Terriennes

A Noël, on peut lutter contre les jouets sexistes

Rayon jouets pour garçon et rayon jouets pour fille dans un supermarché de la région parisienne, octobre 2014. /Mona Zegai
Rayon jouets pour garçon et rayon jouets pour fille dans un supermarché de la région parisienne, octobre 2014. /Mona Zegai

Dans les rayons des supermarchés français, la séparation « jouets pour filles » et « jouets pour garçons » est toujours bien marquée, surtout en période de fêtes. Cette année encore des féministes manifestaient devant et dans un magasin de jouets, pour alerter les clients sur les effets néfastes du marketing genré. Quelque jours avant que la sénatrice centriste Chantal Jouanno publie un rapport sur les stéréotypes dans les jeux. Dix propositions pour faire des jouets, "une première initiation à l'égalité"

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Les classiques catalogues de jouets des supermarchés ont à nouveau envahi nos boîtes aux lettres, quelques semaines avant les fêtes de Noël. Si depuis quelques années les distributeurs ont fait des efforts en essayant de véhiculer moins de clichés sexistes dans leurs fascicules, les rayons sont encore bien souvent divisés en deux : celui des petites filles et celui des petits garçons, avec des jouets spécifiques pour chacun.
 
Un clivage fille/garçons qui commence très tôt

C'est contre cela que Chantal Jouanno, présidente de la délégation sénatoriale aux droits des femmes, veut lutter. Dans son rapport déposé le 18 décembre 2014, la sénatrice présente 10 propositions avec comme objectif de lutter au plus tôt contre le sexisme et "permettre que l'égalité et le vivre ensemble commencent avec les jouets"
Parmi les recommandations, la création d'un site internet appelé "Name and Shame" (nommer et faire honte) qui ferait une liste des fabricants de jouets les plus sexistes, comme le fait le site Macholand.fr en épinglant les messages sexistes véhiculés par les politiques, les publicités et autres.
Le rapport propose aussi la création d'une formation des professionnels qui travaillent avec les enfants, mais également une charte pour l'égalité des sexes dans les jouets qui serait signée par les fabricants et les distributeurs. Il rappelle enfin le rôle important que doit jouer le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) en portant une attention particulière à l'égard des publicités télévisées de jouets et jeux pour éviter les messages sexistes implicites véhiculés à travers elles. 
Chantal Jouanno s'est dite frappée" par le clivage croissant entre filles et garçons, qui commence très tôt avec des codes couleurs, des messages hypersexualisés." " Ce qui est grave c'est que l'on construit deux univers totalement séparés" a-t-elle également déclaré.

Quelques jours avant cette publication des militantes de plusieurs collectifs français, Georgette Sand, les Effrontées, et la Barbe, avaient organisé un rassemblement ludique devant les grands magasins parisiens, sur les grands boulevards, pour inviter les clients à réagir aux choix imposés par les stéréotypes.

Catalogue de jouets Noël 2014, avec une page rose spéciale “pour les filles“
Catalogue de jouets Noël 2014, avec une page rose spéciale “pour les filles“
En 2012, 76% des catalogues de jouets faisaient une distinction en fonction du sexe 

Mais le sexisme dans les jouets et le cloisonnement filles garçons sont des phénomènes beaucoup plus récents qu'on ne l'imagine. Mona Zegai, sociologue spécialisée dans la recherche sur le genre, l’enfance et les jouets, s’est penchée sur d’anciens catalogues de jouets. Surprise : les magazines de jouets des années 50 faisaient beaucoup moins de distinctions filles/garçons. « Les jouets étaient classés par simples catégories (voitures, poupées, peluches), il n’étaient pas rangés par catégorie de sexe ».  
Ce n’est finalement qu’au milieu des années 90, qu’arrivent les pages bleues et roses bonbon, alors que les anciennes étaient imprimées en noir et blanc, avec surtout une description des jouets à vendre. 
En 2012, après avoir épluché dix-sept catalogues de jouets, la sociologue réalise alors que les trois quarts font une distinction en fonction du sexe de l’enfant, sur lequel le marketing s’appuie. Couleurs, logos, formes, mots, styles d’écritures, tout y passe pour distinguer les jouets fille et garçon, même les slogans. Dans un catalogue Carrefour de Noël 2009 on peut y lire : « Chariot médical tronic : le chariot idéal pour jouer au médecin », accompagnant la photo d’un petit garçon et « Clean service : super ton chariot pour faire le ménage dans toute la maison », accompagnant la photo d’une petite fille. 
Les garçons dans les catalogues sont le plus souvent représentés en lunettes, comme des héros aux supers pouvoirs qui montrent leurs poings et leur regard méchant. Ils ont les jambes écartées, portent des armes, près à affronter le danger de l’extérieur. Compétition et réussite sont les messages implicites véhiculés aux petits garçons. Les filles, elles, sont représentées en intérieur, dans un travail domestique de femme au foyer. Toujours souriantes, le visage doux, en posture et costume de princesses, elles incarnent la sécurité, la coopération mais aussi une certaine passivité.

