Terriennes

Norvège : peut-on éduquer les hommes contre la violence ?

Mohamed venu du Liban, à gauche, et Nabil du Maroc, à droite, tiennent une banderole devant la cathédrale de Cologne pour s'excuser des crimes commis par d'autres migrants dans cette ville, lors de la nuit du nouvel an : "<em>Nous nous dressons en solidarité avec vous, nous refusons la violence et nous espérons que vous accepterez nos excuses</em>".
Mohamed venu du Liban, à gauche, et Nabil du Maroc, à droite, tiennent une banderole devant la cathédrale de Cologne pour s'excuser des crimes commis par d'autres migrants dans cette ville, lors de la nuit du nouvel an : "Nous nous dressons en solidarité avec vous, nous refusons la violence et nous espérons que vous accepterez nos excuses".
AP Photo/Martin Meissner

Après les centaines de plaintes déposées pour viols ou agressions sexuelles, on ne saura peut-être jamais ce qui s’est réellement passé la nuit de Saint Sylvestre 2016 à Cologne, en Allemagne. Mais il est urgent de penser aux remèdes, comme en Norvège, où l'on dispense depuis quelques années des cours de relations entre les sexes aux arrivants. Explications de la journaliste et écrivaine norvégienne Vibeke Knoop Rachline.

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« Avant de venir en Norvège, je pensais que je devais décider pour les femmes. Maintenant, j’ai changé d’avis. » Hieno Brane a dû apprendre à concilier deux cultures totalement opposées. Il vient d’Erythrée, et a demandé l’asile en Norvège. Il a suivi l’un des cours organisés par la société Hero pour apprendre le rôle, les mœurs et le comportement des femmes en Norvège, afin de prévenir les incompréhensions, les violences et/ou viols.

« Au début, j’ai eu du mal à accepter que des femmes décident pour moi. Mais j’ai compris ce que voulait dire l’égalité des sexes », explique-t-il à la télévision TV2. Le cours s’appelle « ensemble pour la sécurité » dont le but est de prévenir la violence sexuelle et le viol. Les participants doivent travailler ensemble et faire un effort pour augmenter la sécurité des femmes en se positionnant envers ce que les autres font et disent. De cette façon, on peut approcher les thèmes difficiles en évitant que les participants se sentent gênés ou humiliés.

Comprendre les codes

 « C’est un cours pour aider les demandeurs d’asile à comprendre les codes norvégiens, en expliquant comment les hommes et les femmes se retrouvent ensemble et peuvent même flirter, sans plus », explique Linda Hagen, chef de section de Hero à Stavanger.

Depuis les événements de Cologne dans la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 206, au cours de laquelle des dizaines de femmes se sont fait voler, agresser, parfois jusqu’au viol, les dirigeants et médias du monde entier sont en quête d’initiatives qui pourraient remédier à l’incompréhension hommes-femmes, brutalement mise à nu. Comme en Norvège, des cours vont désormais être testés en Belgique

La pionnière de ces « formations », Annette Thommessen, secrétaire générale de NOAS (organisation norvégienne des demandeurs d’asile), a dû subir des injures et des menaces de mort pour avoir osé dire dès 1990 qu’il fallait enseigner les mœurs norvégiennes aux demandeurs d’asile. Elle avait évoqué le choc que pouvaient ressentir des hommes, issus de sociétés ultra-puritaines, musulmanes, en voyant des femmes seins nus sur les plages. A l’époque la plupart des immigrés en Norvège étaient Pakistanais. Certains d’entre eux disaient d’elle qu’elle était « mentalement excisée ». Mais l’idée était née, et peu après plusieurs associations et institutions organisèrent ce genre de cours. En 2012, ils furent dispensés dans tous les centres d’accueil en Norvège.

Ce sont eux qui nous demandent de l’aide
Jannicke Stav, psychologue

« La demande est remontée des centres d’hébergement », explique la psychologue Jannicke Stav, du mouvement Alternative à la violence. « Nous expliquons à ces hommes que ce n’est pas parce qu’une femme met une jupe courte et sort seule qu’elle invite au sexe. Ils n’ont aucun point de repère, sauf les mauvaises séries à la télévision ou les femmes sont souvent ‘légères’. C’est très perturbant pour eux, et ces images ne leur inculquent aucun respect pour le corps des autres. Par ailleurs, ils n’ont jamais entendu parler de parité ou de lutte des femmes, ni des codes de comportement à mille lieues des leurs dans leur pays. En fait, ce sont eux qui nous demandent de l’aide. Ils ont besoin d’un mode d’emploi en quelque sorte », explique encore Jannicke Stav, qui souligne que leur intervention est préventive, dans un groupe à risque.


