La révolution de Mona Eltahawy contre le pouvoir, la rue, la maison, triangle infernal de la misogynie

Mona Eltahawy, journaliste, écrivaine, activiste égyptienne, lors de son passage à Paris, le 28 septembre 2015
Mona Eltahawy, journaliste, écrivaine, activiste égyptienne, lors de son passage à Paris, le 28 septembre 2015
Sylvie Braibant

Mona Eltahawy a passé trois jours à Paris, un intermède ébouriffant pour ses interlocuteurs. La journaliste-écrivaine-activiste-féministe égyptienne ne garde ni sa langue, ni sa plume dans sa poche. En témoigne son livre qui sort cet automne 2015 en français "Foulards et hymens. Pourquoi le Moyen Orient doit faire sa révolution sexuelle". Rencontre décapante

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Mona Eltahawy n'a pas toujours arboré cette chevelure flamboyante. Pendant huit ans, elle a porté le voile, d'elle même, un choix personnel, de 16 à 24 ans. Une décision qu'elle juge aujourd'hui aveuglante. Mais qu'elle ne renie pas. Et qu'elle analyse en pesant ses mots. Tant elle connaît la différence des enjeux ici et là bas. Là bas, son pays l'Egypte, où elle vit. Là-bas encore, le Moyen Orient ou le Maghreb. Ici, la France et les autres pays occidentaux.
 

"Le fait de porter le voile est loin d'être univoque. Il est au contraire chargé de sens contradictoires : femmes opprimée, femme pure, femme conservatrice, femme forte, femme asexuée, femme coincée, femme libérée. En ce qui me concerne, j'ai choisi de porter le voile à l'âge de 16 ans, et ai décidé de l'enlever à vingt-cinq, deux décisions, qui durant toute cette période, ont littéralement épuisé une bonne partie de mon énergie intellectuelle et émotionnelle. Si j'ai arrêté de le porter, je n'ai en revanche jamais cessé de m'interroger sur ce qu'il signifie pour les musulmanes."  Extrait, page 47

Dans un de ces paradoxes dont elle aime user dans ces pages, elle avoue que c'est l'Arabie saoudite, ce pays ultraconservateur qu'elle exècre, qui l'a conduite sur les terres du féminisme. Dans les bibliothèques de Djeddah - là où sa famille venue d'Egypte s'était expatriée, après quelques années au Royaume-Uni, pour suivre le père et la mère, deux microbiologistes réputés -, contre toute attente, elle découvre les textes des féministes arabes, telles les égyptiennes Hoda Chaarawi, la philosophe Doria Shafik ou encore la médecin en lutte contre l'excision Nawal El Saadawi.

Ce livre, son premier écrit au long cours, après d'innombrables articles, reportages et documentaires, est un cri, douloureux et très personnel. Elle y revisite la condition des femmes du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord, à l'aune de sa propre vie, sans tabous. Elle s'y confronte à ses propres contradictions, ses découvertes, ses combats, ses convictions. On est frappé par son courage.

Journalisme engagé


En novembre 2011 au Caire, durant la révolution dite de Papyrus qu'elle couvrait pour divers médias anglo-saxons et arables, elle fut arrêtée, violée et blessée - deux bras cassés -, par la police d'un régime de "transition" crépusculaire. La journaliste avait reçu, à Beyrouth en 2009, le prix Samir Kassir de la liberté de la presse, du nom de l'un des éditorialistes les plus célèbres du Liban, assassiné en juin 2005 dans un attentat à la voiture piégé. Lui aussi était un habitué de TV5MONDE...

Dans "Foulards et hymens. Pourquoi le Moyen Orient doit faire sa révolution sexuelle", essai quasi biographique, Mona Eltahawy développe une thèse qui ne déplairait pas à Wilhelm Reich, psychiatre marxo-freudien de l'après Seconde guerre mondiale : il se cache en tout homme, qu'il soit au sommet du pouvoir, dans la rue, ou à la maison, un petit machiste/fasciste intérieur. Un féminisme universaliste qui la conduit à combattre tout autant l'islamophobie, le racisme ou les inégalités sociales.

L'ouvrage est pour l'instant accessible en français et en anglais, et on peut le trouver en Egypte, au Liban à Oman, Bahrein, et à Jérusalem. Il sortira bientôt en turc. Pas encore en arabe, mais on peut faire confiance à Mona Eltahawy pour parvenir à une édition dans sa langue natale.