Les jouets, représentatifs de la réalité ? 
 
Des parents, des associations féministes et même des enfants se sont révoltés depuis plusieurs années devant cette séparation des jouets, et la représentation systématique de petits garçons jouant à des jeux de bricolage, s’essayant à des expériences scientifiques tandis que les filles font la cuisine et s’occupent de leurs poupées. Les excuses des enseignes sont toujours les mêmes : les jouets ne sont que le reflet des inégalités dans la société. Faux répond la sociologue. « La cuisine, le jardinage par exemple, sont des activités qui aujourd’hui sont aussi bien pratiqués par les hommes que par les femmes. » Les catalogues de jouets ne feraient donc que véhiculer d’anciens clichés, qui ne représentent pas les progrès de notre vie moderne. Et ces clichés sexistes ne concernent pas que le domaine des jouets. Ils ont aussi envahi les livres jeunesses. « Il existe même des cahiers d’apprentissage filles et garçons. On n’apprend pas à compter de la même façon ? » S’indigne Mona Zegai.  

Affiche Mix Cité dans le cadre de ses campagnes contre les stéréotypes véhiculés par les jouets.
Affiche Mix Cité dans le cadre de ses campagnes contre les stéréotypes véhiculés par les jouets.
Des « Fées ministes » devant les magasins contre les clichés

Une constatation que les féministes ont déjà faite depuis plusieurs années. L’association Mix Cité par exemple avait lancé dès les années 2000, des actions contre le sexisme dans les jouets et manuels pour enfants. « Au début personne n’en parlait. Aujourd’hui c’est devenu un marronnier », explique Béatrice Gamba. A l’époque, l’association monte plusieurs actions afin de sensibiliser les consommateurs et de promouvoir des alternatives. Les membres distribuent des contre-catalogues à la sortie des magasins de jouets, imaginent des affiches avec des slogans comme « Princesse un jour, boniche toujours ». Des livres non sexistes et des jeux coopératifs pour les enfants sortent également.
 
Mais ce sont les « actions commandos » dans les magasins pour inverser les jouets dans les rayons, qui vont faire le plus parler de l’association. Moins agressives, et pour ne pas braquer les gens, des petites mises en scènes ont aussi été proposées devant les boutiques. La « fée ministe » offrait ainsi un jouet de bricolage à une petite fille mécontente de son cadeau. Aujourd’hui l’association a arrêté ce type d’actions, mais d'autres collectifs féministes ont pris la relève ainsi que des adolescents.  
 

Extrait du catalogue de jouets réalisés par les élèves du collège Georges Méliès.
Extrait du catalogue de jouets réalisés par les élèves du collège Georges Méliès.
Les ateliers Jouets-vous pour faire réfléchir les jeunes 

Des élèves en classe de 6e, au collège Georges Méliès à Paris ont participé à un atelier « Jouets-vous », organisé par Sophie Cantier, de l’association Libre Terre des Femmes. Cet atelier, né il y a trois ans, a permis à ces élèves volontaires, de créer leur propre catalogue de jouets égalitaire de 23 pages, remettant en cause les clichés. « Ce catalogue est un peu provocateur, mais c’est un bon outil pédagogique pour les adultes », assure l’animatrice de cet atelier. Pour elle, les jouets sont intéressants pour questionner les rôles filles garçons. Les deux années suivantes, elle a donc renouvelé l’expérience avec la réalisation de bâches publicitaires sur le sujet ainsi que des clips vidéo. L’un, à partir des jouets pour filles et pour garçons, fait réfléchir sur les inégalités femmes/hommes dans la société. 

 

 
Quand les enfants s'y mettent

Ailleurs aussi dans le monde ce sont souvent les enfants qui se révoltent dans les rayons des supermarchés. On se souvient de la petite Riley disant à son papa: "Pourquoi demande-t-on aux filles d'acheter des princesses et aux garçons d'acheter des super-héros? Les filles aussi veulent des super-héros!"
 
 
 
Ou encore de la lettre de Charlotte 7 ans, à Lego, en colère car il y avait trop peu de LEGO filles avec des activités ou métiers intéressants. La marque a ainsi lancé en août 2014 un « institut de recherches » composé de femmes scientifiques. En Angleterre en novembre dernier, c’est la petite Maggie qui s’est offusquée devant une pub Tesco pour un réveil Iron-Man où était écrit : « Cadeau amusant pour les petits garçons ».

Extrait du catalogue de jouets suédois Top Toy
Extrait du catalogue de jouets suédois Top Toy
Des efforts chez les fabricants et les distributeurs de jouets 

Au Royaume-Uni, un mouvement est d’ailleurs né en 2012 pour lutter contre le sexisme dans les jouets : « Let toys be toys » (Laissez les jouets être des jouets). Récemment les activistes ont de nouveau parcouru les sites de ventes de jouets en ligne, pour y déceler les argumentaires de vente selon le genre. Depuis deux ans, des progrès ont été réalisés, avec une baisse de 46% des filtres « filles/garçons » sur les sites. En 2013, le mouvement avait contacté les supermarchés Tesco qui avaient classé les jeux scientifiques comme masculins et les cuisinières comme féminines. Depuis, le site a enlevé la mention « genre » de la description des produits. 
En 2012 en Suède,  la franchise de l’enseigne américaine Toys’R’Us, Top Toy en Suède a également décidé d’arrêter les distinctions de genre dans son catalogue de jouets pour enfants, pour en créer un « sexuellement neutre ». La même année en France, les Magasins U publiaient pour la première fois un catalogue où la plupart des clichés étaient inversés. 

