Terriennes

Paris : une ville réservée aux hommes ?

Au métro Belleville, en juillet 2014 ©TV5MONDE
Au métro Belleville, en juillet 2014 ©TV5MONDE

Paris, serait-elle une capitale faite par et pour les hommes ? Après le rapport d’Yves Raibaud sur la géographie des genres à Bordeaux (en Gironde), TV5MONDE parcourt la capitale française pour comprendre pourquoi les femmes considèrent parfois la ville comme un territoire hostile. Visite en compagnie de Chris Blache, consultante en ethno-sociologie et co-fondatrice de l'association "Genre et Ville ".

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La ville, un territoire sexué ? De récentes études menées en France notamment par le géographe Yves Raibaud (lire notre article et voir son interview ci-dessous) sur l’agglomération de Bordeaux révèlent que femmes et hommes n’investissent pas l’espace urbain de manière égalitaire.

Yves Raibaud souligne dans son étude que les hommes profitent davantage que les femmes des infrastructures culturelles et de loisirs. Qu’en est-il du reste de l’espace urbain ? Comment hommes et femmes habitent la ville. Visite dans le quartier de Belleville de Paris avec Chris Blache, consultante en ethno-sociologie et co-fondatrice de l'association "Genre et Ville".

Diaporama sonore

02.07.2014Par Léa Baron
En débutant cette visite, Chris Blache nous explique : "La ville est masculine où que l'on soit dans Paris". A Belleville ou ailleurs, les marqueurs de cette masculinité urbaine diffèrent mais sont bien visibles. Parcours.  
Diaporama sonore

La dimension sexuée de la ville relève souvent d'une approche sécuritaire. Pour la géographe et directrice de recherche au CNRS Nadine Cattan, il existe un « no woman’s land qui recouvre la couronne intérieure de Paris (…) un espace dont les femmes sont rejetées. » Elle insiste ainsi sur la dimension sécuritaire de la ville qui fait peur aux femmes.

Certains endroits comme les gares, les recoins, les lieux touristiques denses représentent des zones non sécurisées pour certaines femmes. « Elles modifient leur comportement pour pouvoir quand même sortir et aller au-delà de ces peurs, explique Nadine Cattan. Elles modifient leurs façons de s’habiller, la cadence avec laquelle elles marchent dans la rue, font semblant de parler au téléphone ou mettent des écouteurs. On parle d’internalisation de ces comportements pour pouvoir braver leurs peurs.»

Une internalisation très ancrée d'après Chris Blache : « On nous répète en permanence que la ville n'est pas sûre. De fait, même si on est persuadées du contraire, on a toujours ce petit fond d'appréhension qui fait que l'on va changer des choses, changer sa démarche, en fonction des heures et des lieux que l'on traverse. C'est très difficile de se débarrasser de cela.»

Les femmes restent généralement en mouvement dans la ville car si elles n'ont pas toujours peur, elles craignent d'être mal considérées. Celle « qui stationne après 20h, par exemple, est vue comme une aguicheuse », souligne la géographe Nadine Cattan. L'image de la femme non mobile en appelle alors une autre, celle des prostituées qui attendent le client (voir notre diaporama sonore).

Il est un endroit où les femmes stationnent en nombre sans craindre d'être accostées intempestivement : les zones de shopping. Ailleurs dans la ville, elles délaissent la rue, comme nous l'explique ci-dessous Chris Blache.  

Plus d'hommes que de femmes dans les rues ?

02.07.2014Chris Blache
"On peut trouver des lieux fortement féminisés comme les lieux de shopping"
Plus d'hommes que de femmes dans les rues ?


Pour remédier à ce sentiment d’insécurité, c'est souvent (toujours) à la gente féminine de faire des efforts, changer de trottoir ou rentrer plus tôt : « A chaque fois, on cherche une solution par une parade au sentiment de peur au lieu de régler ce sentiment de peur », souligne Chris Blache. Pour la géographe Nadine Cattan, la solution doit venir d’une meilleure considération des pouvoirs publics : « Il faut jouer sur le volet de l’aménagement et de l’urbanisme en évitant des zones d’ombre comme les impasses, les recoins ; en fluidifiant l’espace ; en pensant au jeu des lumières qui semblent beaucoup influencer la perception qu’ont les femmes de l’espace public la nuit. »

En France, comme ailleurs, d’autres solutions ont aussi été trouvées pour rassurer les femmes : des wagons de train ou des taxis réservés aux femmes. Il ne s'agit pas non plus de tomber dans un autre extrême mais de trouver un équilibre.

« Il faut qu'on perde ces réflexes d'espaces non mixtes, martèle Chris Blache. Le gender budgeting (le budget du genre, nldr) c'est de regarder dans un moment de planification d’appel à projet, que veut-on faire de cet endroit ? Si on décide que l'on met tant de millions d'euros sur un stade de foot, par qui va-t-il être occupé ? Il ne s'agit pas de faire des infrastructures uniquement pour femmes mais d'aller vers plus de mixité.»

La ville de Paris vient de lancer, fin juin 2014, un « appel à projets innovants » dans le domaine de l'architecture et de l'urbanisme. La capitale française identifiera 15 sites dont elle est propriétaire, totalisant plus de 100 000 m2, qui seront loués ou vendus à des porteurs de projets. Ces derniers seront sélectionnés par un jury composé d'architectes, d'universitaires et d'élus. Outre les considérations environnementales ou énergétiques, quid de la mixité ? Réponse en avril 2015.
 

Egalité hommes-femmes : peur sur la ville !

02.07.2014Interview par Mohamed Kaci
Entretien sur notre plateau avec Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des Femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports et Yves Raibaud, géographe et auteur d'un rapport.
Egalité hommes-femmes : peur sur la ville !

A lire

Plus qu’une nouvelle façon de représenter l’espace, c’est d’une autre manière de faire la géographie qu’il s’agit. Cela commence par un soupçon : à qui profite la géographie ? Le monde qu’elle prétend décrire n’est-il pas le monde qu’elle entend construire ?
Géographie socio-culturelle, Yves Raibaud, L'Harmattan, 2011.