A propos de l'auteure : Vibeke Knoop Rachline vit à Paris d'où elle écrit pour plusieurs journaux norvégiens dont le Aftenposten, le plus lu des quotidiens. Elle a publié un livre (en norvégien) avec une autre célèbre franco-norvégienne, la magistrate et personnalité politique Eva Joly, ainsi qu'un délicieux essai (en français) sur "Les Norvégiens pacifistes". 

Pour les Norvégiens, il s’agit d’un choc de civilisation, ou plutôt de culture. Entre des hommes, souvent seuls, ayant abandonné leur pays et leur famille, cherchant refuge dans un pays très loin et très différent - et des femmes habituées à un certain style de vie, libérées et émancipées. Comble de provocation aux yeux de ces hommes : elles sont légèrement vêtues, sortent seules ou entre femmes et boivent de l’alcool. Comportement banal dans les pays occidentaux, mais pas dans les pays d’où viennent des migrants. En Norvège, comme dans d’autres pays, ce fut effectivement un choc. Il y eut des agressions, voire des viols, surtout en 2011, dont certains auteurs – pas tous, loin de là – étaient des immigrés récemment arrivés.

Pour les cours, tous les élèves sont volontaires, car il ne faut stigmatiser personne. Les participants apprennent à « distinguer la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal ». Les élèves travaillent sur un manuel qui stipule entre autre que « forcer quelqu’un à avoir un rapport sexuel n’est pas autorisé en Norvège, même si vous êtes marié à cette personne ».

Les hommes sont faibles, c'est difficile de se contrôler
Abdu Osman Kelifa, ancien 'élève'

Ces cours suscitent un grand intérêt dans le monde. Abdu Osman Kelifa, ancien élève, déclare au New York Times : « Les hommes sont faibles et quand ils voient quelqu'un leur sourire, c'est difficile de se contrôler. » C’était alors un nouveau monde pour lui. « Les Norvégiennes peuvent exercer n'importe quel métier, de Premier ministre à conductrice de camion, et peuvent aussi s'amuser dans les bars ou dans la rue sans être ennuyées », ajoute-t-il.

Il est trop tôt pour tirer des conclusions et savoir si ces cours font véritablement baisser la violence, mais selon Jannicke Stav, l’expérience est positive. « Les participants discutent beaucoup plus entre eux et veulent résoudre d’éventuels conflits, même entre eux, de manière pacifique. » Comme Kelifa, ils ont compris les différences entre la situation des femmes dans un pays égalitaire comme la Norvège et le leur.

Et si autant de Norvégiens étaient regroupés, loin de chez eux, avec si peu de place et de nourriture...

« Mais n’oublions pas que les demandeurs d’asile sont souvent dans une situation précaire. Ils n’ont pas le droit de travailler, et font face à un avenir incertain. Les cours visent aussi à les aider à supporter cette situation », remarque Jannicke Stav.

L'histoire de Caitlin Duncan, sauvée à Cologne par... des migrants

Elle est américaine, elle a 27 ans et elle est étudiante en neuro-sciences.  Lors de cette fatale nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, elle a connu la peur de sa vie. Alors qu'elle venait d'arriver sur la place qui sépare la gare de la cathédrale de la grande ville rhénane, elle a été emportée dans la mêlée et séparée de son fiancé (allemand) par un groupe de jeunes gens dont l'un lui arracha son chapeau, un autre voulu l'embrasser sur le visage, et un troisième dans le cou. C'est là que son histoire prend un autre tour : des "étrangers" la voyant en état de choc s'approchent, lui offrent de prendre un taxi pour "la seule adresse qu'elle connaissait, celle de la famille de son financé", et ils forment une sorte de ceinture de sécurité autour d'elle jusqu'à la station de taxis. Elle a raconté ce sauvetage par ces jeunes Syriens au New York Times qui a alors appelé Ahmad Mohammad l'un des sauveteurs, un instituteur d'Alep qui a fui la Syrie en 2014. Lui-même confie s'être senti très mal face à ces "mauvais garçons, ivres et qui avaient pris de la marijuana… et qui avaient perdu l'esprit. Quand nous avons entendu ensuite que certains voulaient que les réfugiés repartent, nous avons été tristes. Nous savons qu'il y a de mauvaises personnes, mais les bonnes, personne n'en parle." Caitlin Duncan dit encore qu'elle a été effrayée par la police qui repoussait la foule sur la place. Et qu'elle a été très surprise du nombre de plaintes déposées par d'autres femmes : "Je n'ai pas vu que cela arrivait à d'autres. J'ai été surprise d'apprendre qu'il y avait eu tant de violences…"