“Les stéréotypes n'ont pas de place sous mon sapin de Noël“, campagne australienne contre le marketing genré.
“Les stéréotypes n'ont pas de place sous mon sapin de Noël“, campagne australienne contre le marketing genré.
Lancement du « No gender December » en Australie

Mais le combat continue toujours. En Australie récemment, une sénatrice verte, Larissa Waters a lancé une campagne : « No gender December » (pas de genre en décembre), pour faire prendre conscience de l’impact du marketing genré des jouets. « Cela peut paraître inoffensif. Mais le fait d’établir très tôt de tels stéréotypes de genre peut avoir des conséquences à long terme, sur les perceptions que l’on a de soi-même et sur ses aspirations professionnelles » a déclaré la femme politique, ajoutant que cela «nourrit des problèmes graves comme la violence conjugale et les écarts de salaires entre hommes et femmes". Un point de vue que le Premier ministre australien Tony Abbott ne partage pas comme le montre sa réaction à la télévision sur Channel Nine : « Je ne crois pas du tout à ce type de sujet politiquement correct. Les garçons sont des garçons, les filles sont des filles, ça a toujours été ma philosophie. »  Il faut dire que le provocateur n'en est pas à sa première sortie machiste. Son parti (libéral) avait servi à ses adhérents, en 2013, alors que la travailliste Julia Gillard occupait le fauteuil de cheffe de gouvernement de la caille façon Julia Gillard, accompagné de ce descriptif : « petits seins, cuisses énormes et une ‘grosse boîte rouge’ »...

Ses nouveaux propos n’ont pourtant pas découragé Larissa Waters. Sur internet la sénatrice a invité les internautes à signer une pétition intitulée: « Sous mon sapin de Noël, il n’y a pas de place pour les stéréotypes de genre ».

De gauche à droite: Barbie, Lamilly et la poupée Reine des Neiges.
De gauche à droite: Barbie, Lamilly et la poupée Reine des Neiges.
Et pourtant Barbie n’a plus la cote

Barbie a fêté ses 55 ans cette année. Pourtant la marque Mattel qui produit cette poupée mythique et toutes ses déclinaisons est en déclin depuis 2001. Cette année, les ventes ont encore chuté de 21% et pour la première fois, Barbie n’est plus en tête des jouets que les parents comptent acheter à leurs petites filles.  Selon un sondage de la National Retail Federation, seuls 16,8% des parents pensent acheter une Barbie à leur fille à Noël. La poupée de la Reine des Neiges, en rupture de stock dans les magasins, a en effet détrôné Barbie. Elsa et Anna, héroïnes du dessin animé ont séduit davantage, sans doute grâce à leur caractère fort et affirmé. 

Mais une autre poupée concurrence fortement Barbie et s’appelle Lammilly. Plus petite, aux formes plus réalistes, avec de l’acné et de la cellulite, elle met fin aux exigences esthétiques qu’imposait Barbie avec sa taille trop fine et ses jambes longues. Crée par l'artiste Nicolay Lamm, la poupée, aux proportions moyennes d'une jeune américaine de 19 ans (1m63, 68kg) est en vente aux Etats-Unis depuis novembre 2014.

Pour Mona Zegai, même si Barbie a été représentée faisant plus de 150 métiers différents dont celui de présidente et de cosmonaute, « c’est surtout la Barbie mère de famille que l’on retrouve le plus dans les rayons ».
Mattel a donc été l’objet de nombreuses critiques depuis plusieurs années, notamment de la part des féministes. En 1992 la  marque s’excuse après avoir mis en vente une Barbie qui déclarait qu’elle trouvait les mathématiques trop difficiles et qu’elle préférait faire du shopping. Récemment, une mère américaine s’est insurgé contre la marque, après avoir découvert le contenu d’un livre Barbie publié en 2010. Dans celui-ci, « Barbie : je peux être une ingénieure informatique », la poupée suit un cours d’informatique, mais n’arrive pas à créer son jeu vidéo. Elle déclare alors, découragée : « J’ai besoin de Steven et Brian pour m’aider à faire un véritable jeu ! », comme si coder était bien trop complexe pour une femme (un cliché largement répandu ). Mattel s’est incliné et a retiré l’ouvrage de la vente. Les internautes se sont eux amusés à corriger le livre avec la création du hashtag #feministhackerbarbie (barbie hackeuse et féministe). Cette fois-ci, Barbie est calée en informatique et donne des conseils aux garçons. 

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