Terriennes

Mourir pour l'honneur de qui, de quoi ?

Zainab Shafia, assassinée à l'âge de 19 ans.
Zainab Shafia, assassinée à l'âge de 19 ans.

Le 30 juin 2009, quatre femmes, dont trois jeunes filles, périssent dans l'écluse de Kingston en Ontario, province canadienne. Trois membres de leur famille, dont le père et la mère, sont mis en accusation pour leur assassinat. Faut-il y voir un crime d'honneur ? Le procès en cours le dira.

dans

Elles s’appelaient Zainab, Sahar et Geeti Shafia, trois sœurs âgées 19, 17 et 13 ans. Le 30 juin 2009, on a retrouvé leurs corps flottant dans un véhicule tombé au fond d’une écluse à Kingston, en Ontario, une province canadienne. Dans l’auto immergée se trouvait aussi le corps d’une femme de 53 ans, Rona Amir Mohammad.

Quelques semaines après cette macabre découverte, le père, Mohammad Shafia, la mère Tooba et leur fils Hamed sont arrêtés et accusés de meurtre prémédité des trois sœurs et de Rona, qui était en fait la première épouse de Mohammad.

La piste du crime d'honneur

Le père, la mère et le fils soutenaient que le véhicule était tombé dans l’écluse par accident, un accident causé par Zainab, la fille aînée, qui aurait pris la voiture sans permission et sans détenir de permis de conduite. Mais rapidement, les policiers qui enquêtaient sur cette histoire ont eu de très gros doutes sur ces explications : pour eux, tout semblait plutôt indiquer qu’ils avaient affaire à des meurtres pour laver l’honneur de la famille. D’un crime d’honneur donc en quelque sorte…

La famille Shafia, originaire de l’Afghanistan, s’installe à Montréal en 2007. Les trois filles de la famille tentent alors de vivre selon les normes de la société québécoise, se maquiller, sortir s’amuser avec leurs amis, flirter avec des garçons, avoir des téléphones portables, bref, vivre comme des jeunes Québécoises de leur génération. Mais le père Mohammad s’oppose à ce mode de vie : à la maison, les trois jeunes filles sont astreintes à une application très stricte de la doctrine islamique : le port du hidjab à partir d’un certain âge, pas le droit de fréquenter des garçons, mariages pré-arrangés, polygamie et toute puissance du père, surveillance par le frère aîné quand le père n’est pas là, etc.

Un presque mariage, effet déclencheur
 
En 2008 par exemple, Zainab fréquentait un jeune garçon à l’insu de ses parents. Un jour qu’elle pensait pouvoir être seule à la résidence familiale, elle y invite son petit ami, sauf que son frère Hamed les découvre. Résultat : Zainab n’a pas pu aller à l’école pendant un an, son père l’a confinée à la maison. Au printemps 2009, Zainab, toujours elle, fréquente un jeune garçon d’origine pakistanaise, une relation vue d’un très mauvais œil par ses parents. Les deux amoureux organisent même leur mariage mais il sera finalement annulé sous les pressions familiales.

Ce presque mariage serait, selon l’accusation, la goutte qui aurait fait déborder le vase déjà bien rempli de Mohammad Shafia, la goutte qui l’aurait conduit à ce geste irréparable de tuer ses trois filles et sa première femme – qui était très proche des trois sœurs et qui, elle aussi, visiblement, vivait un enfer au sein de la cellule familiale. A noter d’ailleurs que Mohammad Shafia avait pris une deuxième épouse – Tooba - parce que Rona était stérile. Et qu’il vivait ici avec ses deux épouses sous le même toit.
A noter également qu’au cours des derniers mois avant leur mort, les trois sœurs ont à tour de rôle lancé des SOS et cris de détresse pour tenter de sortir du carcan dans lequel elles se disaient enfermées.

Ainsi, en avril 2009, Zainab s’enfuit dans un centre pour femmes victimes de violence où elle va rester deux semaines. Alertés, les policiers interrogent les autres enfants de la famille… Certains, quand le père n’est pas là, témoignent du climat de violence qui règne mais ils se taisent quand le père est présent. Zainab finit par réintégrer le domicile familial. Toujours en avril, Geeti, la plus petite, demande à la Direction de la protection de la jeunesse d’être placée dans un autre foyer.

Des responsables de l’organisme et des policiers rencontrent de nouveau les parents mais aucun enfant ne quittera finalement la résidence familiale et le dossier est clos. En juin, c’est Sahar qui dit à un de ses professeurs à l’école qu’elle a peur de son père. Le professeur avertit à son tour la Direction de la protection de la jeunesse. Mais le dossier ne va pas plus loin…

Tous les SOS sont restés sans écho…  

Les derniers mois avant le drame, les trois sœurs auraient secrètement planifié de quitter la résidence familiale, Zainab aurait même accepté pour ce faire un mariage arrangé avec un garçon issu de la famille de sa mère Tooba. Sahar, elle, avait un petit ami d’origine latino-américaine avec qui elle projetait de partir pour aller vivre avec lui dans son pays d’origine. Rona la considérait comme sa fille, car selon la preuve présentée par l’accusation, quand Sahar est née, sa mère, Tooba, l’a donnée en cadeau à Rona, la première épouse stérile, en lui disant « tiens, elle est à toi, tu vas t’en occuper ». Sahar et Rona étaient donc très proches. Enfin la petite dernière, Geeti était une rebelle qui affrontait directement ses parents et planifiait de partir avec Sahar quand celle-ci s’enfuirait de la résidence familiale. Quant à Rona, elle voulait divorcer de Mohammad, lui aurait réclamé 50 000 $ pour partir refaire sa vie en France, mais ce dernier ne voulait lui en donner que 2 000 et lui payer le billet d’avion...


