Millenium 4, polar au féminin ?

Actes Sud / actes noirs

Un homme rattrapé par sa fibre paternelle, une chauffeuse de taxi, une femme battue... Dès le premier chapitre, le ton est donné : le nouveau Millénium met les femmes en avant, dans une société suédoise qui se veut égalitaire, mais qui a ses démons.

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Au-delà des controverses soulevées par le contexte de sa parution, Ce qui ne me tue pas, le quatrième volume de Milléniumne dépare pas dans la série suédoise au succès mondial. Intrigue d'une actualité brûlante, style haletant et personnages à la présence palpable. Autre marque de fabrique : plus encore que dans la trilogie signée Stieg Larsson, dans ce polar-là, les femmes sont moteur. 

David Lagercrantz, le dernier des engagés

David Lagercrantz, face aux journaliste le 26 août 2015, pour la sortie planétaire de Millenium 4
David Lagercrantz, face aux journaliste le 26 août 2015, pour la sortie planétaire de Millenium 4
Fredrik Sandberg/TT via AP
Et pourtant, l’auteur du nouvel opus de la saga, David Lagercrantz, est un ancien journaliste de faits divers avec une poignée de publications à son actif, dont la biographie du footballeur Zlatan Ibrahimovic - rien de très engagé ni féministe a priori. Issu de l'intelligentsia de Stockholm, il est loin du journaliste d'origine provinciale qu'était l'auteur des trois premiers livres. Militant d'extrême gauche et antifasciste, Stieg Larsson (décédé en 2004) dédaignait la notoriété et les mondanités. C'est du moins l'argument de celle qui partageait sa vie, Eva Gabrielsson, et qui désapprouve le choix du nouvel auteur. Elle est d'ailleurs en conflit avec la famille Larsson depuis le décès de son compagnon (voir encadré plus bas), au point d'avoir "perdu" les notes qu'il avait commencé à rédiger en vue du quatrième tome de la série. "Ca ne sert à rien de me transformer en cliché au prétexte que je viens des beaux quartiers, se défend l'auteur de 52 ans. Mon livre porte la trace d'un engagement passionné contre l'intolérance, le racisme, les préjugés de classe", ajoute David Lagercrantz. Et pour ce qui est du coup de balai aux préjugés sexistes, il arrime solidement la barre que Stieg Larsson avait déjà placé bien haut.

Dans un entretien au journal français Libération, à la veille de la sortie planétaire de Millenium 4,  David Lagercrantz confiait partager les convictions féministes de Stieg Larsson. Au quotidien. "Sa femme, journaliste, travaillant beaucoup, c’est lui qui amène leurs deux filles à l’école et prépare les repas."

Des femmes qui en ont

Stieg Larsson, mort en 2004, à l'âge de 50 ans, dont les combats contre l'extrême droite et les violences faites aux femmes l'ont conduit à la trilogie Millenium
Stieg Larsson, mort en 2004, à l'âge de 50 ans, dont les combats contre l'extrême droite et les violences faites aux femmes l'ont conduit à la trilogie Millenium
Wikicommons

Dans Millénium, les femmes n'ont pas l'instinct maternel - les enfants les font craquer, mais elles n'ont pas non plus que ça à faire ; elles font de la boxe jusqu'à en cracher leurs poumons ;  elles s'écroulent tout habillées dans leur lit après avoir éclusé trop de bière - sans même se démaquiller ; elles mangent des pirojkis au petit déjeuner ; et elles vont au bout de leurs désirs, avec les hommes ou avec les femmes.

Tour à tour, le lecteur fait la connaissance de Gabriella, flic de charme et de haut vol sous les ordres de la cheffe de la police de sûreté suédoise. Lors d'une convention, elle a tapé dans l'oeil d'Alona, responsable à la NSA. L'une et l'autre, comme toutes les femmes de Lagercrantz, ont un sens de la répartie ravageur et tiennent la dragée haute à leurs collègues masculins qui ont le mauvais goût d'outrepasser les bornes. Et pourtant, elles-mêmes ne dédaignent pas de se comporter comme un homme : "Alona fumait des cigarillos, avait une voix grave et sensuelle, et agrémentait volontiers la conversation d'allusions graveleuses." Il y a aussi Sonja l'inspectrice mère célibataire ; Hilda, la psychologue du centre de l'autisme ; Lisa, la ministre de l'Industrie, et bien d'autres encore, à des postes clés et dans des rôles habituellement hypermasculinisés dans la littérature policière. Et surtout, il y Camilla, le personnage maléfique de la sœur de Lisbeth, en chef de gang calculatrice et sans pitié.