La Belgique vient de décider d’instaurer des cours similaires, et le Danemark pourrait suivre. Mais pour l’instant, l’initiative norvégienne reste inédite en Europe, sauf en Bavière, dans un seul refuge, dédié aux migrants adolescents. Entretemps, la Norvège pourrait les abandonner, officiellement pour restrictions budgétaires. Alors que le nombre de demandeurs d’asile n’a jamais été aussi élevé… Et au moment où les retombées commencent à être vraiment positives, selon Jannicke Stav : « Ça se passe vraiment bien dans les centres maintenant. J’aurais bien voulu voir ce qui se passerait si autant de Norvégiens de souche étaient regroupés dans les mêmes conditions, loin de chez eux, avec si peu de place et de nourriture ».

La nouvelle ministre de l’intégration et de l’immigration, Sylvi Listhaug (Parti du Progrès, populiste), veut relancer les cours, tout en s’assurant « qu’ils contiennent des vraies valeurs norvégiennes ». Il y a aussi des séances d’information sur place, avant le départ, surtout de Syrie pour les réfugiés sur « quota » de l’ONU. Ceux-ci apprennent notamment qu’un homme ne peut avoir qu’une seule épouse, que les jeunes filles choisissent elles-mêmes leur mari et que deux hommes peuvent s’aimer et s’embrasser dans la rue.

Qu’en est-il en Allemagne ? On y vient. « Aussi bien les Allemands que les réfugiés ont des attentes qu’aucun des deux côtés ne peut satisfaire. Il y avait une sorte de mode il y a quelques mois, quand on disait que c’était cool d’aller dans un centre d’accueil et donner des vieux vêtements. Mais cette hystérie joyeuse a viré à l’hystérie de frustration », explique Thomas Bönig, qui a commencé ce genre de cours à Cologne. « On ne fait pas d’un réfugié un Allemand uniquement en lui donnant un vieux pull. Cela prend du temps, et les deux parties doivent se rapprocher avec flexibilité. »

Glissements sémantiques après Cologne

En attendant, les interprétations et commentaires des évènements de la Saint Sylvestre ou d’autres similaires, notamment en Suède, vont bon train. La féministe allemande Alice Schwarzer, fondatrice de l'emblématique journal Emma à Cologne, compare les faits aux agressions sexuelles et viols de la Place Tahrir en Egypte de 2012 à 2014, durant la révolution dite « de Papyrus ». Elle appelle cela un « défaut de l’intégration ».

Kristina Schröder, ministre chrétienne-démocrate de la Famille, des Femmes et de la Jeunesse du gouvernement Merkel de 2009 à 2013, déclare, quant à elle, que ces attitudes irrespectueuses envers les femmes font partie de la civilisation musulmane.  « Nous devons dire à tous les nouveaux immigrés : pour vivre ici, vous devrez renoncer au ‘code d’honneur’ qui caractérise certains hommes du monde arabe, et qui dérive souvent vers de la violence envers les femmes. Sinon, il n'y aura pas d'avenir pour vous ici », disait-elle au journal Bild, quotidien très populaire outre-Rhin qui surfe souvent sur le sensationnel mais qui a aussi soutenu la politique de Mme Merkel vis-à-vis des réfugiés.

Enfin, Angela Merkel elle-même a fini par lâcher que « le sentiment – des femmes dans ce cas – d’être totalement livrées à elles-mêmes et sans défense est pour moi personnellement insupportable. Il s’agit d’envoyer des signaux clairs à ceux qui refusent de respecter notre droit. » .

En Suède, certains vont jusqu’à évoquer « une nouvelle forme de terrorisme » et accusent la police de Stockholm d'avoir caché la gravité des violences sexuelles lors d’un festival de musique parce qu’une grande partie des accusés étaient des demandeurs d’asile très jeunes, surtout des Afghans, par crainte, sans doute légitime, de réactions racistes.

