en oeuvre. L’institut en santé génésique, qui n'a bénéficié, jusqu'ici d'aucune aide financière de l’État, représente donc un projet pilote dans l'Hexagone. "Nous avons des ambitions de messages politiques. Nous voulons montrer à ce monde institutionnel qu'ils n'ont pas les approches suffisantes et qu'une démarche différente peut marcher. Notre travail nous permet aussi d'engranger un grand nombre de données et de statistiques basées sur l'expérience pratique du terrain. Elles vont permette de changer et d'améliorer l'attitude du politique vis-à-vis de ce problème", espère Pierre Foldès. 

FRANCE : les violences conjugales en quelques chiffres


2012 :
148 femmes mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint contre 122 en 2011. 

Par an : 220.000 victimes de violences conjugales. Moins 1/3 femmes s'est rendue à la police.

Entre 2010-2011 : 1,2 million de femmes de 18 à 75 ans victimes de violence physiques ou sexuelles.
    => Les femmes handicapées particulièrement touchées : 70% d'entre elles sont concernées.

Le coût annuel des violences : 2,5 milliards d'euros.

Montant du plan interministériel : 66 millions d'euros pour lutter contre les violences faites aux femmes


Sources : Insee, Ministère de l'Intérieur, Ministère des Droits des femmes