Nesrine Chkioua : être contrôleuse technique à Roissy Charles de Gaulle

Nesrine Chkioua, 35 ans, est la seule femme à officier comme contrôleur technique d’exploitation au sein de la Direction générale de l'aviation civile.
Nesrine Chkioua, 35 ans, est la seule femme à officier comme contrôleur technique d’exploitation au sein de la Direction générale de l'aviation civile.

D'un ordre, elle peut immobiliser un avion, d'un geste, retarder un décollage ou faire débarquer les 300 passagers d'un long-courrier prêts à décoller de l'aéroport parisien de Roissy Charles de Gaulle. Nesrine Chkioua, 35 ans, est la seule femme à officier comme contrôleur technique d’exploitation au sein de la Direction générale de l'aviation civile.

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Quand Nesrine Chkioua débarque avec son binôme Emmanuel Lainé sur les pistes de Roissy, c'est toujours a` l’improviste. Chargés de vérifier le bon respect des règles de sécurité par les équipages et les compagnies aériennes étrangères, les deux contrôleurs agissent dans le cadre du programme européen SAFA, Safety Assessment Foreign Aircraft.

"Les équipages connaissent bien sûr cette procédure puisqu'ils sont inspectés régulièrement, mais notre arrivée n'est pas toujours bien vue", raconte Nesrine, qui en a vu d'autres. A un commandant de bord d'un long courrier réticent à fournir des documents à quelques minutes du décollage, elle n'hésite pas à répondre dans un anglais irréprochable : "C'est vous qui voyez, l'avion a déjà 8 mn de retard". Quand chaque minute peut coûter jusqu'à 1.500 euros à la compagnie, l'argument fait mouche, les choses s'accélèrent et le pilote remet la main miraculeusement sur un document jusqu'ici introuvable.

Un monde d'hommes qui ne met pas mal à l'aise Nesrine Chkioua
Un monde d'hommes qui ne met pas mal à l'aise Nesrine Chkioua
Pionnière dans un univers d’hommes

Nesrine examine en tout 54 points liés à la sécurité du vol. Elle est pour le moment la seule femme a exercer ce métier sur cet aéroport international. Elle a été formée comme technicienne supérieure, puis elle a réussi le concours de l'Ecole Nationale de l'Aviation Civile (ENAC) à Toulouse, avant de rejoindre la DGAC, d'abord à Lille, puis à Roissy. "C'est un métier parfaitement accessible aux femmes", indique-t-elle, "et à condition d'avoir le bagage technique et aéronautique nécessaire, il ne présente pas de difficultés particulières".

Nesrine se réjouit de voir de plus en plus de femmes rejoindre la profession. Mais elles sont encore rares : elles sont 5 en France, dont 4 exercent dans les territoires d'Outre-Mer. Cependant plusieurs sont actuellement en formation.

L'univers de l'aéronautique est hyper-masculin, si l'on exclut les hôtesses de l'air. Nesrine n'a que des collègues hommes et ne s'en plaint pas. A bord des avions, même si les situations sont parfois tendues, l'ambiance reste policée. Plus difficiles sont parfois les relations avec les magasiniers et les mécaniciens. Certains se montrent familiers, mais Nesrine sait les remettre à leur place avec un truc infaillible : elle leur pose une question technique difficile à résoudre et repasse 10 mn plus tard chercher la réponse. Imparable.

La plupart des avions long-courriers se posent ici à Roissy entre deux escales. Juste après l'atterrissage, quand l'appareil vient s'arrimer aux satellites d'accès et que les premiers passagers débarquent, Nesrine se présente au bas de la passerelle. Elle salue d'abord le chef mécano, puis fait le tour de l'appareil, vérifie le bon état des éléments extérieurs, pneus, portes de soutes, ailes et ailerons. Au sol, les magasiniers assourdis par les ventilos des avions répondent du bon arrimage du fret. "L'examen visuel est très important, explique-t-elle. Notre regard extérieur permet de déceler des choses que parfois le pilote ne voit pas, ni les personnels au sol, trop occupés par leurs tâches habituelles".

Dans le cockpit, contrôle inopiné
Dans le cockpit, contrôle inopiné
Science, diplomatie et fermeté

Un jour Nesrine a repéré une pièce de l'empennage qui manquait : "Elle était tombée lors du dernier vol et personne ne s'en était aperçu alors que l'appareil s'apprêtait à redécoller. Cela aurait pu être dramatique". La compagnie a pu effectuer la réparation sur place en 3 heures. "Les avions poubelles sont rares dans l'espace aérien européen, lorsqu'une compagnie est sur la liste noire, ses appareils sont interdit de vol et ne peuvent même plus survoler le continent". Sur le tarmac de Roissy, un Tristar Mac Douglas en témoigne : il rouille ici depuis 8 ans, immobilisé pour des raisons techniques et administratives. Récemment, les contrôleurs ont retenu un vol pendant 1h30 car un pneu était usé jusqu'à la corde.

Après l'inspection au sol, Nesrine escalade quatre à quatre la passerelle et se présente au commandant de bord. Ici, la diplomatie est de mise, car elle doit s'immiscer dans la vie de l'équipage et lui réclamer des comptes jusqu'au moindre détail. Ainsi, dans la fournaise du cockpit, elle vérifie les licences, sorte de permis de voler des pilotes, examine en détail le plan de vol pour s'assurer que les tonnes de kérosène embarquées seront suffisantes pour rallier l'autre bout du monde. Les pilotes en chemisette blanche détaillent le carnet de bord, tandis que dans la cabine, les hôtesses et les stewards se plient à l'inspection des ceintures, des masques a` oxygène et des gilets de sauvetage.

Avec un tel système de contrôles inopinés, l'Europe coordonne sa lutte pour la sécurité aérienne. En 2012, 2.467 vols de compagnies étrangères ont été inspectés en France. Une politique qui porte ses fruits : l'année dernière, quelques dizaines d'avions ont subi des retards pour remédier à des problèmes de sécurité généralement mineurs et aucun appareil n'a été cloué au sol (un seul en 2012). Pour réaliser ces missions sur les avions étrangers, la France dispose de 46 contrôleurs dont 5 femmes. A Roissy, l'équipe est réduite à 8 personnes qui ont réalisé l'an passé 526 contrôles.

Nesrine Chkioua, contrôleuse aérienne, métier clé de l'aviation en quelques clichés