Assez vite dans le récit, le lecteur retrouve aussi Erika, rédactrice en chef du Millénium, le journal engagé qui a donné son nom au roman. Elle partage son intimité entre son légitime époux  et son meilleur reporter, Mikael Blomkvist. "Quant Lars avait réalisé qu'Erika ne pourrait jamais se passer de Mikael, qu'elle serait toujours tenté de le foutre à poil, il n'avait pas fait de scandale ni menacé de s'installer en Chine avec sa femme." 

Les acteurs Noomi Rapace et Michael Nyqvist incarnent Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist dans "Millénium, le film". Sorti en 2009, il est inspiré des volumes précédents, signés Stieg Larsson.
Les acteurs Noomi Rapace et Michael Nyqvist incarnent Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist dans "Millénium, le film". Sorti en 2009, il est inspiré des volumes précédents, signés Stieg Larsson.
©Capture d'écran

Ecorchée vive, survivante et hackeuse de génie

Mais le personnage qui marque la série, lui donne tout son sel, c'est Lisbeth Salander, la "soeur d'armes" et l'amoureuse en pointillé de Mikael Blomkvist. Ces deux-là partagent une intégrité morale que l'un défend à travers sa vocation de journaliste d'investigation, et l'autre en utilisant ses talents de hackeuse, informaticienne de génie dans un monde de "geeks" presque exclusivement masculin, pour jouer les justicières insaisissables - en se servant au passage pour assurer ses besoins matériels. 

Dans ce volume, l'écorchée vive, l'enfant victime, mue par une rage de vivre résiliente est devenue une actrice de plein droit de sa vie et de la société. A la force de ses poings, et de son cerveau, elle s'est affranchie de l'emprise d'hommes violents et toxiques pour devenir le personnage emblématique de la série. Des blessures physiques et morales qu'ils lui ont infligées, elle a tiré une force de survivante et gardé une fragilité qui, à son tour, séduit les hommes. Rebelle, méfiante, si peu féminine dans son apparence, avec ses cheveux courts, ses piercings, ses tatouages et sa silhouette androgyne, elle assume ses choix bisexuels et rejette toute forme d'autorité. Volontaire, rationnelle, abrupte, ses traits de caractères sont ceux que l'on attribue plus souvent aux personnages masculins. Elle en fait pourtant fantasmer plus d'un, sans doute aussi parce qu'elle joue les filles de l'air et entretient, sans calcul, le mystère.

Polémiques

Dans un article à charge contre Stieg Larsson et sa compagne, dans le Guardian britannique en 2012, l'éditorialiste Nick Cohen accusaitle couple de prêcher un féminisme à géométrie variable. Rooney Mara, l'interprète de Lisbeth Salander dans La fille au tatouage de dragon avait osé dire qu'elle ne pensait pas que son personnage était féministe : "Je peux comprendre qu'on fasse de Salender une icône féministe, par ce qu'elle refuse le compromis, affiche ses propres convictions et ne tient pas compte des autres. Elle ne se voit pas comme victime, ne joue pas cette carte de la victime, alors qu'elle en est une. Mais je ne pense pas qu'elle se voit comme une féministe. Elle n'agit pas au nom d'un groupe ou d'une personnalité."
Ce qui avait déclencher l'ire  de la veuve de Stieg Larsson : "Sait-elle seulement dans quel film elle a joué ? A-t-elle lu le livre ? Ne lui a-t-on pas expliqué ? Si elle l'avait lu avant de l'interpréter, elle aurait réalisé que Salander incarne, dans son essence même, une résistance, une résistante active aux mécanismes qui empêchent les femmes d'avancer dans ce monde et qui dans les pires des scénarios sont abusées comme Salander l'a été."

