Terriennes

A Paris, "dames pipi" en résistance

"<em>J'ai rencontré cette dame des toilettes, dans le sous-sol  d'un café, une vraie étuve. J'ai pensé que cela ferait un beau portrait ... Elle cachée dans son propre monde, loin de la lumière du jour.</em>" Yves Lorson
"J'ai rencontré cette dame des toilettes, dans le sous-sol  d'un café, une vraie étuve. J'ai pensé que cela ferait un beau portrait ... Elle cachée dans son propre monde, loin de la lumière du jour." Yves Lorson
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Depuis un mois, une poignée de "dames pipi" parisiennes manifestent tous les jours à Montmartre pour que le nouveau gestionnaire des toilettes de plusieurs hauts lieux touristiques les reprenne. Les salariées ont assigné en référé aux Prud'hommes leur ex-employeur et le repreneur. L'affaire sera finalement examinée le 10 septembre.

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Elles devront encore attendre jusqu'au 8 septembre. Les Prud'hommes de Paris ont renvoyé ce jeudi 27 août à un juge professionnel le soin de trancher le litige qui opposent les irréductibles "dames pipi" au nouveau gestionnaire des toilettes de monuments parisiens 2theloo parce qu'elles demandent à être reprises par ce dernier.

Elles ne veulent pas être "jetées comme des serpillères". "On est tombées du ciel, c'est comme si on n'existait plus. Je ne dors plus, j'ai trois enfants et un loyer à payer", explique la plus jeune de ces femmes, Mahliya Fiokouna, 45 ans.

Depuis sept ans, elle nettoie les lieux d'aisance du Sacré-Coeur, de Notre-Dame ou encore de la Place de l’Étoile. La majorité des salariés ont la soixantaine et plus de 20 ans d'ancienneté.

Toutes ont été mises sur la touche par la société néerlandaise 2theloo (pointWC), qui a repris au 1er juillet 2015 la demi-douzaine de toilettes gérées jusqu'alors par Stem propreté, leur précédent employeur.

"Ils veulent faire des boutiques de luxe et disent qu'on n'a pas le profil qu'ils cherchent, ils veulent qu'on parle plusieurs langues", poursuit Mahliya, la voix couverte par les sifflets d'une soixantaine de militants FO et le slogan "2theloo, voyou".

Un combat de dignité et de principe

Pour le syndicat, le nouveau prestataire tente de s'affranchir du droit. "Il y a encore des règles en France, un droit du travail", a déclaré Jean-Claude Mailly. Devant les sanisettes fermées du Sacré-Coeur, le patron de FO est venu saluer un "combat (...) de dignité et de principe".

La convention collective du secteur de la propreté prévoit le transfert automatique des salariés. La précédente passation de marché en 1999 s'était déroulée "sans problème", se souvient Gabrielle, 62 ans, dont 29 à passer la serpillère.

Mais 2theloo, qui promet de gros travaux pour transformer ces sanisettes en "boutiques-toilettes" design, "avance qu'elle va proposer un service différent et ne se sent pas tenue d'une obligation de reprise des salariés", explique un porte-parole de la Ville de Paris, qui "déplore" cette situation.

Contre le Golden boy des pissotières

Un argument trop facile pour Jean Hédou, de la Feets-FO. "L'activité réelle de 2theloo, c'est le nettoyage", dit-il. 2theloo et son PDG en France Almar Holtz, le "Golden boy des pissotières", veulent "réduire le coût de la main d’œuvre" en ne reprenant pas ces salariées, estime le syndicaliste. Contactée plusieurs fois par l'AFP, la société n'a pas donné suite.

Le poste de travail d'une dame-pipi dans les sous sols de Londres
Le poste de travail d'une dame-pipi dans les sous sols de Londres
Wikipedia

Selon la Ville de Paris, une convention d'"occupation du domaine public" a succédé à une "délégation de service public" et il était juridiquement impossible d'inclure "une clause spécifique" de reprise des salariés. Mais "2theloo avait connaissance depuis le début de l'appel d'offres de la nécessité de reprendre ces 11 salariées" et "la Ville de Paris n'acceptera pas que les salariées se retrouvent sur le carreau", assure un porte-parole.

Les salariées ont assigné en référé aux Prud'hommes leur ex-employeur et 2theloo (pointWC). L'affaire est examinée ce 26 août.

Le précédent de la SNCF

En attendant, "comme elles sont transférables" et "pas licenciées", "elles ne bénéficient d'aucun droit" et ne peuvent prétendre à une indemnité chômage, s'indigne Malamine Ndiaye (FO-propreté). Le délégué rappelle le précédent bras de fer entre 2theloo et d'autres agents de nettoyage, en janvier 2015 dans plusieurs gares parisiennes. Au bout d'une semaine de grève, et la pression de la SNCF, la trentaine de salariées avaient obtenu d'être reprises.

Dans les gares, la montée en gamme promise est-elle au rendez-vous ? Gare de Lyon, le décor est soigné, on peut acheter des articles de toilette, des gadgets mais les lieux "ne sont pas spécialement propres", s'indigne une usagère, la "dame pipi" étant selon elle trop "affairée" à renseigner ses clients. Le tarif, lui, a grimpé de 60 à 80 centimes.

Les résultats d'une première enquête de satisfaction sont attendus pour septembre, indique-t-on à la SNCF.