Pérou : seins nus pour défendre le droit à l'avortement

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Le débat sur l'avortement s'invite en pleine campagne de l'entre-deux-tours de la présidentielle au Pérou. Une dizaine de femmes a défilé seins nus en plein coeur de Lima, le 19 mai dernier, contre une réforme qui prévoit de condamner toute femme ayant recours à l'IVG à 50 jours de travaux d'intérêt général.

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Cinquante jours de travaux d'intérêt général pour avoir subi un IVG. Voilà de quoi relancer le débat sur l'avortement, au Pérou, où cet acte reste interdit par la loi, sauf en cas de mise en danger de la santé et de la vie de la mère. La réforme en question prévoit de transformer les 2 ans de prison actuelllement en vigueur pour les contrevenantes (3 mois en cas de viol), en travaux d'intérêt général. Une aberration selon les militantes féministes.

Elles étaient donc une dizaine à s'être données rendez-vous la semaine dernière devant le Congrès à Lima. Tout d'abord en sous-vêtements, puis, seins nus, à la manières des "Femen". Sur leur torse, ces mots peints en noir : "Keiko, no va" (Keiko, ça ne va pas). La candidate à la présidentielle s'est dite favorable à cette réforme. La fille de l'ancien président péruvien est arrivée en tête avec 38% des voix lors du premier tour, le 10 avril dernier.

"Keiko, ça ne va pas!"

 
Alberto Fujimori est emprisonné depuis 2009 pour avoir commandité deux massacres perpétrés par un escadron de la mort en 1991-1992 au cours desquels 25 personnes avaient été assassinées, dont un enfant, dans le cadre de la lutte contre la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Il avait notamment ordonné la stérilisation de 300 000 paysannes.

Relire notre article :
> Au Pérou, 300 000 femmes stérilisées de force
Le rassemblement a vite tourné court. Les manifestantes ont été dispersées à coup de matraques et de gaz lacrymogènes par les policiers, comme en témoigne cette vidéo diffusée sur le net.
 
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Au cours des cinq derniers mois, la capitale Lima a connu plusieurs manifestations féministes en faveur de l'avortement. L'IVG est au coeur du débat public, notamment depuis le rejet par la commission des lois du Parlement d'une proposition de loi visant à dépénaliser l'avortement en cas de viol, fermant la possibilité d'un débat au Parlement avant la clôture de la session parlementaire en juillet 2016. Cela malgré l'appel lancé officiellement par l'ONU à l'adresse du Pérou en faveur d'un tel changement. En réaction, des dizaines de femmes avaient déjà pris la tête d'une manifestation devant le Congrès.
 
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"les femmes doivent pouvoir disposer de leur propre corps" Ollanta Humala, président "sortant" du Pérou
Pour la première fois dans l'histoire du pays, un président avait pris fait et cause en faveur de la dépénalisation de l'avortement. C'était en juin dernier, à la télévision, Ollanta Humala déclare que "les femmes doivent pouvoir disposer de leur propre corps". Derrière l'homme, se cache souvent la femme. Le président péruvien, un ancien lieutenant colonel de l'armée de 53 ans, a également soutenu l'initiative de son épouse, Nadine Heredia, qui avait posté mi-août un tweet en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps.

#Laissezladécider


"Pour nos droits et ceux de nos filles. Plus d'éducation sexuelle, moins de morts par avortement. #Laissezladécider " (#DejalaDecidir), avait alors écrit Nadine Heredia, joignant à son message une photo de ses filles mineures. Le président avait relayé le message sur son propre compte Twitter.
 

La campagne #Laissezladécider avait recueilli dès septembre 2014, plus de 64 000 signatures, c'est ainsi qu'une première tentative de proposition de loi pour dépénaliser l'IVG en cas de viol avait pu être déposé. Pour marquer les consciences, les militantes publient alors des chiffres alarmants sur les violences sexuelles. 1 jeune femme sur 5 est victime de viol avant ses 15 ans, de la part de son entourage. Et dans 80% des cas, les victimes sont des mineures.
Tract de mobilisation du mouvement "Dejala Decidir" (Laisse la décider) publiée sur les réseaux sociaux.
Tract de mobilisation du mouvement "Dejala Decidir" (Laisse la décider) publiée sur les réseaux sociaux.
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"C’est un cri, une exigence de justice, de rébellion contre la culpabilité, le silence assassin", lit-on sur le portail Facebook de l’appel à la mobilisation.

"Mon père m’a violée à 12 ans, je ne veux pas devenir la mère de mon frère", pouvait-on lire sur la pancarte brandie par une manifestante lors d'un des rassemblements organisés au cours de l'année dans le pays, comme ici à Cuzco, une ville conservatrice des Andes péruviennes. Un slogan qui laisse de marbre la plupart des passants ou parfois provoque même de violentes réactions chez ceux qui défendent l'interdiction de l'IVG, ceux-là n'hésiteront pas à traiter d'"assassins", les militants rassemblés dans la rue. 

Car le camp d'en face mobilise aussi ses troupes, et elles sont nombreuses. L'Eglise catholique a lancé l'an dernier une campagne pour appeller ses fidèles et les politiques à protester contre toute éventualité de dépénalisation. L'Eglise catholique reste la religion majoritaire au Pérou (26 millions sur les 30 millions d'habitants, selon le Vatican).

L'avortement est pourtant une réalité au Pérou. Sur le site de Médecins du monde, on peut lire ces chiffres : sur 1 million de grossesses chaque année au Pérou, 37 à 40 % sont interrompues par des avortements. Pratiqués dans des mauvaises conditions, entraînant des complications, ils constituent l’une des causes principales de mortalité et de morbidité maternelle, notamment parmi les femmes les plus défavorisées qui ont un accès limité aux services de santé. La mise en place de mesures garantissant l’accès à des méthodes modernes de contraception et la prise en charge des complications suite à un avortement amélioreraient nettement la santé des femmes péruviennes, estime l'organisation humanitaire.
 
En attendant le second tour...

Les services « blanchiment d’argent » du parquet général enquêtent sur des fonds que le parti de centre droit de Keiko Fujimori a reçus ainsi que sur l’achat de terres par son mari. Cela concernerait une contribution d’une valeur de près d’un millions de dollars. Keiko Fujimori, qui a obtenu plus de 38 % au premier tour le 10 avril, est donnée au coude à coude au second tour avec son rival centriste, l’ex-ministre de l’économie Pedro Pablo Kuczynski (25 % au premier tour). Le second tour se tiendra le 5 juin 2016.

Le président actuel Ollanta Humala ne peut pas présenter à sa propre succession à cause de la constitution péruvienne qui interdit d'effectuer deux mandats successifs.

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