Nous avons rencontré Mona Eltahawy, dans sa chambre d'hôtel à Paris. De sa fenêtre, elle avait vue sur le cimetière Montparnasse. Elle était légèrement en retard à notre rendrez-vous parce qu'elle avait tenu à se rendre auprès de la tombe de Simone de Beauvoir. Elle en était revenue très émue...

Si nous ne faisons pas notre révolution sexuelle, toutes les révolutions échoueront

Entretien réalisé le 28 septembre 2015

Ce livre semble avoir été écrit avec un sentiment d'urgence…

257 pages, Editions Belfond, Paris, 19 euros
Mona Eltahawy : Oui absolument. J'ai écrit ce livre parce que le temps était venu de soulever les questions propres à nos sociétés. Nous avons commencé des révolutions en Tunisie, en Egypte et dans d'autres pays. Il s'agissait de révolutions politiques, menées par des femmes et des hommes qui étaient d'accord pour dire que les Etats opprimaient tout le monde. En Egypte, le régime de Moubarak opprimait les femmes et les hommes. Mais nous les femmes, nous savons qu'il y a un triangle de la misogynie entre l'Etat, la rue et la maison. Ces trois composantes là, ensemble ou pas, oppriment les femmes. Alors quand je me suis rendue compte que le régime militaire égyptien (celui de Moubarak jusqu'en février 2011, ndlr) violait les manifestantes en les soumettant à des tests de virginité, quand j'ai réalisé que les agressions sexuelles se poursuivaient voire augmentaient, quand je me suis rendue compte que la révolution ne concernait que les hommes, alors j'ai décidé d'écrire ce livre. Si nous ne faisons pas notre révolution sexuelle, toutes les révolutions échoueront. Il faut nous débarrasser de tous les Moubarak : ceux qui trônent, ceux qui circulent dans les rues, et ceux qui sévissent à la maison.

Vous faites écho au slogan des féministes du MLF, dans les années 1970 : le privé est politique…

Mona Eltahawy : Sûrement ! Le privé est définitivement politique, c'est une révolution sociale et sexuelle que l'on doit faire. Quand je marche dans les rues, c'est mon espace public aussi, celui des hommes, le mien, et je dois me sentir en sécurité dans la rue. A la maison, mon corps m'appartient, il n'est pas la propriété de mon père ou de mon mari, pas plus que celle de l'église ou de la mosquée. On ne peut pas dissocier culture et religion dans nos sociétés, en l'occurrence islam et christianisme. Aussi pour évoquer cette connexion entre l'Etat, la rue et la maison, pour dénoncer ce triangle infernal, je parle de ma propre histoire et d'autres histoires très personnelles qui affectent les femmes chaque jour.


Les femmes vivent partout la même condition dans tous les pays arabes ?

Mona Eltahawy : Bien sûr qu'il y a des différences ! Et dans mon livre, je prétends clairement que le féminisme est une nécessité partout dans le monde. En France, par exemple, vous ne recevez pas des salaires égaux à ceux des hommes, vous n'avez pas atteint l'égalité politique, vous faites face aux violences sexuelles, et les Françaises subissent aussi le harcèlement sexuel de rue. Donc le féminisme est une exigence globale. Aucun pays n'est parvenu à l'égalité entre les sexes. Et dans notre région, il y a bien sûr des distinctions entre les pays. Ce n'est pas pareil d'être une femme en Arabie saoudite et au Liban, ou encore au Maroc. Mais il faut bien dire que toute la région, le Moyen Orient et l'Afrique du Nord sont marquées par des statistiques déplorables de la Banque mondiale en matière d'égalité des genres. Si l'on regarde les "notes" sur l'éducation, le développement, la liberté, la culture, la politique, la santé, le Moyen Orient est au fond du classement. Donc selon ce classement, on doit bien constaté que globalement le Moyen Orient fait très mal les choses en matière d'égalité des genres, en particulier à cause de ce mélange toxique entre culture et religion.

Vous parlez du voile comme d'un noeud dans votre livre. Et pourtant, vous l'avez porté, et c'était votre choix. Maintenant, vous écrivez que ce n'était pas un vrai choix.

Mona Eltahawy : J'ai effectivement développé mon cas personnel, parce qu'il me semble emblématique de ce qui se joue dans nos sociétés autour du concept de choix. J'ai choisi de porter le voile quand j'avais 16 ans. Et j'ai choisi de l'enlever quand j'en ai eu 25. Mais cela m'a pris neuf ans pour l'ôter. Donc la question que je pose est la suivante : pourquoi est-ce beaucoup plus facile de décider de le porter que de l'enlever. Dans toutes les religions, les cheveux des femmes sont un enjeu. Ayant vécu deux décennies aux Etats-Unis, j'ai vu ce qui se passait avec les chrétiens fondamentalistes. Ils sont eux aussi obsédés par le corps des femmes. Dans ma religion, cette obsession se fixe sur le foulard, cela s'appelle la culture de la pudeur. Et moi je rejette cette soi-disant culture de la pudeur parce qu'elle est imposée aux seules femmes.

