Natalie Nougayrède, première patronne du “Monde“

AFP - Miguel Medina
AFP - Miguel Medina

Elle a créé la surprise tant auprès des actionnaires du Monde que de ses rédacteurs : Natalie Nougayrède, 46 ans, s'est imposée à la tête du quotidien du soir dans le consensus général. Elle prend ses fonctions effectives ce mercredi 6 mars 2013. Portrait de la première femme à la tête du "Monde".

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Mise à jour le 14 mai 2014 : Nathalie Nougayrède quitte la direction du Monde. Cela n'aura donc duré qu'un an. La directrice du Monde, prestigieux quotidien français, Natalie Nougayrède, a annoncé mercredi 14 mai 2014 qu'elle quittait ses fonctions, alors qu'elle était contestée par la rédaction. Elle était la première femme à diriger le journal, une rareté dans la presse française. Natalie Nougayrède a expliqué dans une lettre à l'AFP n'avoir "plus les moyens d'assurer en toute plénitude et sérénité" ses fonctions. Contestée par sa rédaction sur ses méthodes et ses projets de réforme, c'est un dénouement rapide et brutal à un conflit qui durait depuis plusieurs semaines et s'était brusquement aggravé la semaine dernière, lorsque la rédaction lui avait adressé un message de défiance. Sept des dix rédacteurs en chef et rédacteurs en chef adjoints avaient en outre démissionné. Amer, un proche affirme que la rédaction, comme la direction, la poussaient à se contenter de fonctions de représentation, un rôle de "reine d'Angleterre" qu'elle a refusé de jouer. Une telle brutalité aurait-elle été infligée à UN directeur ?
Retrouvez son portrait ci-dessous, réalisé lors de sa prise de fonction à la tête du Monde, en mars 2013

05.03.2013
"Il faut du courage pour se présenter à ce poste. Je le puise dans mon expérience de terrain". C'est par ces mots que Natalie Nougayère avait conclu son "grand oral" face aux rédactions du Monde (celle du quotidien, du magazine M et du Web) le jeudi 21 février 2013. Le poste en question, à la direction des rédactions du Monde, était à pourvoir depuis la mort brutale d'Erik Izraelewicz le 27 novembre 2012 et n'avait jamais été occupé par une femme. 

La France ne connaissait d'ailleurs qu'une seule dirigeante de quotidien : Dominique Quinio, à la tête de La Croix. Une sous-représentation des femmes aux postes de direction qui touche toute la profession, avec près de 70% des postes de rédacteurs en chef et rédacteurs en chef adjoints occupés par des hommes quand dans le même temps, la féminisation du métier se confirme. "Il en faut du courage pour se présenter à ce poste..."

“L'ambassadrice de charme“

Se présenter à ce poste, et résister aux clichés tenaces : un ancien journaliste du Monde, Luc Rosenzweig, a déjà qualifié Natalie Nougayrède d'"ambassadrice de charme de la marque Le Monde". Dans un article intitulé "Natalie Nougayrède, une patronne qui ne fera pas la loi au Monde", il prévient que "Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d'ignobles machos". Pourtant, c'est bien cette figure que le journaliste décrit tout au long de son article. 

Car pour Luc Rosenzweig, la nouvelle patronne du Monde est avant tout le choix des actionnaires du quotidien, Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Les trois n'étaient pas d'accord entre eux, et la "candidature-surprise" de Natalie Nougayrède "a permis de mettre un terme à ce blocage", décrit le journaliste. Ils auraient apprécié la "candidature inattendue" de cette"femme brillante", comme l'indique un autre article paru dans Libération.

Pour Luc Rosenzweig, c'est surtout le choix de son tandem qu'ils ont apprecié, car "Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables (...) Son inexpérience de l'administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d'un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à "faire tourner" une entreprise de presse alors que la "vedette" titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l'essentiel de son activité".

Auprès des rédactions du Monde, la "titulaire du chapeau à plume" se défend d'être le faire-valoir de son directeur délégué, Vincent Giret."Ce choix est mon choix, il ne m'a été dicté par personne. Je l'ai connu à Prague dans les années 90, quand j'étais pigiste pour Libération...". C'est donc bien dans son "expérience de terrain" que Natalie Nougayrède puise, si ce n'est son "courage", sa légitimité. 

“L'expérience de terrain“

A l'origine, Natalie Nougayrède voulait devenir médecin. "J'étais attirée par l'aventure de Médecins sans frontières, mais j'ai vite déchanté, explique-t-elle à ses collègues. Finalement, je n'ai retenu que le "sans-frontières" et j'ai décidé d'être journaliste, pour voyager." Sortie du Centre de Formation des Journalistes (Paris) en 1990, elle devient correspondante à Prague comme pigiste pour Libération, Radio France internationale et le service français de la BBC.

En 1993, elle s'installe à Tbilissi, en Géorgie, puis à Bakou, en Azerbaïdjan d'où elle couvre notamment l'Asie centrale et la Turquie. Après un court passage à Paris, en 1995, pour prendre la responsabilité de la rubrique "Portrait" dans Libération, elle repart à l'étranger en 1996. D'abord en Ukraine, puis en Russie, où elle est pigiste pour Le Monde. Elle signe son embauche définitive au quotidien du soir dès juillet 1997. 

Après avoir couvert la guerre du Kosovo et le renversement du président serbe Slobodan Milosevic, elle est nommée correspondante du Monde à Moscou. Puis c'est la consécration en 2005, lorsqu'elle reçoit successivement le prix Albert Londres et le Prix de la presse diplomatique, récompensée pour sa couverture de la prise d'otages de Beslan et celle du conflit tchétchène.

Elle était depuis la correspondante diplomatique du Monde, mais plutôt que par diplomatie, c'est par sa franchise qu'elle s'est illustrée. A l'été 2008, après qu'elle ait publié une série d'articles très critiques vis-à-vis du ministre des Affaires étrangères de l'époque, Bernard Kouchner, elle se voit boycottée par le quai d'Orsay"Le point le plus marquant a été atteint, vendredi 29 aout (2008 - ndlr), lorsque Natalie Nougayrède a été expulsée, sur décision du cabinet du ministre, d'une réunion organisée par le Quai d'Orsay au Centre international Kléber, où se tenait la conférence annuelle des ambassadeurs" expliquait un article du Monde daté du jeudi 4 septembre 2008.

“L'inattendu est possible“

Expulsée par les forces de l'ordre de la conférence annuelle des ambassadeurs, "l'ambassadrice de charme" des trois actionnaires du Monde que décrivait Luc Rosenzweig ne sera finalement peut-être pas qu'une "titulaire du chapeau à plume". Elle a d'ailleurs rassuré la Société des rédacteurs du Monde à cet égard : "Je ne suis pas naïve, mais pas non plus dans une méfiance contre-productive, je défendrai la ligne jaune quand il le faudra". Vendredi 1er mars, ils lui ont accordé leur confiance en votant à près de 80% en sa faveur, alors que son prédécesseur n'avait recueilli que 73% des voix.

"Si moi, journaliste de base, j'ose cette aventure, c'est pour envoyer un message fort, pour montrer que l'inattendu est possible" a-t-elle confié à ses collègues avant d'ajouter : "Pas le n'importe quoi!"