Niki de Saint Phalle, artiste et guerrière du féminisme

Niki de Saint Phalle en train de viser, photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extraite du film Daddy, 1972
Niki de Saint Phalle en train de viser, photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extraite du film Daddy, 1972

Du 17 septembre au 2 février 2014, le Grand Palais à Paris consacre une exposition d'ampleur exceptionnelle à Niki de Saint Phalle, l'une des rares femmes artistes à avoir accédé à une renommée mondiale. De cette condition de femme, des violences infligées au corps des femmes, elle a fait oeuvre d'art, et au delà, militance. Un événement culturel dont TV5MONDE est partenaire.

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C’est l’une des images les plus célèbres de la sculptrice-peintre-plasticienne-cinéaste-performeuse Niki de Saint Phalle (et qui sert d’appât à la l’exposition phare du Grand Palais cet automne – 17 septembre 2014 au 2 février 2015) : de face, elle nous vise avec un fusil, le visage froncé par la colère. Dans la réalité, elle a tiré à l’aide d’une carabine dont les munitions allaient éventrer des toiles classiques ou briser des sculptures scolaires de plâtre. Les sujets ainsi explosés étaient agrémentés de poches de couleur, d’œufs, ou de shampoing qui recrachaient leurs liquides plus ou moins visqueux, créant une autre œuvre. Une provocation créatrice qu’elle théorise, mais aussi libératrice – Niki de Saint Phalle avait été violée par son père à l’âge de 11 ans. De cette série « Feu à volonté », réalisée dans les années soixante, elle dit  : « Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir ».


Niki de Saint-Phalle ne fut pas seulement engagée du côté des féministes – les chaos du XXème siècle résonnent dans son œuvre, tels la lutte contre le racisme aux Etats-Unis,  les ravages du Sida dans les années 1980, ou encore la guerre du Golfe. Violences publiques et privées imprègnent son geste artistique mais sont aussitôt détournées, amollies par des rondeurs démesurées, des couleurs éclatantes ou des éclats de rire – comme ses délirantes « nanas ». Elle fut sûrement précurseure (encore un mot qui n’existe en français qu’au masculin) de ce mouvement mêlant art et féminisme qui culmina au mitan des années 1970 – une réappropriation du corps féminin et une vision militante de la masculinité, continent de guerres, d’armes et d’explosions.  Comme la plupart des créatrices, il fallut du temps avant que la reconnaissance de l’impitoyable univers de l’art ne la consacre – près de vingt ans avant que les galeristes puis les plus grands musées occidentaux lui offrent leurs murs et leurs espaces.

Casser les codes

Elle était née Catherine Marie-Agnès Fal à Neuilly-sur-Seine, banlieue huppée de Paris le 29 octobre 1930, dans une famille (les  Saint Phalle) en parfaite harmonie avec l’entourage social et moral : père banquier, lignée de vieille noblesse, mère silencieuse, vacances au château, adultères, incestes, et ce viol, donc, quand elle franchit le douloureux cap de la puberté. Elle se marie à 18 ans, enfante à 21, s’essaye avec succès au mannequinat (et à la chanson), fait la couverture de Life, avant de craquer. Et de se reconstruire aux côtés des Nouveaux réalistes (retour au réel mais pas à la figuration), de divorcer, de refuser d’être mère, de se lier au sculpteur Jean Tinguely en un projet amoureux, sensuel, artistique et volcanique – « Who is the monster , you or I » (qui est le monstre, toi ou moi ?).
Les Nanas à Hanovre - photo Wikicommons
Les Nanas à Hanovre - photo Wikicommons

Elle est morte le 21 mai 2002, à l’âge de 71 ans emportée par l’une des matières qui la faisaient vivre, le polyester, dont les émanations avaient contaminé ses poumons. Niki de Saint Phalle régnait alors au firmament, les rétrospectives en son honneur se succédant à un rythme virevoltant, depuis qu’en 1992, son ami le critique d’art Pontus Hulten l’avait célébrée à Hulm, au Sud de l’Allemagne.

Une oeuvre tournée vers le corps féminin

Entretien avec Camille Morineau, commissaire de l'exposition Niki de Saint Phalle au Grand Palais

par Claude Vittiglio
Le point de vue féministe de Niki de Saint Phalle sur le corps des femmes précède le féminisme en tant que mouvement. Sa construction est très personnelle et elle y revendique la féminité, voire le matriarcat, et en même temps reconnaît la violence des relations entre les sexes, une violence qu'elle a éprouvée elle même de façon extrême. Elle réussit à se faire une place au milieu d'un groupe exclusivement masculin.
Une oeuvre tournée vers le corps féminin

Femme, féminine, féministe, Niki de Saint Phalle à la Une de Life en septembre 1949
Femme, féminine, féministe, Niki de Saint Phalle à la Une de Life en septembre 1949
Rebellions

En 1991, dans une lettre elle adresse une lettre à son ami Pontus Hulten. Elle y livre comme rarement, l'imprégnation de la violence d'être femme :

"Cher Pontus,
New York, octobre 1991
Quand devient-on rebelle? Dans le ventre de sa mère? A cinq ans, à dix ans?
Je suis née en 1930. ENFANT de la DÉPRESSlON. Pendant que ma mère m'attendait, mon père perdit tout leur argent. En même temps elle découvrit l'INFIDELITÉ de mon père. Elle pleura tout au long de sa grossesse. J'ai ressenti ces LARMES.
Plus tard elle me dirait que TOUT ÉTAIT DE MA FAUTE. Les ennuis étaient venus avec moi. Je la crus.