Mais il est bon de rappeler que tous les hommes qui harcèlent ou brutalisent les femmes ne sont pas tous des demandeurs d’asile, loin de là. Il existe peu de données statistiques sur cette criminalité qui n'est étudiée que depuis quelques dizaines d'années. Toutes les victimes ne portent pas plainte, surtout s’il s’agit du conjoint ou d’un proche, ce qui n’est pas rare. Le nombre de plaintes à Cologne est en fait très élevé, ce qui est rare. Mais lors du Carnaval de Cologne, période de tous les excès, ou du festival de la bière de Munich, les agressions perpétrés par des Allemands « de souche » sont légions et elles sont alors vécues comme quasi « normales ».

La grande misère sexuelle de ces réfugiés, celle racontée voilà 40 ans par l'écrivain poète Tahar Ben Jelloun dans "La plus haute des solitudes" ; le conflit entre les images d'une publicité souvent très érotisée, la pornographie qui circule à la vitesse de l'Internet et des règles strictes édictées par des sociétés, aussi bien au Sud qu'au Nord, à l'Est qu'à l'Ouest, où la sexualité est souvent réprimée, ne sont jamais avancées comme causes à l'explosion de ces violences sexuelles. Il ne s'agit pas d'excuser mais de rappeler qu'aucun pays n'est à l'abri, en son sein même, de l'augmentation exponentielle de ces agressions.

Travail et famille : pour The Economist, rien de mieux que le modèle américain
 

La Une de The Economist du 16 janvier 2016 - les silhouettes de jeunes hommes, et un fond qui rappelle les couleurs du drapeau allemand
La Une de The Economist du 16 janvier 2016 - les silhouettes de jeunes hommes, et un fond qui rappelle les couleurs du drapeau allemand

Dans son édition du 16 janvier 2016, l'hebdomadaire britannique met en garde contre un rejet des migrants ou des réfugiés par les citoyens et les états européens après les violences de Cologne. Comment réduire donc "à travers les frontières - entre les hommes migrants, et les  femmes européennes, la  division culturelle " ?   Une question légitime selon le journal qui ne doit pas remette en cause "la venue de jeunes travailleurs qui permettront de résoudre le problème d'une Europe vieillissante".
"Les migrants ne sont pas plus enclins à commettre des crimes que les natifs d'un pays. Mais il n'est pas raisonnable non plus de prétendre qu'il n'y a pas de tension entre certains d'entre eux et leurs hôtes. Les Européennes chérissent leurs droits d'aller où elles veulent et vêtues comme bon leur semble, d'avoir ou pas des relations sexuelles avec qui elles le souhaitent. Et personne ne doit revenir sur ces libertés. "

Le magazine rappelle aussi que les Allemandes protestent depuis des décennies contre les lenteurs de la police face aux agressions sexuelles, lors de la fête de la bière de Munich par exemple. Il propose de s'inspirer du modèle américain : "malgré la quasi égalité en nombre entre genres parmi les migrants qui arrivent en Europe, dans certains endroits, les jeunes hommes qui ont franchi la Méditerranée se trouvent concentrés en très grande proportion. Et ceux là, surtout s'ils sont sans travail, peuvent basculer dans la violence . Il faut donc donner du travail au plus vite. Et il est absolument idiot de restreindre le regroupement familial comme le Danemark s'apprête à le faire."

Violences à Cologne, manifestation à Paris

Des féministes, dont Annie Sugier qui porte la pancarte au milieu du groupe, manifestaient place des Innocents, au coeur de Paris, pour dénoncer les violences sexuelles collectives de Cologne et d'ailleurs.
Des féministes, dont Annie Sugier qui porte la pancarte au milieu du groupe, manifestaient place des Innocents, au coeur de Paris, pour dénoncer les violences sexuelles collectives de Cologne et d'ailleurs.
DR

Des dizaines de féministes se sont retrouvées lundi soir 18 janvier 2016 à Paris pour dénoncer les violences sexuelles en Allemagne mais aussi dans d'autres villes d'Europe dans la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016. Comme le dit avec force Annie Sugier, présidente de la LDIF (Ligue du droit international des femmes), Vice-Présidente de la Coordination Française du Lobby Européen des Femmes (CLEF), elles veulent,  que soit mis un terme "à ces assauts collectifs qui se produisent en Egypte, en Tunisie ou en Algérie, parce que c'est une forme de terrorisme contre le corps des femmes, une façon de leur dire 'vous n'avez rien à faire dans l'espace public', ce qui est inacceptable".