Terriennes

Moshe Katzav : un (ancien) chef d’État condamné pour viol. Pour l’exemple ?

Jeudi 10 novembre 2011 au matin, la Cour Suprême d’Israël a confirmé la condamnation à la prison ferme de Moshe Katzav, ancien président du pays, suite à plusieurs affaires de viol et de harcèlement sexuel. Il est le premier chef d’Etat moderne à écoper d’une lourde de peine, 7 ans de détention, pour crime sexuel. Le premier, mais peut-être pas le dernier.

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Moshe Katzav et ses proches, lors de l'annonce du verdict, le 10 novembre 2011
Moshe Katzav et ses proches, lors de l'annonce du verdict, le 10 novembre 2011
AFP
Rappel des faits

Depuis juillet 2006 et le début de l’affaire qui s’est conclue le 10 novembre au tribunal de Jérusalem, Moshe Katzav n’aura eu de cesse de naviguer en eaux troubles. Tout commence en 2006, quand le huitième président d’Israël, alors toujours en poste, dépose une plainte pour chantage. Une de ses anciennes collaboratrices, surnommée Aleph pour protéger son identité, accuse l’homme politique de harcèlement au temps où il était ministre du Tourisme (entre 1996 et 1999).

La police israélienne mène son enquête, qui se retourne rapidement contre le plaignant, Aleph déclarant avoir été victime de violences sexuelles. En octobre 2006, la police recommande au Parquet de porter plainte contre Moshe Katzav pour viol et harcèlement sexuel à l’encontre de deux femmes (Aleph, et une autre surnommée Lamed). Le  procureur général Menahem Mazuz, alors en charge de l’affaire, accède à cette demande en janvier 2007. Le mandat présidentiel de Katzav devait prendre fin en août 2007. Mais avec cette affaire, après une période de carence, il démissionne en juillet. Shimon Peres lui succède alors.

Katzav a toujours nié les faits qui lui sont reprochés. Après avoir un temps accusé la presse de complot contre lui – notamment de la part du Jerusalem Post, dont un des éditos s’était montré particulièrement virulent contre l’homme politique –, certains membres de sa famille vont jusqu’à invoquer des allégations antisémites (‘alilat dam), l’ancien président étant très pratiquant.

En mars 2009, Moshe Katzav est formellement inculpé de viol par la Cour de Tel-Aviv. Le procès, présidé par les juges George Kara, Miriam Sokolov et Judith Shevach, se déroule d’août 2009 à juin 2010. Un jugement unanime est alors rendu, reconnaissant l’ancien président coupable, entre autre, de viols et harcèlement sexuel. La condamnation tombe le 22 mars 2011, infligeant 7 ans de prison ferme ainsi que deux amendes de 100000 et 25000 sheleks (respectivement 20000 et 5000 euros) à verser aux deux victimes. La défense avait alors fait appel. Et donc en novembre, la peine est confirmée. Pendant toutes les périodes de jugement et d’attente, Katzav est resté libre de ses mouvements. L’homme est donc tenu de se mettre à disposition de la justice israélienne à partir du 7 décembre 2011, jour de son incarcération.

Moshe Katzav en janvier 2007
Moshe Katzav en janvier 2007
AFP
Le traitement par la presse

Les médias israéliens ne se sont pas plus réjouis du verdict que cela. Haaretz, l'un des principaux quotidiens nationaux, orienté au centre-gauche, donc pas forcément favorable au Likoud (le parti d’origine de Moshe Katzav) offre un compte rendu relativement neutre de l’annonce du jugement et des condamnations, rapportant juste certaines paroles des juges : « Le viol abime et détruit l’âme des victimes… En raison de la gravité de ce crime, la punition doit être claire et précise. […] L’accusé a commis un crime et, comme tout autre personne, doit en subir les conséquences. […] Personne n’est au dessus de la loi. »

Le Jerusalem Post qui, malgré son orientation plutôt à droite, avait incendié l’homme politique au début de l’affaire, joue plutôt sur le pathos. Citant lui aussi le rapport des juges, il ouvre son article sur l’affaire, ainsi : « Une profonde tristesse touche l’État d’Israël dans son ensemble parce qu’une personne qui a été ministre, Vice-Premier ministre, et Président du pays, a commis de tels actes. […] La chose la plus dure que nous ayons à subir est de voir cette personne qui a été le symbole de la terre d’Israël aller en prison. » Sans minimiser les faits reprochés, on sent dans le ton de l’article de Joanna Paraszczuk un respect et une empathie pour l’ancien président, malgré ses crimes.