(…/…)

Oui je prouverais que ma mère avait TORT et je prouverais aussi qu'elle avait RAISON.
Un jour je ferais une chose impardonnable. La pire chose dont une femme soit capable. J'abandonnerais mes enfants pour mon travail. Je me donnerais ainsi une bonne raison de me sentir coupable.

Enfant je ne pouvais pas m'identifier à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes ou aux amies de ma mère. Un petit groupe plutôt malheureux. Notre maison était étouffante. Un espace renfermé avec peu de liberté, peu d'intimité. Je ne voulais pas devenir comme elles, les gardiennes du foyer, je voulais le monde et le monde alors appartenait aux HOMMES. Une femme pouvait être reine mais dans sa ruche et c'était tout. Les rôles attribués aux hommes et aux femmes étaient soumis à des règles très strictes de part et d'autre.
"

She A Cathedral, oeuvre monumentale (1966) où les visiteurs sont invités à pénétrer entre les cuisses... http://attemptsatliving.wordpress.com/2013/09/18/niki-de-saint-phalle-the-art-of-corporeal-vulnerability/
She A Cathedral, oeuvre monumentale (1966) où les visiteurs sont invités à pénétrer entre les cuisses... http://attemptsatliving.wordpress.com/2013/09/18/niki-de-saint-phalle-th...
Pouvoir

"Quand mon père quittait tous les matins la maison à 8 h 30 après le petit déjeuner, il était libre (c'est ce que je pensais). Il avait droit à deux vies, une à l'extérieur et l'autre à la maison.
Je voulais que le monde extérieur aussi devienne mien. Je compris très tôt que les HOMMES AVAIENT LE POUVOIR ET CE POUVOIR JE LE VOULAIS.
OUI, JE LEUR VOLERAIS LE FEU. Je n'accepterais pas les limites que ma mère tentait d'imposer à ma vie parce que j'étais une femme.
NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant.
Ma nature optimiste m'y aida.
J'avais besoin d'héroïnes auxquelles m'identifier. A l'école le cours d'histoire n'était qu'une longue litanie sur la supériorité de l'espèce mâle et cela m'ennuyait à mourir. On nous parlait bien de quelques femmes : la Grande Catherine, Jeanne d'Arc, Elizabeth d'Angleterre, mais il n'y en avait pas assez pour moi. Je décidai de devenir une héroïne.
Dans les innombrables contes de fées que ma grand-mère me lisait je m'étais déjà identifiée avec le héros. C'était TOUJOURS un garçon qui faisait toujours des bêtises.
N'écoutant que sa voix intérieure et ne perdant jamais de vue le but final, le héros, après bien des difficultés, finissait par trouver le trésor qu'il recherchait.
Je ne souhaitais pas rejeter entièrement ma mère. D'elle j'ai retenu des choses qui m'ont donné beaucoup de plaisir : mon amour des vêtements, de la mode, des chapeaux, des tenues de soirée, des miroirs. Ma mère avait beaucoup de miroirs dans sa maison. Des années plus tard, les miroirs deviendraient un des matériaux essentiels que j'utiliserais dans le Jardin des Tarots en Italie et dans le Cyclope dans la forêt de Fontainebleau, non loin de Paris. Ma mère était une grande amoureuse de la musique, de l'art, de la bonne cuisine. Toutes ces choses, je les ai reçues en partage et elles m'ont aidée à rester en contact avec ma féminité.
"
(…/…)

“J'exprime exactement les problèmes de la femme d'aujourd'hui“

par nos partenaires de France 2
"Est ce que vous considérez que les femmes devraient peindre des bouquets de fleurs ?" lance-t-elle en 1962 au journaliste de l'Ortf venu l'interviewer...
“J'exprime exactement les problèmes de la femme d'aujourd'hui“

“Le jardin des secrets“

18.09.2014propos recueillis par David Delos, jt TV5MONDE
Hommage de la dessinatrice Sandrine Martin, à travers une bande dessinée, qui met en valeur les passerelles continues entre vie privée et création, dans l'oeuvre de Niki de Saint Phalle, et qui raconte en 22 chapitres la vie de l'artiste, comme autant de cartes d'un jeu de tarot. (Niki de Saint Phalle, le Jardin des secrets, Ed Casterman, 22 euros)
“Le jardin des secrets“