> A relire, le beau texte de la yéménite Hind Aleryani : Pourquoi donc les hommes ne se voilent-ils pas ?


Mais que dites-vous au sujet des femmes qui en France par exemple sont agressées parce qu'elles portent le foulard ?

Mona Eltahawy : Je suis très claire à ce sujet : je m'oppose de toutes mes forces au racisme, à la xénophobie, à l'islamophobie, de l'extrême droite entre autres, qui voudrait interdire le voile. Mais je m'élève également contre l'extrême droite musulmane qui pousse les femmes à se voiler. Je ne suis pas d'accord non plus avec l'extrême gauche ici qui refuse de s'opposer au voile en raison du politiquement correct. Je pratique mon féminisme à plusieurs niveaux. Pas seulement contre le sexisme. Je combats l'homophobie, le racisme, les différences de classe et porter le voile ici, en France, peut se trouver à l'intersection de tout cela.

Vous ne croyez pas que le voile dans les pays occidentaux est une réaction aux traces du colonialisme ?

Mona Eltahawy : Je reconnais que dans certains cas, des jeunes filles arborent le voile comme une identité politique. Et je sais que la France est encore marquée par le colonialisme. Mais cela ne m'empêche pas de continuer à discuter et à défendre mes convictions à propos du foulard. Et donc nos discussions doivent intégrer tous ces éléments : oui il est vrai que le voile a été un enjeu de la volonté prétendument "civilisatrice" des colons, mais en même temps je ne vais pas me taire et je dois continuer à discuter avec les femmes musulmanes. Nous nous sommes tues pendant trop longtemps. Nous devons faire entendre notre voix, notre récit et ce récit est que je suis plus que mon foulard, plus que mon hymen. Et les musulmanes, comme les non musulmanes, sont réduites à ce qu'elles ont sur leur tête et entre leurs jambes.

Que pensez-vous de celles qui se présentent comme féministes islamistes ?

Mona Eltahawy : Je rejette ce concept de féministe islamiste. Il y a une différence entre féministe islamiste et féministe islamique ou plutôt féministe musulmane. Je ne crois pas que des femmes islamistes puissent être féministes. Parce que les islamistes défendent l'idée de droits supérieurs accordés aux hommes. Je suis une féministe laïque : je suis musulmane, je suis féministes, et je sépare ces deux identités. J'appartiens à un mouvement qui s'appelle Musawah  qui réunit islam et féminisme, pour une égalité entre les genres au sein des familles musulmanes, dans un contexte laïc. Les islamistes, elles, n'interprètent pas les textes pour les droits des femmes. Par exemple, à New York nous nous sommes rassemblées derrière une imam femme, Amina Wadud, la première à mener un office musulman. Elle est une universitaire et elle mène un "djihad", un combat, pour l'égalité entre les sexes. Elle réinterprète les textes dans un sens qui accorde plus de droits aux femmes.

Donc, finalement, la religion peut être un chemin vers l'émancipation selon vous…

Mona Eltahawy : La religion est un sujet très épineux. Je sais bien que toutes les religions oppriment les femmes, en particulier leur sexualité et leur corps. Toutes les religions favorisent les hommes. Et toutes se dressent contre les femmes. Et cela durera jusqu'à ce que des féministes au sein de toutes ces religions réinterprètent les textes. Des femmes qui se battent pour être rabbins, prêtres ou imams. J'ai dit que je séparais mon féminisme de mes croyances religieuses, mais je sais bien le rôle considérable que joue la religion dans le monde. Regardez le pape François, en dépit des abus sexuels commis par des prêtres catholiques américains sur des enfants, il a été reçu comme une rock star aux Etats-Unis ! Quelles armes dois-je donc utiliser pour changer les choses ? Celles d'une musulmane et d'une féministe. Je dois pouvoir expliquer le Coran, à celles qui doutent. En particulier au Moyen Orient et en Afrique du Nord, où la religion détermine non seulement notre vie quotidienne, mais aussi les lois qui régissent les relations familiales.

Toutes les religions favorisent les hommes


N'est-ce pas parfois moins dur pour une femme de se soumettre à Dieu plutôt qu'à sa famille et ainsi d'échapper aux règles familiales ?

