Terriennes

Oscar Pistorius face à Thokozile Matilda Masipa, femme, juge, noire, sud africaine

Thokozile Masipa à la Une du Times (Johannesbourg) du 11 septembre 2014 : “La juge Massipa et le casse-tête Oscar“
Thokozile Masipa à la Une du Times (Johannesbourg) du 11 septembre 2014 : “La juge Massipa et le casse-tête Oscar“

Oscar Pistorius, champion d'athlétisme, handicapé blanc, de grande famille afrikaner a été condamné à cinq ans de prison par Thokozile Masipa, femme, sud africaine, noire, juge. Deux personnalités hors du commun pour un procès emblématique de l'Afrique du Sud post apartheid. Le 12 septembre 2014, la magistrate avait achévé la lecture de son jugement - solitaire (pas de jury populaire dans ce pays) -  pour retenir l'homicide involontaire contre le médaillé handisport sud-africain qui a tué le mannequin Reeva Steenkamp, avec laquelle il vivait, en février 2013.

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Mise à jour 21 octobre 2014 : Le champion paralympique Oscar Pistorius a donc été condamné mardi 21 octobre 2014 à cinq ans de prison ferme pour avoir tué sa petite amie Reeva Steenkamp en 2013, et a été conduit immédiatement en prison à la fin de l'audience, à l'issue d'un retentissant procès de presque huit mois. L'accusé "est condamné à une peine maximum de cinq ans de prison", a déclaré la juge, qui en septembre avait reconnu l'ancien champion coupable d'homicide involontaire pour avoir tué son amie de quatre balles, en pleine nuit de la Saint-Valentin 2013. Pistorius a été conduit dès la fin de l'audience dans une cellule du palais de justice, d'où il devait être transféré directement en prison. La famille de la victime s'est déclarée satisfaite de cette sentence. La magistrate est arrivée à sa conclusion après avoir pris en compte tous les éléments, la gravité de la faute, mais également la personnalité et le handicap de l'accusé. "Une peine non carcérale enverrait un mauvais message à la société, mais par ailleurs, une longue peine d'incarcération ne serait pas appropriée non plus", a-t-elle dit dans ses attendus. Bien qu'elle ait considéré, dans son verdict, que l'accusation n'avait pas réussi à prouver l'intention homicide, elle a considéré la gravité des faits: "Il savait que les toilettes étaient un espace réduit et qu'il n'y avait aucun moyen de s'échapper pour la personne derrière la porte", a-t-elle dit. Pistorius avait tiré quatre fois à hauteur d'homme à travers la porte fermée de ses toilettes, et a toujours affirmé qu'il croyait tirer sur un cambrioleur introduit en pleine nuit dans sa maison. La juge a clairement rejeté les arguments de la défense sur la vulnérabilité de l'accusé, et sur l'impossibilité d'emprisonner un homme amputé des deux jambes. Ce procès était devenu emblématique de la violence contre les femmes et de l'histoire raciale en Afrique du Sud. Retour sur un an et demi de traque judiciaire et médiatique avec le portrait de de la juge Thokozile Masipa et à travers elle de la nation arc-en-ciel.

Une histoire sud africaine

Ne se laissant influencer par personne et surtout pas par une opinion publique qui réclamait la perpétuité, la juge a élaboré sa décision avec rigueur. Le procès Oscar Pistorius et son dénouement, que nous vivons ces derniers deux jours, est, depuis le début, marqué par des scènes dramatiques et des vives émotions : un accusé régulièrement en larmes, un procureur agressif et sans pitié et des journalistes du monde entier qui se bousculent pour envoyer le moindre détail du procès sur les réseaux sociaux planétaires.

Au milieu de ce spectacle, transmis en direct à la télévision sud-africaine, la juge Thokozile Matilda Masipa est restée très calme et concentrée - telle un iceberg au milieu d'un océan d'excitation. Sa voix mesurée et son professionnalisme ont impressionné tout un pays qui suit cette affaire depuis le 14 février 2013, date à laquelle Oscar Pistorius a tiré, par erreur semble-t-il donc, sur sa campagne Reeva Steenkamp.

Deux faces de l'Afrique du Sud, face à face


Masipa n’est pas du même monde que les Pistorius et les Steenkamps – deux familles membres d’une élite blanche très privilégiée malgré la fin de l'apartheid il y a vingt ans.
Elle est née en 1947 à Soweto, le ‘township’ au sud de Johannesburg, non loin de là où habitait un certain Nelson Mandela. Fille aînée de 10 enfants, elle est issue d'un milieu très modeste.

Durant les années 1970, quand la répression des noirs sud-africains a atteint un niveau particulièrement brutal, elle travaillait en tant que journaliste au quotidien d’opposition The Post. Elle a également suivi une formation d'assistante sociale, avant de poursuivre des études de droit à l’Université de l’Afrique du Sud, une faculté par correspondance basée à Pretoria.  

En 1998, Masipa devient juge de la haute cour - elle est la deuxième femme noire qui a accédé à ce poste après 1994 (fin de l'apartheid, ndlr).
Elle est devenue aujourd’hui, peut-être malgré elle, un symbole pour les femmes noires sud-africaines en raison de la sur-médiatisation du procès de l'ancien champion paralympique.

Une page dans l’histoire des femmes sud-africaines


"Et nous voici, vingt ans après la fin d'apartheid avec une juge noire, une femme noire, qui est appelée à trancher dans un procès que le monde entier regarde," disait la ministre sud-africaine des Affaires étrangères Maite Nkoane-Mashabane lors d'un discours le 8 mars dernier, journée internationale de la femme. Le groupe de femmes qui ont assisté à cette allocution prononcée à Pretoria, ont applaudi à  tout rompre Nkoane-Mashabane. La ministre était à l’époque clairement en campagne électorale pour son parti, l’ANC, à la veille des élections en mai 2014.

Dans un pays où les femmes - noires surtout – sont très souvent marginalisées et où elles subissent l'un des taux de viols les plus importants du monde, une femme comme la juge Masipa peut servir d’inspiration à toute une génération de jeunes filles.

En amont du verdict tant attendu dans l’affaire Pistorius (sans doute le vendredi 12 septembre), des journalistes et commentateurs ont évoqué les procès précédents dans lesquels Masipa s’est prononcée. Le but étant de deviner son verdict éventuel.
L'année dernière, elle a, par exemple, condamné un violeur à 25 ans de prison ferme. Elle a également envoyé en prison à vie (en fait 25 ans, ndlr) un policier qui avait tiré sur sa femme lors d’une dispute.
Son passé d’activiste et de journaliste, son expérience en tant qu'assistante sociale l’a certainement aussi souvent confrontée à la réalité des femmes sud-africaines, surtout les plus démunies.

Néanmoins, à aucun moment de ce procès qui a débuté le 4 mars 2014, elle n'a donné d'indication sur ses sentiments dans cette affaire tragique de la jeune mannequin Reeva tuée par balles alors qu’elle se cachait dans les toilettes de la maison de son compagnon.
Tandis que les deux juristes vedettes du procès, l'avocat de la défense Barry Roux de Pistorius et le procureur Gerrie Nel pour l'accusation, passaient leur temps à s'attaquer mutuellement, Masipa restait d’un calme exceptionnel, certainement consciente de la lourde responsabilité qu’elle porte sur ses épaules dans cette affaire.

Thokozile Matilda Masipa a, ces derniers mois, écrit une page dans l’histoire des femmes sud-africaines.