Parfums d'Asie en trois livres

Trois livres émouvants évoquant l'Asie - ses tourments et ses délices - d'un point de vue très féminin : La mémoire est un autre pays de Nathalie Huynh Chau Nguyen, Une Famille de Cléo Le-Tan et Le Kamasutra cul(te) de Jane Rioufol et Marie Perron.
 

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Les causes de l'exil

Difficile d'aborder ce livre de témoignages la fleur au fusil, sans quelques éléments d'histoire sur le Vietnam contemporain. Partons de la guerre d'Indochine qui après la 2ème guerre mondiale oppose la puissance coloniale française et des mouvements indépendantistes, sur fond de Guerre froide.

Les accords de Genève qui mettront fin au conflit en 1954 prévoyaient une partition du Vietnam et des élections nationales en1956. Elections qui n'auront jamais lieu. Diem, le nouveau chef du gouvernement vietnamien est en effet opposé à cet accord et proclame unilatéralement une république du Vietnam-Sud. La 2eme guerre d'Indochine commence alors, entre le Nord-Vietnam communiste, et la partie Sud. Les Etats-Unis, qui redoutent la victoire communiste, sont entrainés à leur tour dans la guerre du Vietnam qui durera onze ans. La réunification officielle du pays ne sera proclamée qu'après la victoire communiste, le 2 juillet 1976.

La diaspora vietnamienne

Après la guerre, vint l'heure des règlements de comptes et de l'exil, immigration massive qui se fera en deux vagues principales. De mars à avril 1975, 143 000 militaires et civils issus de l'ancienne classe dirigeante sont évacués par les Américains. Après la réunification à l'été 76 et jusque dans le milieu des années 80, ce sont les classes moyennes et populaires qui fuient pour des raisons politiques mais aussi économiques. Des dizaines de milliers de ces "boat-people" n'arriveront jamais à destination. Le nombre de disparus est difficile à évaluer, selon les estimations, entre 100 000 et 1 million. L'Etat vietnamien estime à 2 millions les membres de la diaspora installés à travers le monde, dans quelque 46 pays. Dans leur grande majorité (1,3 million), ils ont choisi les Etats-Unis tandis que le Canada en compte 120.000, la France, l'Allemagne et l'Australie 100.000 chacun.

Livre de témoignages, "La mémoire est un autre pays", s'intéresse spécifiquement aux Vietnamiennes réfugiées en Australie. Le projet initial qui consistait à interviewer une cinquante de femmes dans une période comprise entre 2005 et 2008, a été mené avec l'aide d'une association de femmes à Melbourne. Des témoignages difficiles à recueillir selon l'auteur car les Vietnamiennes sont moins éduquées et traditionnellement maintenues dans l'ombre. Pourtant, une fois dépassées les premières réticences, leurs témoignages se sont révélés sans fard et particulièrement sincères.

Un document très personnel

L'histoire de Nathalie Huynh Chau Nguyen croise celles de ses personnages. Elle est elle-même fille de réfugiés, originaire côté maternel du Sud, côté paternel du Nord, tous dépossédés par le régime communiste. Par ce livre, elle donne voix au profond chagrin du déracinement que n'a pas voulu exprimer sa famille. Exilés en 1975 comme 2 millions de compatriotes, mais sans avoir risqué leur vie dans des bateaux de fortune, sans avoir déploré de pertes humaines, ses parents ont considéré qu'il serait indécent d'évoquer leur traumatisme. Ils se sont donc tus, au prix d'une longue dépression pour le père de famille. A un prix difficile à apprécier chez les descendants de 2ème et 3ème générations. Pour rompre ce silence qui les mine tous, Nathalie Huynh Chau Nguyen a pris la plume. Pour honorer les disparus et leur survivre.
 
"Et sommes-nous trop loin au-dessus des nuages pour les voir maintenant,
Comme ils flottent, tels des oiseaux sur la mer ?
Ou bien est-ce que dans des moments d'insomnie
Les visages remontent-ils des profondeurs ?
Soif inextinguible de rires noyés,
Peine tenace des rêves irrécupérables".
Tessa Morris-Suzuki

"La mémoire est un autre pays - Femmes de la diaspora vietnamienne" de Nathalie Huynh Chau Nguyen. Editions Riveneuve, 309 pages. 20 euros.

“Famille, je vous hais“

Chaque lecteur ou presque a lu quelque part ce cri du coeur mais beaucoup ignorent qu'on le doit à André Gide, Nobel de littérature et écrivain scandaleux de l'après-guerre. Depuis, ce cri primal est devenu une sorte de mantra pour auteurs. Il n'est que de voir le nombre d'ouvrages autour de ce thème qui a inspiré et inspire encore, quoi de plus naturel, les jeunes gens en mal d'émancipation. 

Sous ces auspices gidiennes et avec une réjouissante cruauté, Cléo Le-Tan, la fille de Pierre, illustrateur de son état, s'attaque à sa biographie familiale. Sur fond jaune Grasset, le mot "roman" s'inscrit en lettres vertes, un terme qui ne trompera personne. Au fond, la jeune auteure ne s'y essaie même pas. Sous le pseudo Du-Vrê, git la famille Le-Tan. Papa, maman, et leurs trois enfants, deux jolies soeurs et leur frère, vécurent heureux dans un joyeux désordre jusqu'au jour où Michel, las de la méchanceté de son épouse Beaule, quitte le domicile conjugal, anéantissant l'illusion de la famille atypique mais unie. La love story mute alors en conte cruel, la mère de famille s'incarnant en méchante reine. "Ils avaient vécu heureux, jusqu'au jour où Michel se lassa de Beaule, où il refusa d'assister à la bataille qu'elle et Pénélope avaient ouverte, où il vit qu'il n'était pas normal que sa femme et sa fille passent leur temps à essayer de s'entre-tuer".