Mona Eltahawy : Aujourd'hui 90% des Egyptiennes portent le voile. Elles n'ont pas toutes choisi de le faire, mais certaines oui, à l'évidence, pour qu'on les laisse tranquilles. Alors oui, cela peut paraître comme une petite libération. Mon problème avec cette façon de penser, ce chemin "choisi", c'est la soumission quelle qu'elle soit. Je devrais avoir la possibilité d'aller dans la rue, à mon travail, à l'école, habillée comme je le veux. C'est une alternative illusoire celle qui consiste à dire à son mari par exemple : ok je me couvre la tête, mais j'aurai le droit de travailler. Je veux un monde où les femmes peuvent travailler selon leurs conditions et dans les vêtements qu'elles veulent.

Comment peut-on parvenir à un monde si parfait ?

Mona Eltahawy : A travers une révolution sociale et sexuelle. Il faut constater que l'Etat ne protège pas les femmes dans la rue, il impose des lois pour le plus grand bénéfice des hommes et, à travers la répression, il encourage les hommes à réprimer les femmes à leur tour. Dans la rue, les hommes doivent aussi faire leur révolution parce qu'ils m'empêchent d'y évoluer librement. Ils doivent accepter de partager l'espace public qui m'appartient à moi aussi.
Mais la plus difficile des révolutions, on doit la mener à la maison, parce que les petits dictateurs se concentrent dans la famille, père, frère, mari et qu'ils m'empêchent de garder le contrôle sur mon corps. Par le voile, par le mariage arrangé, par le contrôle de mes relations. Je dois pouvoir sortir avec qui je veux comme je veux, aimer qui je veux, avoir des relations sexuelles hors mariage comme je le désire.
Le monde parfait n'existe nulle part, pas plus en Europe qu'ailleurs. En France, par exemple, ou en Scandinavie même, vous êtes confrontés au harcèlement de rue. Aux Etats-Unis, les chrétiens fondamentalistes imposent des tests de virginité aux filles. Sur les campus américains, une étudiante sur quatre est agressée sexuellement.
Le pire des dictateurs sur nos vies est donc celui que nous avons dans nos têtes...
 



A propos de la parole sur la sexualité, vous pensez vraiment qu'elle est plus libre dans nos pays occidentaux ?

Mona Eltahawy : Vous savez, lorsque j'ai été agressée en 2011 par la police, douze autres femmes l'ont été en même temps que moi. Aucune n'était capable d'en parler. C'est un exemple de silence, de déni autour de la sexualité. Je ne parle pas de ce que les femmes, entre elles, disent de la sexualité. Je parle de la possibilité de parler des agressions sexuelles et c'est en train de changer en ce moment en Egypte, parce que de plus en plus de femmes parlent ouvertement de ce sujet-là. Et je parle aussi du droit de toute femme à parler en public de sexualité, de libération sexuelle, de désir ou de plaisir, si elle le souhaite, sans honte, ni crainte. Peut-être qu'en privé, des femmes mariées ont ces discussions sur le sexe, mais moi je voudrais que les célibataires parlent aussi. Tout le monde sait que ces femmes ont aussi des relations sexuelles, mais c'est tabou, personne n'en parle. Si le sexe est tabou et tu, alors les plus fragiles pourront être victimes de violences sexuelles. Moi, ce serait impossible que j'aille à la télévision et que je parle de sexualité ! En Egypte, vous pouvez faire ce que vous voulez, à condition de ne pas en parler. 

Les hommes commencent à réaliser que le féminisme est bon pour eux aussi


Vous devez convaincre les hommes aussi. Comment allez-vous vous y prendre ?

Mona Eltahawy : Avant de venir en France, j'ai été invitée à parler de mon livre dans la ville natale de Mohamed Morsi (le président égyptien Frère musulman, élu en juin 2012, renversé par un coup d'Etat militaire en juillet 2013, ndlr), dans le delta du Nil. Les Frères musulmans sont implantés très fortement à Zagazig, cité (plus de 300 000 habitants, ndlr) qu'ils dirigent. J'étais très enthousiaste à l'idée d'aller parler de féminisme dans l'université de Zagazig. Le comité d'accueil était mené par un étudiant, un jeune homme, en pharmacie. Il m'avait écrit pour me dire : "nous avons besoin de féministes comme vous !".
Les hommes commencent à réaliser que le féminisme n'est pas seulement bon pour les femmes, mais pour eux aussi. Ils se rendent compte que cette répression sexuelle, les réprime eux aussi. Et les oblige à devenir de "vrais" hommes, bien machos. Cette construction sociale et sexuelle les oppriment eux aussi, et les pousse  à opprimer les femmes ensuite. Que se passe-t-il pour ceux qui ne veulent pas être chef de famille, pour ceux qui préfèrent les hommes, pour ceux que la sexualité n'intéresse pas ? Il y a en Egypte des normes très rigides pour définir la masculinité. Les hommes ont peut-être peur de moi, et tant mieux (rires, ndlr), mais je ne veux pas en faire des ennemis. Nous libérons les femmes et les hommes. Nous leur disons qu'il y a un meilleur moyen d'être homme qu'en exerçant la violence contre les femmes.

