Terriennes

Pays-Bas : le coup de colère d'une scientifique contre la domination masculine

Les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses... Un (mauvais) départ indélébile ?
Les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses... Un (mauvais) départ indélébile ?

En matière de parité hommes femmes, les pays du Nord de l'Europe font figure de modèle. Les Pays-Bas semblaient appartenir à ce cercle vertueux. Mais il semble qu'une réalité moins prestigieuse sourde sous le vernis. La biologiste généticienne Henriette Schlüpmann, directrice de recherche à l'Université des sciences (dures) d'Utrecht a décidé de pousser un cri d'alarme, après le départ de quatre de ses consoeurs du prestigieux établissement, n'hésitant pas à qualifier d'apartheid la main mise des hommes sur les postes de pouvoir au sein de l'éducation supérieure hollandaise.

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Au sommet des sciences dures hollandaises la diversité est belle et bien absente. Qui aura le courage de changer la situation ?

Henriette Schlüpmann
Henriette Schlüpmann
Ne devons-nous pas informer de l'absence totale de diversité dans le « top secteur » auto-proclamé, en haut de la NWO (Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique), dans les comités NWO, chargés de la distribution de l'argent des contribuables, et parmi les professeurs en "beta-sciences" (les beta sciences sont les "dures" comme la physique ou les mathématiques, les alpha sciences regroupent la philosophie et la théologie, et les gamma, les sciences sociales, ndlr) de l’université, ici à Utrecht ? 4 des seules 7 professeures de sexe féminin, sur une cohorte de quelque 100 enseignants en sciences viennent de quitter leurs postes.

Ou bien, craignons-nous de décourager nos étudiant(es) talentueuses ? Et, en attirant l'attention sur l'absence d'une réaffirmation, de détourner les « clients » potentiels de l'Université des sciences d'Utrecht ? Craignons-nous que l'élaboration d'une STRATEGIE POUR LE CHANGEMENT, ébranle les sacro-saintes constructions socio-culturelles qui définissent la hiérarchie, compromettent la productivité, voire la renommée des Pays-Bas ?

L'intégrité intellectuelle exige que les scientifiques cultivent les talents et leur offrent des chances égales, pas de leur faire croire qu'il y a égalité des chances quand ce n’est pas le cas. De toute façon, nos élèves talentueux sont assez sceptiques et futés, tôt ou tard ils découvrent la réalité et en souffrent. Il n'y a pas d'égalité des chances dans notre université (Voir, Les coulisses de la science : Pratiques sexistes dans le recrutement et la sélection des professeurs aux Pays-Bas, 2009, Marieke van den Brink). L'absence de celle-ci porte atteinte à la crédibilité de l'institution éducative supérieure d'Utrecht, à son enseignement et sa recherche.

La domination masculine renforcée par la précarité du travail

La mise en œuvre de l'égalité des chances est entravée par le fait que les chercheurs-mentors sont aussi des concurrents dans le système d'emploi et de financement précaires  de la recherche ; à l'aune de la durée de leur formation, de la longue pratique requise pour atteindre l'excellence dans leur spécialité, la précarité de l'emploi des chercheurs est paradoxale. La stratégie en vigueur pour la réussite dans un tel système repose sur un réseau de solidarité et de fraternité qui s'active pour repousser la concurrence extérieure. Ces réseaux de solidarité ne cultivent pas la diversité parce que celle-là  rend plus difficile l'entente, la confiance ou la “solidarité” établies par quelques uns aux dépens des autres.

Pour freiner une telle dérive, aux Etats-Unis, étudiants, universités, institutions de recherche et de financement, ont imposé, ensemble, la diversité, et ont eu le courage de stopper activement l'exclusion, l'intimidation, le dénigrement, la discrimination. Moyennant des conférences publiques et privées, y compris dans les comités organisateurs, permettant, catalysant, ainsi la communication, la compréhension, la confiance et le respect, et le dépassement des barrières supposées, parité et diversité ont été imposées .

Les résultats sont spectaculaires si l’on compare, par exemple, la diversité à l'oeuvre dans les directions de l'Université d’Utrecht et de l'Institut Scripps d'océanographie (La Jolla, Californie, Etats Unis) - le néant d'un côté, la parité de l'autre. Tout n'est pas parfait non plus de l’autre côté de l'océan, mais pouvons-nous invoquer une quelconque  raison culturelle de nous en tenir à cet apartheid au sommet dans les sciences dures hollandaises et pour toujours ?
Le staff dirigeant mono-sexe de l'université de Utrecht
Le staff dirigeant mono-sexe de l'université de Utrecht

Lorsque l'on mentionne femmes et sciences dans l'histoire, les noms qui viennent en mémoire se comptent sur les doigts d'une main, parmi lesquels l'encyclopédiste Emilie du Châtelet au XVIIIème siècle, la mathématicienne russe Sophia Kovalevskaïa au XIXème, ou Marie Curie, la chimiste-physicienne franco-polonaise du XXème siècle...
En décembre 1971, une membre d'un jury de thèse, future patronne de la doctorante, ouvrait la voie de la revendication avec un préambule mémorable pour l'histoire des sciences. Le texte fut publié dans la revue féministe "Le torchon brûle" puis dans un livre "Autocritique de la science" (Le Seuil, Paris, 1973). En voici un extrait :

(.../...) Nous nous prêtons, vous et moi, à une sorte de comédie surannée dont les conséquences ont été maintes fois décrites et qu'il paraît nécessaire de rappeler une fois de plus :
VOUS : candidate - élève - prévenue - jugée.
MOI : membre du jury invitée - patronne.

(.../...) Vous vous êtes laissée happer au piège de cette société dans laquelle je me suis compromise moi-même. Il y a vingt ans, cette erreur de jugeote était admissible tout au moins pour nous, les femmes, afin de prouver au monde et à nous-mêmes que nous existions en tant qu'être humain.

(.../...) Qu'avons-nous fait, nous, femmes-chercheurs, pour oeuvrer comme nous en avions l'intention à l'abolition de tout ce que nous cherchions à voir disparaître ? Rien, si ce n'est nous compromettre de jour en jour dans ce que vous conviendrez comme moi de nommer (selon une terminologie à la mode très imagée) : dans cette société homosexuelle mâle pensée, mise en place et régie par les hommes, incapable de s'opposer à l'utilisation des trouvailles scientifiques pour des fins belliqueuses.
L'encyclopédiste Emilie du Châtelet, la mathématicienne Sophia Kovalevskaïa et la physicienne Marie Curie - Wikicommons
L'encyclopédiste Emilie du Châtelet, la mathématicienne Sophia Kovalevskaïa et la physicienne Marie Curie - Wikicommons