Le reine noire

Comment être une bonne mère ? C'est la question-clé de ce roman, et tout comme Gide à son époque, Cléo Le-Tan fait sienne cette interrogation. Une question sans âge, mais que notre siècle qui a fait son deuil de la famille traditionnelle a rendu plus aigue. Si Juliette, la mère de Gide décrite comme très rigoriste et castratrice, provoque à son heure l'exaspération de son fils et son éloignement, celle de Cléo rêvé le avec le temps un tel visage de Gorgone qu'elle perd ses enfants à jamais, ou presque.

Gide doit attendre la mort de Juliette pour s'émanciper dans la douleur et la libération. Les filles Du-Vrê sont contraintes elles de tuer symboliquement la mère pour échapper é sa lumière noire. Ont-elles  vraiment le choix : à 18 ans, la narratrice est jetée à la rue, elle et sa soeur étant devenues aux yeux de leur mère quinquagénaire deux insupportables rivales.  Cette femme jadis démiurge de sa progéniture, acharnée à construire ses enfants, à les éduquer et les distraire, révèle sa face malfaisante et jalouse. "Beaule n'était pas une mère qui était là. Elle n'était là que pour elle-même et ne faisait que ce qui lui plaisait. Ses devoirs maternels servaient seulement à lui donner bonne conscience".

Une famille culturelle

Etrangement, malgré la violence des rapports, la narration reste feutrée, presque détaché. Je me suis interrogée sur cette apparente indifférence. C'est une interview de Cléo Le-Tan qui a éclairé ma lanterne : "Pour moi, les liens du sang sont importants. Peut-être est-ce la cause de mes origines asiatiques. En Asie, la famille est une entité qui a beaucoup d’importance, une véritable colonne vertébrale. Chez les Asiatiques, les générations se respectent. C’est pour cette raison qu’elles peuvent cohabiter. Chacune d’entre elles joue son rôle sans empiéter sur la suivante ou sur les précédentes."

Et en matière d'ancêtre, Cléo Le-Tan sait de quoi elle parle. Son pedigree est prestigieux : on a déjà présenté son père, l'illustrateur Pierre Le Tan à qui Grasset a confié la couverture du livre. On sait moins que Cloé Le-Tan est la petite-fille de Le-Pho, célèbre peintre vietnamien, lui-même fils du dernier vice-roi du Tonkin. Presque une dynastie si l'on y ajoute la soeur, Olympia Le-Tan, une créatrice d'accessoires célèbre dans les mondes de la mode et de la nuit. Et pour parodier Brel, chez ces gens-là Monsieur, on ne s’en va pas. Non, on ne rompt pas. On règle avec une élégante cruauté ses comptes sur papier.

"Une Famille" de Cléo Le-Tan - Editions Grasset, 205 pages. 15,90 euros.

Le Kâmasûtra cul(te) d’aujourd’hui

Cette version est ce que l’on pourrait appeler un renouvellement complet du genre à usage des nouvelles générations. Déjà, il est thématisé : chez soi, chez les autres, en déplacement, ailleurs… Ce qui, vous l’avouerez, est bien pratique lorsque l’imagination fait défaut et qu’il faut trouver rapidement une solution, pardon, une position de secours ! D’autre part, il intègre une bonne dose de cynisme. Rien d’étonnant quand on sait que c’est la scénariste Jane Rioufol accompagnée au dessin (plus surprenant) de sa mère, l’illustratrice de mode Marie Perron, qui ensemble se sont attelées à la révision de ce grand classique. Une affaire de famille donc et qui ne manque pas de piquant car lire le Kâmasûtra avec sa mère, vous avouerez que cela demande une bonne dose de complicité mais le concevoir ensemble, on parle là d’une dose GEANTE. Respect !
   
Kâmasûtra, sex & rock and roll

Ce Kâmasûtra-là n’est pas qu’un livre de cul(te), il est aussi un ouvrage de référence sur l’Amour au 21ème siècle, et il rejoint par là l’esprit du Kâmasûtra initial. Car ce recueil illustré (fort joliment d’ailleurs) est aussi le miroir de nos aventures et mésaventures, de nos petites folies et perversités amoureuses d’aujourd’hui. Le couple adultère, la nana bizarre, la place de la télé dans nos vies, le tout grâce aux textes pleins de sel qui accompagnent chaque illustration.

Adeptes de la Carte du Tendre, passez votre chemin ! Et je prends les paris qu’après lecture, vous ne verrez plus vos ébats du même oeil !

"Kâmasûtra cul(te)", Jane Rioufol, Marie Perron, édition Hachette Pratique
   

 

Isabelle Soler : à propos de l'auteure

Journaliste à la rédaction de TV5Monde depuis une dizaine d’années, je suis toujours bluffée par l'hystérie de parution lors de grands événements tels la rentrée de septembre ou la remise des prix littéraires. Après avoir dépouillé au printemps 2012, tous les ouvrages liés à la présidentielle française, pour Terriennes, je me pencherai sur la littérature de et autour des Femmes : thématiques, essais, romans, coups de coeur ou coups de gueule… Je vous propose un décryptage régulier de la littérature francophone.