Nina Simone, diva malgré elle

De la petite fille privée de ses rêves à la diva icône de la cause noire américaine, la vie de Nina Simone est un roman. Dix ans après sa mort, l’écrivain Gilles Leroy recompose le destin d'une femme blessée par l'Amérique et par les hommes. Il porte un regard tendre et intime sur les errances de l'artiste contrariée et sa quête perpétuelle d’un absolu qui lui échappera toujours… sauf sur scène.

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Entretien avec Gilles Leroy

Nina Simone, le roman (Mercure de France)
Nina Simone, le roman (Mercure de France)
Pour raconter Nina Simone, Gilles Leroy a choisi le regard d’un homme. Un homme pauvre, étranger, asexué, sans âge… un terrain vierge de toute idée reçue sur la star et la femme. Car le Philippin Ricardo ne sait rien du phénomène Nina Simone lorsqu’il entre au service de la vieille dame extravagante, que l’on dit un peu folle et dangereuse, trois ans avant sa mort, dans une maison sombre et mal entretenue du sud de la France. Sur la toile de cet esprit naïf et innocent, l’auteur dépeint les scènes d’hier et d’aujourd’hui qui, peu à peu, brossent le portrait d’une femme entière, courageuse, violente et émouvante, une femme qui voulait vivre sa vie selon son coeur, avec intelligence et loyauté, sans jamais aller jusqu’au bout de ses rêves, d’abord à cause de sa couleur de peau, puis incapable de surmonter ses failles d’enfant. Un livre qui parle aussi du succès et de ses malentendus, avec le détachement d’un narrateur désincarné de n’être qu’un porte-voix.

Pourquoi ce  regard neutre, celui de Ricardo, pour raconter Nina Simone ?

Je ne voulais pas raconter les dernières années de Nina dans ce qu’elles ont dû avoir de tragique, voire d’inimaginable. Face à la déchéance de cette fin de vie, une vie à la fois flamboyante et catastrophique, je voulais un regard candide qui me permette d’échapper aux pièges traditionnels des biopics de star et d’éviter les clichés hollywoodiens.

Dès les premières pages, à travers la dérision de Nina, qui s’amuse qu’il ne sache pas qui elle est, on est dans la relativité par rapport à ce que peut être le succès. D’emblée, le regard vierge de Ricardo calme le jeu. Bien-sûr, ce regard est aussi le mien. Car si la vie de Nina Simone m’intéresse, ce n’est pas parce qu’elle était célèbre. Au contraire, c’est pour les immenses fêlures qu’elle révèle, pour les mêmes raisons que Zelda Fitzgerald dans Alabama Song. Toutes deux sont des êtres à la fois très intelligents et lucides aux prises avec un monde qui ne l’est pas.

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce destin ?

Ce sont les deux épisodes sans lesquels je n’aurais pas écrit ce livre. Une double détente dans la prise de conscience de la jeune fille sur ce qu’est le racisme et la ségrégation. Il y a ce dimanche après midi à Tryon, en Caroline du Nord, où, enfant prodige, elle est invitée à jouer devant tous les notables blancs de la ville. Au début du concert, on demande à ses parents, qui se sont placés devant elle, au premier rang, d’aller au fond de la salle, à la place des noirs. "Si on déplace mes parents, je ne joue pas…" annonce la gamine de dix ans devant l'assemblée. Je trouve cette réaction d’un courage et d’une force inouïs.

L’autre événement, celui qui est devenu l’obsession de toute une vie, est son recalage au Curtis Institute (prestigieux conservatoire de musique, ndlr). Racisme (elle était la seule candidate noire sur 787 concurrents, ndlr) ou manque de virtuosité ? Toujours est-il qu'elle ne s’est jamais remise d'une décision qui l’a aiguillée de force sur une voie qu'elle n'avait pas désirée. Sa lucidité est la première chose qui m’a frappé. Son intelligence exceptionnelle, parfois contrecarrée par la maniaco-dépression qui altère son caractère et le rend incompréhensible - aujourd’hui, on dirait qu’elle était bipolaire. Malgré la maladie et l'alcoolisme, c’est l’intelligence qui domine.


Diriez-vous qu’elle appartient à une génération "sacrifiée" de femmes ?

Il est certain que les choses se seraient passées autrement si elle avait eu 20 ou 30 ans aujourd’hui. Mais je ne crois pas trop à l’argument de la génération. Chacun fait son destin comme il le peut à l’époque qui lui est donnée. Sa fêlure va au-delà des difficultés de son temps. Elle est universelle et intemporelle. C’est celle d’une femme confrontée au malentendu du succès et qui n’accepte pas d’être réduite à sa couleur de peau.

Je trouve qu’elle a bien joué la partie qui lui était échue dans sa génération et dans son époque : elle s'est relevée de l’humiliation du Curtis Institute pour devenir non pas, comme elle l’aurait voulu, la première concertiste noire au monde, mais une immense vedette du jazz, de la pop, du folk, du gospel... C’est une belle revanche. Elle voulait être une diva, et elle a fini par y arriver.

Et la cause noire ?

Nina Simone a mené son combat pour les droits civiques aussi loin qu’elle l’a pu, au risque de sa carrière, puisque les majors n’ont pas du tout aimé qu’elle se compromette ainsi : c’était mauvais pour les affaires. Et pourtant, elle n’est pas communautariste. Ne dit-elle pas qu’elle veut un mari et qu’elle s’en fiche qu’il soit blanc ou noir. Au contraire, elle en veut à la cause noire, elle "l’emmerde", comme elle dit. A son sens, les militants des droits civiques n’ont pas été jusqu’au bout et l’Amérique reste un pays profondément raciste.

Ce qui m’attriste, c’est qu’elle n’ait pas vécu assez longtemps pour voir l’élection de Barack Obama. Certes, Obama était déjà une étoile montante de la politique américaine à la fin de la vie de Nina, mais elle avait déjà tourné le dos aux Etats-Unis depuis longtemps. Elle avait une haine profonde de ce pays et se désintéressait complètement de ce qui s’y passait. Au moins aurait–elle eu la joie, ou la satisfaction, de voir qu’elle ne s’était pas engagée pour rien. Cela lui aurait peut-être apporté la paix.

Pourquoi n’est-elle pas allée jusqu’au bout de son désir de retour aux sources, en Afrique ?

Comme toute cette génération d’engagés dans les mouvements pour les droits civiques, dans les années 1960, elle fantasmait totalement l’Afrique. Elle va d’abord à la Barbade, s’éprend du Premier ministre, un homme marié, père de famille nombreuse, qui n’a aucune envie de divorcer pour elle. Et puis elle vit au Libéria, tombe amoureuse de la première fortune du pays, évolue dans la jetset, dans une société noire qui recrée une profonde discrimination entre riches et pauvres.

En réalité, elle cherche l’amour sans le trouver, peut-être sans vouloir le trouver, tant ses choix sont étranges. Elle place son désir sur des hommes si bizarres qu’on se demande ce qu'elle veut réellement. C’est finalement sur scène que, comme beaucoup d’artistes, elle trouve un amour inconditionnel.


Nina Simone interprète “To Love Somebody“ (Antibes, 1969)