Peau blanche, masque noir : Rachel Dolezal, une Américaine dans la tourmente

Rachel Dolezal, militante des droits humains, blanche de peau, avait décidé de se définir comme noire. On lui a fait savoir brutalement que ce n'était pas permis.
Rachel Dolezal, militante des droits humains, blanche de peau, avait décidé de se définir comme noire. On lui a fait savoir brutalement que ce n'était pas permis.
Anthony Quintano/NBC News via AP

Alors que les actes de racisme envers les afro-américains se multiplient aux Etats-Unis, une affaire secoue l'Amérique bien pensante : cheveux crépus et peau caramel, Rachel Dolezal, figure locale des droits des Noirs dans l'Etat de Washington se faisait passer pour noire, une supercherie dénoncée par ses parents blancs. La militante a été obligée de démissionner de l'organisation de défense des droits humains qu'elle présidait. Et n'en finit pas de s'expliquer.

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Les cas de personnes noires de peau qui veulent être blanches ne sont pas rares. Parmi elles, le chanteur Michael Jackson se tient au premier rang, s'étant tué à petit feu, à force d'opérations chirurgicales et de blanchiment de peau. La mode africaine renforce, elle aussi, cette tendance schizophrène et mortifère. Avec La Tache (The humain stain), peut-être son meilleur roman, l'américain Philip Roth se penche sur les identités floues : son héros, le professeur Coleman, accusé de racisme anti noir, est en fait lui-même un noir qui s'est prétendu blanc, aidé par une couleur de peau très clair.

Dans son livre "Peau noire, masques blancs", le psychiatre anticolonialiste  d'origine antillaise Frantz Fanon décrit le processus qui conduit femmes et hommes noirs à vouloir se couler dans la peau des blancs, une fausse voie pour sortir de l'esclavage et de l'exploitation. Dangereuse illusion : les dominés en adoptant les codes des dominants, abandonnent leur identité et la dignités nécessaires à leur combat.

"Le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc", écrivait-il. "Le Noir veut être Blanc. Le Blanc s’acharne à réaliser une condition d’homme. (.../...) Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur. (.../...) Aussi pénible que puisse être pour nous cette constatation, nous sommes obligé de la faire : pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc."

Mais voilà que, cas certainement extrêmement rare, une femme, américaine, blanche, se pense et se veut noire dans un pays marqué par la ségrégation et le racisme. La découverte de ce passage remue, fait réagir, bouscule, jusqu'à crier à l'usurpation d'identité, tant il est rare que le dominant veuille devenir le dominé - et ce qui choque alors sans doute c'est cette appropriation de la condition de "victime" - "même ça, vous me le prenez" pourraient crier alors les "vrais" discriminés.  

Identités liées à l'histoire

Être noir aux États-Unis est une question d'identité socio-historique et culturelle, pas uniquement une couleur de peau. La société esclavagiste américaine avait imposé une identité séparée par la règle d’une seule goutte de sang («one-drop rule») : toute personne ayant un ancêtre noir, même lointain, était considérée comme noire. Et se proclamer pour des citoyens d'apparence blanche, descendants d'esclaves, devient alors une question de fierté. Le président Barack Obama fils d'une mère blanche et d'un père noir pouvait se définir, métisse, noir ou blanc, il a choisi noir.

Le cas de Rachel Dolezal a conduit nombre de citoyens des Etats-Unis, descendants d'esclaves, à réaffirmer cette appartenance, quelle que soit leur apparence. Sur les réseaux sociaux, ils ont posté leur "#blackreceipts", récépissé de leur lignée.

"C'est ma mère et moi, d'accord", proclame cet internaute à l'appui du mot dièse  #blackreceipts
"C'est ma mère et moi, d'accord", proclame cet internaute à l'appui du mot dièse  #blackreceipts
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Rachel Dolezal était-elle malhonnête ou s'inventait-elle une vraie fausse identité ? Réelle militante des droits humains, elle poussait très loin l'identification à ceux qu'elle défendait, les Afro-américains de son secteur, au sud de l'Etat de Washington (à l'extrême Nord-Ouest des Etats-Unis). S'affirmant noire, alors qu'elle était née dans une famille de la classe moyenne blanche, elle a aussi rempli un formulaire de sa ville de Spokane en indiquant être en partie noire, blanche et de sang indien, cela afin de pouvoir occuper un poste de médiateur indépendant pour la police.