Mohammad Shafia, son fils Ahmed et sa femme Touba Mohammad Yahya sont accusés du meurtre de leurs trois filles et d'une parente (crédit photo : La presse).
Mohammad Shafia, son fils Ahmed et sa femme Touba Mohammad Yahya sont accusés du meurtre de leurs trois filles et d'une parente (crédit photo : La presse).
Des preuves incriminantes

Tous ces détails de la vie au sein de la famille Shafia sont actuellement exposés au procès. Parmi les éléments de preuve sont également présentées les retranscriptions d’écoute électronique réalisée par les policiers tout juste après la découverte des corps des quatre victimes. Car dès qu’ils ont eu des soupçons, les policiers ont fait installer des micros dans la résidence familiale des Shafia et dans l’automobile du père.

Les conversations qui ont ainsi été enregistrées sont plus qu’incriminantes, voici quelques retranscriptions des paroles du père : « Elles nous ont trahis. Elles ont trahi l’Islam. Elles se sont trahies elles-mêmes. Tooba, elles ont mal fait. Il n’y avait pas d’autre moyen. Regarde ce qu’elles ont fait. Je vois ces photos et je me console. Je me dis : tu as bien fait. On a traîné ces enfants sur notre dos en Afghanistan, à Dubaï, ici et là, on s’est fendu en quatre pour eux…  Si elles ressuscitaient 100 fois et si j’avais un couteau, je les taillerais en pièces. Pas une seule fois, mais cent fois. Elles ont été si cruelles envers nous... »

Autres paroles du père à son fils : « Et même si on me hisse sur une potence, rien n'est plus important à mes yeux que mon honneur. Laissons notre destinée entre les mains de Dieu, et que Dieu ne nous déshonore jamais, ni toi, ni ta mère, ni moi. Je n'accepte pas ce déshonneur. Il n'y a rien de plus important que notre honneur. »

Des membres de la famille sont aussi venus apporter des témoignages accablants envers Mohammad Shafia, comment il avait traité de « pute »  et de « salope » sa fille Zainab quand il avait appris le projet de mariage de celle-ci avec son petit ami pakistanais. Il aurait aussi, selon le frère de Tooba, qui lui vit en Suède, fait appel à lui en mai 2009 pour l’aider à tendre un piège à Zainab afin de la noyer en Suède.

Le jury a aussi pu visionner les différents interrogatoires menés par les policiers des trois accusés, celui de la mère, Tooba, au cours duquel elle accuse le père et tente de protéger le fils, celui du père, qui ne manifeste aucune émotion quand on lui présente des photos des cadavres de ses enfants et celui du fils, qui nie tout avec véhémence.

L’accusation a aussi présenté des preuves matérielles comme les marques sur le pare-choc avant du véhicule qui est tombé dans l’écluse, marques qui sembleraient indiquer qu’il a été poussé par un autre véhicule… la voiture du père aurait des marques similaires sur le pare-choc avant également. Les relevés de téléphones cellulaires des différents protagonistes de l’affaire sont tout aussi incriminants, tout comme les vérifications faites au sein de l’ordinateur du père, notamment une recherche dans Google le 20 juin 2009 sur « où commettre un meurtre ? ».

Malheureusement au Canada…

Le Canada, tout comme d’autres pays occidentaux, se retrouve donc  aux prises avec des crimes que l’on qualifie d’honneur. Entre 1954 et 1983, seulement trois cas de crimes d’honneur ont été répertoriés ici mais depuis une douzaine d’années, ils semblent être en recrudescence, puisqu’on parle d’un cas environ tous les ans. Ces crimes ont tous été punis sévèrement par les tribunaux canadiens.

Pour l’instant, Mohammad Shafia, sa femme Tooba et son fils Hamed continuent de plaider leur innocence. Ce procès devrait durer encore plusieurs semaines. Quel qu’en soit le verdict, il est la preuve que malheureusement, il est encore possible au sein de sociétés occidentales que de jeunes femmes subissent des règles et des traditions ancestrales qui les enferment dans un carcan, une prison et qui peuvent, parfois, les conduire jusqu’à la mort. La preuve que vivre en Occident n’est pas garant d’échapper à ces tristes sorts réservés à des milliers de femmes ailleurs dans le monde…    

La mystérieuse affaire Shafia


A propos de Catherine François

Journaliste française à Radio Canada, Catherine François est correspondante depuis maintenant deux ans de TV5 Monde à Montréal. Elle tient un blog sur le site de TV5MONDE : Les chroniques québécoises.