Vous mettez sur un même plan Moubarak, Morsi ou Sissi. Le machisme n'a donc rien à voir avec l'orientation politique ?

Sissi n'est pas mon sauveur !

Mona Eltahawy : C'est une combinaison toxique entre culture et religion. Moubarak se prétendait laïc mais il professait des interprétations très conservatrices de l'islam pour combattre les Frères musulmans. Les Frères musulmans rejettent l'égalité entre les genres. Sissi, lui, a réintroduit les tests de virginité. Alors non, Sissi n'est pas mon sauveur ! Tous ces hommes, Moubarak, Morsi et Sissi, ils existent dans un contexte de gouvernance misogyne. L'un est un fasciste armé d'un révolver, c'est Sissi. Un autre est un fasciste armé de sa religion, c'est Morsi. Peu importe que ce soit Moubarak, Sissi ou Morsi, ils sont des dictateurs. Le simple fait d'user de tests de virginité le démontre. Mais des femmes très courageuses ont osé les défier en parlant ouvertement de cette pratique. Aujourd'hui, on essaye de les faire taire en disant que les militaires sont les alliés des femmes. Mais ces trois hommes là donnent le signe à tous les autres qu'il faut posséder, contrôler le corps des femmes.

Les femmes du Moyen Orient sont-elles conscientes de leur condition ? Elles peuvent être les meilleures ennemies d'elles-mêmes…

Mona Eltahawy : Et pas qu'au Moyen Orient ! Regardez en France l'affaire DSK ! Tout le monde était au courant de ses comportements. Les femmes étaient au courant.  Et pourtant, elles/ils restaient silencieux. Et ça en France… dans un pays qui est fier d'une longue tradition féministe. Un homme comme lui qui use de son pouvoir pour abuser les femmes. Il est vrai que les femmes sont très fortes dans ces cultures misogynes pour intégrer, s'approprier les codes des hommes, et cela pour survivre. Les mères sont terrorisées à l'idée que leurs filles ne trouvent pas de mari, dans un contexte patriarcal. Alors nous devons déconstruire ce triangle infernal. Nous avons le devoir, nous, les femmes privilégiées, indépendantes économiquement, de créer un grand espace de liberté pour celles qui en sont privées. Je ne dois pas parler à leur place, je dois leur offrir la possibilité de le faire. Tout le monde sait fondamentalement ce qu'est la liberté et la justice.

Vous ne vous sentez pas très seule…

Mona Eltahawy : Non parce que partout dans nos pays, des féministes comme moi se battent. Toutes celles qui se sont battues avant moi me donnent la force de me battre et moi je dois maintenant pousser celles qui viennent après moi. C'est fatigant, indéniablement. Mais rencontrer des féministes, comme je l'ai fait pour un documentaire, en Libye, en Jordanie, au Maroc, etc, me donnent de la force.

Avez-vous peur ?

Mona Eltahawy : Personne en Egypte aujourd'hui n'est en sécurité. A la limite, moi je me sens plus solide, grâce à ma notoriété. Quand j'ai été arrêtée, peut-être que si je n'avais pas été connue, alors j'aurais disparu. Je reçois des intimidations de la part des services de renseignements égyptiens, je suis suivie, ils m'écoutent, comme d'autres. Mais ma notoriété mondiale me protège. Toutes les féministes de nos pays sont ainsi menacées mais nous sommes fortes, surtout quand nous sommes ensemble.

Mona Eltahawy était invitée le 27 septembre 2015 dans l'émission Maghreb Orient Express sur TV5MONDE, présentée par Mohamed Kaci et préparée par Xavier Marquet, en compagnie de Stéphanie Wenger, Sirine Fattouh et Ibtissame Betty Lachgar. Vous pouvez la revoir ici > Foulards, hymens et révolution(s)