Pour se défendre, après des explications hésitantes, Rachel Dolezal a accordé un entretien à NBC (ci dessous en anglais), où elle confesse "s'identifier comme noire" depuis sa plus tendre enfance. "Je dirais que cela a commencé vers l'âge de cinq ans. Je me dessinais avec un crayon marron, pas un crayon couleur pêche, avec des cheveux noirs bouclés".

Entre rêves et impostures

Et qui n'a pas rêvé, enfant, d'être autre que ce qui était assigné par la naissance. Née dans une famille juive, moitié ashkénaze, moitié séfarade, et très blonde, à 8 ans, je m'imaginais indienne d'Inde, portant sari et vivant dans un conte brahmane du 19ème siècle. L'une de mes filles, à l'école, se disait écossaise auprès de ses élèves et professeurs, sans autre lien avec cette contrée qu'un voyage merveilleux sur l'île de Skye.

Les passages identitaires de Rachel Dolezal font ressurgir d'autre histoire, vraies impostures, comme celle de la prétendue Misha Defonseca qui avait écrit "Survivre avec les loups", récit d'une petite fille juive polonaise, réchappée de la Shoah. Le livre fut un best-seller, suivi d'une adaptation cinématographique. L'auteure, belge, n'était pas juive, encore moins rescapée, mais fille d'un résistant ayant trahi sous la torture. Elle expliqua que cette supercherie avait été sa bouée de sauvetage à cette honte ontologique.

En ces temps de recroquevillement sur des identités figées, d'autres militent pour des terres inconnues comme ces hommes qui se disent femmes, et réciproquement, obligeant à reconnaître que ce que l'on est se façonne aussi dans le social, dans le rapport aux autres et au monde.

Enfance brouillée

Rachel Dolezal a reconnu, visiblement avec difficulté, qu'elle était blanche, en concédant le fait qu'une photo d'elle à 16 ans montrait une jeune fille, dont elle parle à la troisième personne, "identifiable en tant que blanche par ceux qui la voient". Ce processus, la jeune femme l'a mené loin, nous révèle l'Agence France Presse. Depuis que ses parents Lawrence et Ruthanne Dolezal, du Montana (ouest), ont révélé la supercherie la semaine dernière, l'histoire personnelle de la jeune femme a émergé : une adolescence dans le Mississippi (sud) où elle côtoie quotidiennement la culture noire, des études à la Howard University à Washington, grande université noire de la capitale, des années de militantisme dans le nord-ouest du pays. Avec des détails troublants : une bataille pour la garde d'un de ses quatre frères noirs adoptés par ses parents, un ami noir qu'elle fait passer pour son père, jusqu'à une plainte classée sans suite pour discrimination raciale anti-blancs quand elle était étudiante - blanche - à Howard.

Ses parents ne sont pas tendres avec elle aujourd'hui - ce sont eux qui l'ont "dénoncée" et sur la chaîne Fox News, après l'interview de leur fille, ils s'avouent "inquiets du niveau de malhonnêteté que Rachel montre". Parce que pour eux, comme pour toute cette Amérique pétrie de morale chrétienne, peu importent les souffrances d'une femme ou les choix militants, ce qui déclenche le rejet c'est le mensonge. A Bill Clinton, on ne reprochait pas ses frasques sexuelles avec la stagiaire Monica Lewinsky, mais le mensonge énoncé pour les dissimuler.

La condamnation de Rachel Dolezal est forte, elle s'amplifie de jour en jour. Les sociologues experts sur les questions d'identités raciales, interrogés par l'AFP sont peu amènes à son égard. Pour Matthew Hughey, de l'University of Connecticut, ce travestissement "l'a dédouanée de sa responsabilité de femme blanche à se battre pour l'égalité".  Charles Gallagher, qui dirige le département de sociologie à La Salle University (Pennsylvanie), estime que cette histoire est "une diversion au simple fait que l'Amérique reste un pays où le privilège blanc et le racisme sont la norme". Plonger à ce point dans une identité noire "sape l'excellent travail qu'elle a fait" pour la cause noire, ajoute G. Reginald Daniel, lui même noir, de l'Université de Californie, "cette posture d'imitation et d'appropriation finit par être irrespectueuse".

