A Oran, le soufisme conjugue la paix au féminin

Une salle pleine à craquer dès le premier jour du Congrès - DR
Une salle pleine à craquer dès le premier jour du Congrès - DR

Près de 3000 participants, originaires de 25 pays différents, ont répondu à l’invitation de deux associations, liées à la confrérie soufie Alâwiyya.  Du 27 octobre au 2 novembre à Oran en Algérie, lors de ce premier Congrès international féminin pour une culture de la paix,  intellectuels, universitaires, religieux/ses devaient discuter de la place du féminin dans l’Islam et de « l’énergie féminine porteuse de paix ». Une rencontre inspirée par le courant religieux soufie.

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« Rupture avec les stéréotypes féminins », « le Féminin dans le Coran », « Histoire du voile »... Le congressiste a l’embarras du choix. Les ateliers-débats se succèdent au Centre des Congrès d’Oran. Ils sont animés par des universitaires ou des théologiens du Maghreb et d’ailleurs. L’ambition du Cheikh Bentounes, à l’origine de l’événement, soutenu par le président algérien Bouteflika, était de donner la parole aux femmes et de déconstruire les idées reçues autour de la femme dans l’Islam.

Il dirige depuis bientôt 40 ans la confrérie soufie Alâwiyya, l’une des plus importantes au Maghreb. Le soufisme est l'un des courants de l'Islam, plus intérieur, privé, une quête spirituelle interne, contemplative, sans ostentation, mais qui peut être contraignante. Si cet homme affable et élégant - costume cravate impeccables- a choisi l’Algérie, c’est d’abord parce que c’est son pays d’origine et que la confrérie Alâwiyya est née à Mostaganem, à 70 km d’Oran. Mais pas seulement. Le Cheikh Bentounes espère aussi donner une autre image de l’Algérie, récemment assombrie par l’assassinat du Français Hervé Gourdel, en Kabylie. « Ce pays est un pays d’ouverture, de dialogue, un pays qui s’est investi dans la paix, contre cette culture de violence dont nous avons souffert » assure-t-il. 

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Débattre, parler, une priorité

Lorsqu’elle a reçu son invitation, Fatma Oussedik n’a pas hésité à se rendre au Congrès. Professeure en sociologie à l’université d’Alger, elle milite également au sein du réseau Wassila, une fédération d’associations algériennes de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette féministe a rarement l’occasion de débattre avec des religieux. « Je suis venue interpeller la société, la culture, la civilisation et la foi du point de vue de femmes d’aujourd’hui, de femmes du 21e siècle qui aspirent à l’égalité des droits », détaille-t-elle. Selon Fatma Oussedik, au Maghreb, les militantes pour les droits des femmes n’ont pas le choix : elles doivent prendre en compte le poids de l’Islam dans la culture de leurs interlocuteurs si elles veulent se faire entendre. 

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Parfois, féministe malgré soi...

L’invitée-star de ce grand rendez-vous est une autre femme: la cheikha Nur Artiran. Mais elle ne se définit pas comme féministe. Elle est pourtant l’une des seules femmes au monde à avoir pris la tête d’une tarîqa, une confrérie soufie. Et pas la moindre, la confrérie des Mevlevi, fondée par le grand penseur et poète persan Rûmi, au 13ème siècle, et dont connaît les célèbres derviches tourneurs.

Cette érudite turque reconnaît que sa situation « n’est pas ordinaire », mais pas plus : « Dans le féminisme, on conçoit l’homme d’un côté la femme de l’autre, explique-t-elle. Je défends l’idée que dans les responsabilités spirituelles, la femme et l’homme sont égaux. Je ne considère pas que c’est du féminisme ça, c’est la réalité ! Vous pouvez séparer l’homme et la femme, d’un point de vue physiologique, mais dans la vérité, il n’y a pas cette distinction, il n’y a que l’homme avec un grand H. ».

La réalité ne semble pourtant pas si simple. Son prédécesseur et maître, Sefik Can, a convoqué de son vivant, une conférence de presse pour annoncer que ce serait elle qui lui succèderait, et personne d’autre. Peut-être craignait-il que leurs condisciples ne soient pas aussi sages que Nur Artiran…

Cheikha Nur Artiran : “Il n’y a que l’humain avec un grand H“

"Dans le féminisme, on conçoit l’homme d’un côté la femme de l’autre. Mais je défends l’idée que dans les responsabilités sprirituelles, la femme et l’homme sont égaux. Je ne considère pas que c’est du féminisme ça, c’est la réalité. Vous pouvez séparer d’un point de vue physiologique homme et femme, en vérité cette distinction n’existe pas. Il n’y a que l’humain avec un grand H." souligne Cheikha Nur Artiran, guide spirituelle de la confrérie Mevlini et spécialiste du grand penseur soufi Mevlânâ Jalâluddîn Rûmî
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Le voile, une affaire privée

Le Cheikh Bentounes vit sur la côte d’Azur. Il sait à quel point en Europe, et surtout en France, le voile est omniprésent dans les débats sur l’Islam. « Ici, on le porte sur la tête et l’Occident le porte à l’intérieur de la tête. Il fait une fixation sur le voile », regrette-t-il.En marge du Congrès, il a donc tenu à organiser l’exposition « Voilement dévoilement » qui remonte à l’origine du voile, bien avant la naissance de l’Islam. Et met en avant la part culturelle et traditionnelle de cet habit féminin de « la pudeur ». Et de préciser : « Nous disons à la femme : vous êtes libre, portez-le ou pas. Mais à une condition : portez-le sur la tête, mais pas dans la tête et surtout ne vous laissez pas piéger par la politisation du voile! Parce que beaucoup de femmes sont prises en tenaille, on leur dit c’est une obligation religieuse ! »

“Le voile doit être porté sur la tête, pas dedans“

"Notre enquête nous montre que le voile est et a partagé dans toutes les civilisations, bien avant l'islam. Pour nous les femmes doivent choisir de le porter ou pas, cela leur appartient, et il ne doit pas devenir un instrument politique." conclut le Cheikh Bentounes.
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Mahomet, le féministe

Selon le théologien algérien, Issam Toualbi-Thaâlibi et l’islamologue français, Eric Geoffroy, Mahomet a tellement fait avancer, en son temps, les droits des femmes qu’il peut être considéré comme féministe.

Issam Toualbi-Thaâlibî : “Les sociétés musulmanes doivent admettre l'égalité des genres“

"Les femmes représentent 60% des sociétés musulmanes. Comment peut-on continuer à la reléguer en seconde position ? Il faut interpréter les textes à l'aune de notre époque" affirme Issam Toualbi-Thaâlibî (docteur en histoire du Droit, licencié en Théologie et Religions, maître de conférences à la faculté de Droit de l’Université d’Alger )
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Eric Geoffroy : “La place des femmes privilégiée par le prophète, une évidence“

"Ce qui est évident c'est la distorsion entre les origines, où jusqu'au XVème siècle, la place des femmes est considérable dans les textes et la pratique, et la suite avec des juristes qui vont vider cette évidence de leurs interprétations." analyse Eric Geoffroy, islamologue à l’université de Strasbourg, spécialiste du soufisme et de la sainteté en Islam
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