Terriennes

Père Abdo, libanais, humaniste, féministe

Cela fait plus de 15 ans que le Père Abdo aide les Libanaises violentées, quelle que soit leur religion
Cela fait plus de 15 ans que le Père Abdo aide les Libanaises violentées, quelle que soit leur religion
Sophia Marchesin

Au Liban, le Père Abdo est un pionnier dans la lutte contre les violences faites aux femmes.  Il y a quinze ans, ce prête maronite a ouvert le premier refuge pour accueillir les exclues de cette société patriarcale, sans distinction de religion : prostituées, mères célibataires, femmes battues ou victimes de viol.

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Tous les matins, lorsque Salma ouvre son armoire, elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil au jean délavé et à la chemise blanche pendus sur un cintre. La dernière fois qu’elle a porté cette tenue, c’était une nuit de l’été 2013. « J’ai fui la maison de mes parents avec rien d’autre,  quand je les vois, ça m’aide à avancer. »

Cette Libanaise, âgée aujourd’hui de 23 ans, a été battue toute son enfance par son père puis mariée de force à 16 ans à un homme, également violent. « Il me torturait à l’électricité, et me frappait, j’ai fait sept tentatives de suicide » décrit-elle en montrant les cicatrices qui entourent ses fins poignets.

Lors de sa fuite, elle est interceptée par un policier, elle est emmenée à l’association Maryam et Martha, un refuge pour femmes maltraitées à Balloune, à une trentaine de kilomètres de Beyrouth. « Quand je suis arrivée ici, se souvient-elle, j'étais perdue, je ne pensais pas qu’un tel lieu pouvait exister. »

Les victimes réfugiées auprès du père Abdo participent aux tâches quotidiennes de la communauté
Les victimes réfugiées auprès du père Abdo participent aux tâches quotidiennes de la communauté
Sophia Marchesin

Redonner confiance en soi


Dans ce centre, 42 femmes et 15 enfants, toutes confessions religieuses confondues, se reconstruisent pendant un ou deux ans, le temps d’accomplir ce qu’on appelle ici « le programme de réhabilitation ». On y apprend un métier et à reprendre confiance en soi pour redevenir autonome.

À l’origine de ce lieu de vie, il y a le Père Abdo. Il y a quinze ans, alors qu’il reçoit deux femmes violentées dans sa paroisse de Beyrouth, il aménage un appartement en refuge. « C’était très mal vu, car en général, les femmes ne sortent pas des foyers. » Un an plus tard, face à l’afflux, il ouvre un centre plus grand à Balloune. « On n'avait pas de personnel qualifié comme des psychologues ou des assistantes sociales, sourit le prêtre de 53 ans. Il y a des mères célibataires, des anciennes prostituées ou des prisonnières. Ce n’était pas facile d’intégrer cette problématique dans la société... mais petit à petit on a réussi ! »

Je lutte pour le côté social de l'Eglise plutôt que pour la liturgie

Ce passionné de philosophie et de physique, pionnier dans ce combat n’hésite pas à aborder des sujets sensibles, comme la sexualité avant le mariage, ou la contraception. « Notre société est paradoxale. On enferme les filles dans le silence, alors qu’on peut trouver la pilule de 4eme génération avant qu’elle ne soit vendue en France ! ». Pudique, il préfère se dire humaniste plutôt que féministe : «  Je lutte, je travaille au nom de l'Eglise, plus pour le côté social que pour la liturgie. »

Vitrail dans la salle commune de l'association, représentant Jésus aux côtés et de Marie et Martha
Vitrail dans la salle commune de l'association, représentant Jésus aux côtés et de Marie et Martha
Sophia Marchesin

Une société religieuse et conservatrice


Mais cette position progressiste reste exceptionnelle. En général, la société religieuse et civile reste très conservatrice sur la question de l’émancipation féminine. Aujourd’hui, seulement cinq structures dans tout le pays, comme Maryam et Martha, prennent en charge des femmes violentées. Pourtant, la demande reste forte. Impossible d’obtenir des statistiques précises sur cette maltraitance, mais selon Kafa, la principale association féministe du Liban, au moins une femme meurt tous les mois sous les coups d’un homme.

Maya Ammar, la porte-parole de ce mouvement pointe un problème de taille : peu de femmes osent se plaindre. « Au Liban, la femme incarne l’unité de la famille. Si elle ose parler, elle brise cette union, déplore la militante. Alors quand elle est victime de violences, la famille préfère penser qu’elle ment

Elle regrette aussi l’absence de positions politiques pour créer des structures d’hébergement essentiellement laïques et étatiques. Pour autant, le débat émerge peu à peu dans l’espace public. L’an dernier, en avril 2014, le Parlement a voté une loi sur la violence conjugale.  « Pour le moment, les procédures sont très longues, poursuit Maya Amar, et en un an il n’y a eu que vingt-cinq condamnations, ce qui est trop peu par rapport au nombre de plaintes ! » Pour comparer dans son centre d’appels, Kafa a comptabilisé en 2014, 2500 coups de fils de femmes violentées.

De son côté le Père Abdo reste optimiste, et constate quelques avancées dans les mentalités. « Au début quand on accueillait une mère célibataire, elle n'avait pas le droit de garder son enfant, on la traitait de prostituée, se remémore-t-il. Elle pourra peut-être bientôt donner sa nationalité à l’enfant, et il existe des réconciliations avec les familles. On vient même nous remercier pour avoir sauvé une fille. »

Dans sa chambre, Salma la jeune résidente de l’association, se concentre sur une broderie. Elle brode sur son canevas le mot « maman » : « Ma mère est aussi battue. Mais moi j’ai la chance d’avoir trouvé une nouvelle famille, souffle-t-elle à demi-mots.  Et aujourd’hui, je sais que je n’aurai plus jamais peur de vivre. »
 

Broderies confectionnées par les jeunes filles: "<em>Se concentrer sur une activité aussi minutieuse leur permet d'oublier quelques instants leurs problèmes</em>" constate le père Abdo
Broderies confectionnées par les jeunes filles: "Se concentrer sur une activité aussi minutieuse leur permet d'oublier quelques instants leurs problèmes" constate le père Abdo
Sophia Marchesin