Cet échange avait donc Nick Cohen à accuser le couple Larsson/Gabrielsson de défendre uniquement les femmes blanches et occidentales, de ne pas se préoccuper des victimes du machisme dans d'autres cultures, parce que selon lui, ils étaient d'affreux extrémistes gauchistes. "Lisez la trilogie, voyez les films, et vous serez frappés par les erreurs ou omissions de Larsson. Il s'attaque à toutes les faces de la violence masculine, à l'exception de celles inspirées par la misogynie religieuse et culturelle". Attaques sans fin des universalistes contre les relativistes. Et malheureusement Stieg Larsson n'était plus là pour répondre...

Et les hommes dans tout ça ?

Dans Millénium 4, ils occupent toutes sortes de rôles, des pires au meilleur. Si les équipes de choc respectent la parité, les duos d'incapables sont exclusivement masculins. Les criminels, tueurs à gages, trafiquants de tous poils sont des hommes ; les caractères les plus noirs et dommageables sont masculins. Le récit foisonne aussi de personnages masculins intelligents, sensibles, mais pétris de doutes et de failles. ​Ni les uns ni les autres ne font vraiment rêver.

Lisbeth et Mikael, eux font rêver, surtout par leurs choix, ils sont ceux qui ont choisi une autre vie.

Millénium, l'héritage qui divise

Le père, Erland Larsson, et le frère de Stieg Larsson, Joakim Larsson, sont les héritiers de l'écrivain et journaliste, au grand dam de son ancienne compagne, Eva Gabrielsson, qui les accuse de mal gérer son oeuvre. Elle a vécu aux côtés de l'auteur pendant 32 ans, jusqu'à sa mort d'une crise cardiaque en 2004. Or ils n’étaient pas mariés et l’écrivain n’avait pris aucune disposition testamentaire pour la protéger, ne pouvant présager ni son décès soudain ni le succès planétaire de Millénium. Écartée de sa succession, elle n'a jamais trouvé d'accord avec la famille Larsson et se dit "dégoûtée" par le "businessMillénium. "On dit que les héros doivent continuer à vivre, s’indigne-t-elle. Mais ce n'est qu’une histoire d'argent."

Eva Gabrielsson, compagne de Stieg Larsson pendant 32 ans, architecte et elle même féministe, ne supporte pas le "vol" de l'oeuvre de l'auteur de Millénium par sa famille. Elle a écrit aussi un livre pour le dire "Millénium, Stieg et moi" en collaboration avec Marie-Françoise Colombani.
Eva Gabrielsson, compagne de Stieg Larsson pendant 32 ans, architecte et elle même féministe, ne supporte pas le "vol" de l'oeuvre de l'auteur de Millénium par sa famille. Elle a écrit aussi un livre pour le dire "Millénium, Stieg et moi" en collaboration avec Marie-Françoise Colombani.
DR

En Suède, plusieurs personnalités se sont ralliées au combat d’Eva Gabrielsson et ont appelé au boycott de Millénium 4L’auteure suédoise Kristina Ohlson a ainsi qualifié cette parution de "dégueulasse" tandis que, dans le quotidien suédois Dagens Nyheter, des amis d’enfance de Stieg Larsson ont évoqué "le pillage d’une tombe".

 Les frères de Larsson, eux, ont adoré Ce qui ne me tue pas : "J'avais un peu peur. Mais une fois qu'on a commencé, c'est impossible de s'arrêter", assure Joakim Larsson. Désormais, David Lagercrantz attend le verdict des lecteurs. "S'il s'avère que j'ai écrit un mauvais livre, il y aura toujours les livres de Stieg Larsson", concède-t-il.

Quelque 2,7 millions d'exemplaires de Millénium 4 ont déjà été imprimés, dont 500 000 aux Etats-Unis, et 41 maisons d'édition à travers le monde ont acquis ses droits. L’auteur, David Lagercrantz, et l’éditeur suédois, Norstedts, refusent de parler d’argent. Erland et Joakim Larsson ont, pour leur part, annoncé que leur part des recettes sera intégralement reversée au magazine antiraciste Expocofondé par l'écrivain, et ils tablent, pour commencer, sur 5 millions de couronnes (plus de 500 000 euros).