Une caricature du New Yorker fait mouche : on y voit (ci-dessous) Rachel croquée en 13 nuances de couleur de peau, du plus sombre au plus clair.

Je ne prétendais pas que j'étais noire mais j'aurais pu être autre chose que blanche

Une autre femme s'est pourtant dressée en avocate de la défense. Dans un texte fort, publié par le Washington Post, la journaliste et écrivaine Hannah Miet proclame "qu'elle aurait pu être Rachel Dolezal. Parce que je suis une femme blanche qui a fréquenté les Black Panthers. En 2006, j'ai rejoins un cercle de Black Panthers (militants noirs américains ayant eu recours à la violence pour défendre leurs droits civiques, tels Angela Davis, ndlr) et d'autres minorités activistes. Je venais à des rencontres hebdomadaires dans des entourages où bien peu de blancs circulaient - South Bronx, Flatbush, ou encore Bedford-Stuyvesant (quartiers de New York, ndlr).
Je tenais des monologues intérieurs sur "nos" combats et je protestais contre les brutalités policières racistes, comme si moi-même j'en étais victime. J'avais 19 ans et je traversais une crise d'identité, sans doute pas comme celle de Rachel Dolezal. Mais comme elle, je  peux me dissoudre dans des groupes marginaux, mais je le fais avec l'apparence d'une juive aux cheveux presque afro… (.../...)
Adolescente, j'habitais à Harlem (l'un des quartiers afro-américains de New York, ndlr), je sortais avec un Black Panther et j'avais accroché un poster de Bob Marley fumant un joint aux murs de ma chambre. Mais en réalité,  je ne faisais pas face à la discrimination. J'étais ce qu'on appelle 'ethniquement blanche'. Je ne prétendais pas que j'étais noire, mais je me sentais autre chose que blanche. (.../...) Certains membres blancs de notre groupe écrivaient des poèmes ou des chansons à la première personne, évoquant NOTRE combat, NOTRE peuple, ce qui ébranlait les Black Panthers. Cette période de confusion me permet d'être en empathie avec Dolezal, même si je n'ai pas de sympathie pour ses mensonges.
"

Le New York Times et USA Today, deux quotidiens, qui comme beaucoup d'autres ont mis à la Une l'affaire Rachez Dolezal...
Le New York Times et USA Today, deux quotidiens, qui comme beaucoup d'autres ont mis à la Une l'affaire Rachez Dolezal...

"Mentirvrai"

Dans un beau portait intitulé "Au coeur de la tempête, ce cri de défi, 'Je m'identifie comme noire'", le New York Times penche lui aussi en faveur de l'accusée : "Lorsqu'elle est partie rejoindre son oncle dans une partie largement blanche de la ville Coeur d'Alene (Idaho, Nord Ouest), en 2004, Rachel A. Dolezal était encore une blonde à la peau pâle qui se présentait comme une femme blanche, ex épouse d'un mari noir, et mère d'un enfant métisse. Mais après quelques années, son profond engagement pour la cause et la culture noires s'intensifia. Ses collègues et amis commencèrent à l'entendre dire qu'elle était de sang mêlé, et même qu'elle était noire. Tous étaient admiratifs de son travail à l'Institut pour l'éducation aux droits humains de Coeur d'Alêne". Le quotidien salue aussi le débat nécessaire que cet exemple a provoqué autour de "l'identité raciale".

Née au coeur des années 1970, fille de hippies, adorateurs de Jésus, qui avaient adopté et élevé quatre enfants noirs, outre leurs deux "biologiques", accomplissant leur retour à la terre, et vivant dans un tipi indien, Rachel Dolezal était sans doute prédestinée à brouiller ses frontières intérieures. Une vie comme un roman. Or, ces questions d'identité touchent aussi au romanesque, à l'invention fictionnelle, au "mentirvrai" tel que l'entendait l'écrivain poète Aragon, qui aimait tant lui-même traverser les miroirs.

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