Terriennes

Paula Modersohn-Becker, la femme qui peignait les femmes

<strong>A gauche </strong>: Autoportrait à la branche de camélia (1906/1907). C'est ce tableau que les nazis choisiront pour dénoncer comme <em>entartet</em> (dégénéré) le travail de Paula, qualifié de "...insulte à la femme allemande et à la culture paysanne."<br />
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<strong>En haut à droite</strong> : Autoportrait au sixième anniversaire de mariage (1907) montre Paula enceinte quelque mois avant sa mort.<br />
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<strong>En bas à droite</strong> : Jeune fille nue assise, avec des vases de fleurs (1906-1907). Les fillettes et les jeunes filles comptent parmi les sujets favoris de la peintre. <br />
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A gauche : Autoportrait à la branche de camélia (1906/1907). C'est ce tableau que les nazis choisiront pour dénoncer comme entartet (dégénéré) le travail de Paula, qualifié de "...insulte à la femme allemande et à la culture paysanne."

En haut à droite : Autoportrait au sixième anniversaire de mariage (1907) montre Paula enceinte quelque mois avant sa mort.

En bas à droite : Jeune fille nue assise, avec des vases de fleurs (1906-1907). Les fillettes et les jeunes filles comptent parmi les sujets favoris de la peintre. 

© Paula-Modersohn-Becker-Stiftung, Brême et Von der Heydt-Museum, Wuppertal

A l'aube du XXe siècle, l'Allemande Paula Modersohn-Becker porta sur le corps féminin un regard inédit et précurseur. La majorité de ses tableaux représentent des nus, à commencer par ses autoportraits. Ils sont pour la première fois exposés à Paris. 

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Paula Modersohn-Becker n'était pas rebelle. Elle n'était pas soumise non plus. Elle éprouvait juste un besoin irrépressible d'apprendre à restituer "la douce vibration des choses, le crépitement en soi. De façon générale, avec l'observation la plus intime, viser la plus grande simplicité. 

Disparue à 31 ans des suites d'un accouchement, Paula Modersohn-Becker a passé sa courte vie à composer entre son besoin de liberté et les attentes des autres. Elle voulait l'espace nécessaire pour se réaliser en tant que peintre, mais il lui fallait aussi de l'argent, le nerf de la guerre, pour financer ses escapades artistiques. L'argent de ses parents, d'abord, puis celui de son époux.

Juste avant l'émancipation

Paula Modersohn-Becker peignait à une époque où les suffragettes ne faisaient pas encore parler d'elles et où la Première Guerre mondiale n'avait pas encore permis aux femmes d'accéder aux manettes de la société. Quand elle visite le musée du Louvre, lors d'un premier séjour à Paris, seule quatre femmes peintres sont exposées. ​Dans son journal, son époux Otto Modersohn, peintre lui aussi, n'écrit-il pas : "Les femmes ont beaucoup de mal à créer par elles-mêmes" ?

Paula Modersohn-Becker est proche du poète Rainer Maria Rilke, qui épousera sa meilleure amie, la sculptrice Clara Westhoff. Tous se rencontrent à Worpswede, une petite ville bucolique du nord de l'Allemagne qu'affectionnaient les artistes. Rilke apprécie la compagnie des femmes. En 1904, lui, ressent les frémissements d'un bouleversement dans la condition féminine. Dans Lettres à un jeune poète, il écrit : "Un jour, la jeune fille et la femme cesseront d'être seulement le contraire de l'homme. Elles seront une réalité en elle-mêmes ; non plus un complément et une limite, mais l'existence et la vie ; ce sera la condition humaine sous sa forme féminine." 

La libération à Paris

Paula adorait Paris. Elle y fera plusieurs longs séjours. Paradoxalement, la ville de ses rêves a mis plus d'un siècle avant de la découvrir, avec cette exposition de 130 peintures et dessins, jusqu'au 21 août 2016 au musée d'Art moderne. Les longs séjours qu'elle fait dans la capitale française sont autant d'espaces d'apprentissage et d'épanouissement, parfois de fuite, et toujours d'expression. "S'approcher intérieurement de la beauté", est l'élan qui l'anime.