Dans l’ensemble, la presse israélienne offre des rapports circonstanciés mais mesurés de l’affaire, rappelant les faits et les différentes étapes de ce procès fleuve qui aura duré plus de 5 ans. Aucun ne se réjouit vraiment ni ne fustige Moshe Katzav. Dans un pays où la violence contre les femmes est important – d’après un rapport du Centre Yad Sarah sur la violence domestique, 200 000 Israéliennes auraient été victimes de violences en 2007 – ce jugement pourrait servir d’avertisseur.

Silvio Berlusconi et Karima el Mahroug, dite Ruby
Silvio Berlusconi et Karima el Mahroug, dite Ruby
AFP
Pourvoir et abus sexuels : un ménage de plus en plus réprouvé

Moshe Katzav serait donc le premier chef d’État condamné pour un viol. Il n’est cependant pas le seul à avoir été poursuivi par des accusations d’abus ou de harcèlements sexuels. Ces dernières années, les affaires DSK/Carlton, Rubygate/Bunga-Bunga, Hermann Cain ou encore Jacob Zuma ont largement alimenté les journaux, ne manquant pas de provoquer débats et/ou indignations.

Ce rapport au sexe comme instrument du pouvoir, très longtemps admis en politique (de Cléopâtre jusqu’à JFK, en passant par Louis XV, Mao ou Félix Faure), est depuis peu largement dénoncé. On peut faire remonter cette prise de conscience internationale à l’affaire Lewinsky, en 1998. Bill Clinton, alors Président des Etats-Unis, était accusé par une ancienne stagiaire de la Maison Blanche d’avoir eu de multiples rapports extra-conjugaux avec elle, entre 1995 et 1997. Le démocrate avait failli être destitué pour avoir déclaré – mais surtout menti, comme le démontrera l’enquête du juge Kenneth Starr – sous serment n’avoir « jamais eu de relations sexuelles avec cette femme, mademoiselle Lewinsky. » Si ici les rapports étaient consentis, il n’en reste pas moins que ce Monicagate a longuement agité la première puissance du monde. Depuis, dès qu’un puissant est impliqué dans des affaires à caractère sexuel, cela lui coûte bien souvent sa place : nombre de politiciens américains ont succombé à leurs pulsions, à commencer par Arnold Schartzeneger qui a dû démissionner de son poste de gouverneur pour cause d'adultère, l’Ecossais Tommy Sheridan, le Néerlandais Jack de Vries ou les politiques indiens impliqués dans le scandale sexuel dit de la « glacerie » ont été contraints d’abandonner leurs postes à cause de leurs mœurs légères. Cependant, il s’agit de personnalités politiques secondaires, les « vrais » puissants, même quand ils sont impliqués, s’en sortant généralement.

Que Jacob Zuma, Président de l’Afrique du Sud, soit accusé de viol sur une amie de sa fille, ou que l’ancien Président du Conseil italien Silvio Berlusconi soit adepte de fines parties où on peut croiser des prostituées mineures ne les inquiètent pas plus que ça. Et la justice leur donne raison (Zuma a été déclaré non coupable par la Cour de Johannesburg en 2006 ; l’affaire du Rubygate est suspendue jusqu’à nouvel ordre), les laissant indemnes.

De la même manière, le Français Dominique Strauss-Kahn et l’Américain Hermann Cain, accusés pour le premier de viol à New-York et dont le nom circule dans une affaire de réseau de prostitution dans le nord de la France, et pour le deuxième de harcèlement sexuel par d'ex-collaboratrices, se sont pour l’instant sortis de leurs mauvais pas. Cependant, leur cote de popularité en a pris un coup, empêchant le premier de toute nouvelle prétention politique, et pour le second, vraisemblablement, de l’espoir d’accéder à l’investiture républicaine pour la présidentielle américaine de 2012. Cependant, ces hommes sont toujours libres de circuler, malgré les torts qu’ils ont pu faire à ces femmes, et à la société finalement.

Le cas Katzav pourrait donc servir d’exemple à la justice, pour le droit des femmes. La loi se doit d’être la même pour tous, et le pouvoir n’exclut pas, bien au contraire, les responsabilités devant la justice.

La chronique de Thomas Snégaroff sur les liens entre sexe et pouvoir