En 1900, elle a 23 ans et part, tout d'abord seule, puis avec Clara, future épouse Rilke, à la découverte de la frivole capitale française. Elle s'inscrit à l'Académie Colarossi, l'une des deux meilleures écoles de peinture de Paris, et aussi l'une des premières où les femmes pouvaient participer aux dessins de nus :

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Extrait du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker.
© zero one film / RadioBremen

Peindre pour soi

En découvrant ses tableaux, on pense à Gauguin, à Matisse ou au douanier Rousseau, mais aussi à Cézanne et à Picasso - elle se dit "protocubiste". Elle était proche de Rodin, aussi, qui lui montre des dessins de nus dans des postures crues, presque pornographiques. Loin de s'en offusquer, elle s'inspirera de son absence totale de convention.

Dans les écoles de peinture, en revanche, ce n'est pas le même style. Lors de son troisième séjour à Paris, en 1905, elle prend des cours à l'Académie Julian. Entre-temps, elle s'est affirmée dans un style décalé, qu'il ne lui vient pas à l'idée de revendiquer :

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Extrait du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker.
© zero one film / RadioBremen


"Elle n'aimait pas trop le mariage"

En 1901, Paula épouse Otto Modersohn, rencontré à Worpswede. Il a onze ans de plus qu'elle, il vient de perdre sa femme et lui aussi est peintre. Mais Paula ne trouve pas en son époux la compréhension qu'elle espérait pour son oeuvre ; lui ne comprend pas ses emballements pour la vie à Paris.

Peu à peu, les liens se distendent. Le mariage pèse à Paula, Worpswede l'ennuie et elle rêve de retourner à Paris pour la troisième fois - un séjour auquel elle se prépare un peu par effraction : 

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Extrait du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker.
© zero one film / RadioBremen

De retour dans la capitale française en 1905, elle y retrouve sa soeur, Herma. Comme des étudiantes d'aujourd'hui, toutes deux rencontrent des garçons, flirtent un peu...

Elle le raconte à son époux dans une lettre d'une franchise confiante et un peu triste : 

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Extrait du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker.
© zero one film / RadioBremen

Juste avant son quatrième et dernier séjour à Paris, qu'elle prépare en cachette contre le gré de son époux, elle écrit à Rilke, qui s'est installé en France : "J'ai le sentiment de recevoir en cadeau une nouvelle vie, belle et riche, et ce qui se trouve en moi devra alors être libéré. Je me réjouis de vous revoir, je me réjouis de revoir Rodin et de cent mille choses. Maintenant, je ne sais plus comment je dois signer. Je ne suis plus Modersohn. Je ne suis plus non plus Paula Becker, je suis moi et j'espère le devenir de plus en plus." 
De Paris, elle écrit à Otto : "il faut se résoudre à ne pas finir notre vie ensemble." 

Les femmes telles qu'elle les voit

Elle peint beaucoup de petites filles à la mine grave et énigmatique, mais surtout des femmes nues, vieille ou grosses, assises ou debout. "Des femmes dénudées du regard des hommes, écrit Marie Darieussecq dans sa biographie de l'artiste Etre ici est une splendeur (Éditions P.O.L). Qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes." Ni aguicheuses, ni exotiques, ni provocantes, ni victimes, ni éperdues, ni éthérées... les femmes peintes par Paula sont telles que Paula les voit.

Après des siècles de regards masculins sur le corps des femmes, c'est probablement la première femme s'être peinte nue, explique Marie Darrieusecq dans le documentaire consacrée à l'artiste, et à plus forte raison enceinte, comme le fait dans ses toiles de 1907.  "Cette femme, notamment parce que les modèles coûtaient cher, se peint elle : ses seins, ses hanches, son ventre, son nombril. Du coup, ça n’est ni une maman, ni une putain. C’est une femme. Et c’est incroyablement neuf," ajoute la biographe pour FranceInfo.
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Extrait du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker.
© zero one film / RadioBremen

"Schade" - dommage - sera le dernier mot de Paula Modersohn-Becker. Elle n'aura vendu que trois toiles de son vivant.

► Pour commander le DVD du film sur les séjours parisiens de Paula Modersohn-Becker, contacter : anne-claire@zeroone.de