Philippines : guérir du viol par le cirque

Une petite fille du centre Caméléon lors de leur représentation dans le centre commercial / photo Léa Baron
Une petite fille du centre Caméléon lors de leur représentation dans le centre commercial / photo Léa Baron

Depuis 8 ans, une troupe de cirque pose ses valises dans le centre de l’association Caméléon aux Philippines. Leur mission ? Participer à une thérapie unique dans le pays pour aider des jeunes filles entre 8 et 21 ans à se reconstruire après un viol. Un pari lancé par la fondatrice Laurence Ligier qui aujourd’hui porte ses fruits et permet à chaque pensionnaire de rêver d’une autre vie, de grandir presque normalement. Reportage.

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Début d’une journée particulière au centre de l’association Caméléon. Il est 6h30 du matin à Passi city, sur l’île d’Iloilo aux Philippines. Une cinquantaine de jeunes filles de 8 à 21 ans s’activent dans les dortoirs. Après la douche, passage obligé devant la glace pour ajuster ses tresses et sa tenue. Chacune arrange son lit, range ours en peluche et autres compagnons de la nuit. JanJan, 11 ans, sonne la cloche depuis le patio du centre pour réunir tout le monde dans le réfectoire. Là, chacune se compose une assiette de riz, avec une sardine ou pour certaines un chocolat froid accompagné d’une tranche de pastèque.

Malgré l’heure matinale, la chaleur philippine de ce mois de mai est déjà écrasante. Avant de commencer leur repas, une courte prière est célébrée dans le ronronnement des ventilateurs, sous le regard attentif de plusieurs représentations de Jésus. Aux Philippines, plus de 93% de la population est chrétienne et très pratiquante. Les pensionnaires ne dérogent pas à la règle. Les regards sont encore embués et les esprits endormis mais la motivation est là. Aujourd’hui, le cirque arrive. Pas question de traîner même pendant les vacances. Tout doit être prêt pour accueillir « Tito Luc » et sa troupe (Tito ou Tita  sont des surnoms donnés aux adultes, ndlr).

Equipe du cirque de l’ENACR avec Laurence Ligier et Luc Richard à gauche dans le gymnase du centre Caméléon / Photo Léa Baron
Equipe du cirque de l’ENACR avec Laurence Ligier et Luc Richard à gauche dans le gymnase du centre Caméléon / Photo Léa Baron
Pauvreté, alcoolisme

Depuis quatre ans, l’Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny-sous-Bois (ENACR), près de Paris, pose ses valises à Passi City pendant une semaine dans le centre de l’association Caméléon.
Luc Richard, le directeur artistique de l’école amène ici, en pleine campagne philippine, quatre de ses élèves et un professeur. Leur mission ? Animer des ateliers de cirque auprès des petites filles du centre, monter avec elles un spectacle et surtout partager une passion commune et des éclats de rire.

Pour les filles de l’association Caméléon, faire le clown est bien plus sérieux qu’il n’y paraît. Jouer aux funambules leur permet de retrouver le fil de leur vie. Toutes ont été un jour victime de viol, dont plus de 70% d’un inceste. Un drame répandu aux Philippines. En 2011, un rapport gouvernemental dénombrait près de 1 300 cas connus d’enfants victimes d’abus sexuels. Plus de 90% sont des filles.  

Chris Montano dirige la Commission des droits de l’Homme dans la région d’Iloilo. Chaque jour, il est confronté aux cas d’abus sexuel sur les enfants : « De nombreux cas de violence se produisent là où les enfants devraient se sentir le plus en sécurité », déplore-t-il. « Au sein des foyers, tout le monde dort dans la même pièce. Les pères sont là avec les enfants et les mères qui parfois quittent le foyer. Elles partent pour travailler comme domestiques. Parfois même, elles partent hors du pays pour trouver l’herbe plus verte ailleurs. Et c’est comme ça parfois que les pères, grands-pères ou frères abusent de leurs filles ou sœurs. Cela arrive souvent. »

Pauvreté, alcoolisme, éclatement des familles,… des raisons diverses qui ont toujours pour même conséquence : une vie brisée.

Vue du centre Caméléon sur l’île de Panay aux Philippines  / Photo Léa Baron
Vue du centre Caméléon sur l’île de Panay aux Philippines / Photo Léa Baron
Une thérapie unique

Après dénonciation des voisins ou d’un proche, les services sociaux philippins placent les enfants dans des structures d’accueil, trop rares dans le pays et souvent pour une courte durée. Sauf à Caméléon.
La Française Laurence Ligier, une quarantenaire impliquée très jeune dans l’humanitaire aux Philippines (voir notre encadré), a créé son association en 1998, une structure unique aux Philippines pour bien des raisons. D’une part, ses protégées. Le centre situé en pleine campagne (voir notre carte) accueille uniquement des filles. Certaines arrivent parfois dès l’âge de 5 ans et y restent minimum trois ans. Le temps sinon de se reconstruire, d’au moins s’épanouir et de cicatriser les plaies. Toutes sont parrainées par des Français en majorité. Elles sont rapidement remises à niveau scolaire et intègrent l’école publique. Toutes sont accompagnées psychologiquement, matériellement et légalement dans le cas de procès contre leurs violeurs. D’autre part, l’association est unique en son genre du fait de la thérapie proposée à ces enfants : le cirque.

La troupe de l’association « El cirquera de Chameleon » / Photo Léa Baron
La troupe de l’association « El cirquera de Chameleon » / Photo Léa Baron
Depuis huit ans, Laurence Ligier a réussi à imposer les arts du cirque dans sa structure en dépit des réticences de son équipe : « Le cirque n’était pas du tout connu aux Philippines », raconte la fondatrice. « Quand j’ai dit au personnel, assistantes sociales et psychologues qu’on allait faire du cirque à Caméléon, tout de suite ils l’ont pris comme une activité d’animation, ludique, voire dangereuse à cause du trapèze, du mât chinois pour lequel il faut grimper haut. On peut tomber, se faire mal. Ils avaient de l’appréhension. Mais très vite quand des professionnels sont venus, qui avaient l’habitude d’encadrer des jeunes, avec toute la sécurité qu’il fallait, le personnel et les enfants ont compris que le cirque n’était pas dangereux si toutes les précautions étaient prises et qu’il pouvait même donner des résultats exceptionnels au niveau thérapeutique. Donc maintenant c’est adopté. »

Alpha, 16 ans, spécialiste du rolla bolla entraîne aussi les autres filles du centre  / Photo Léa Baron
Alpha, 16 ans, spécialiste du rolla bolla entraîne aussi les autres filles du centre / Photo Léa Baron
« El cirquera de Chameleon »

Les filles ont depuis formé une troupe « El cirquera de Chameleon » (le cirque de Caméléon, ndlr) et se produisent en public. « Maintenant, on intervient même dans des villages, sur des places publiques, dans des grandes surfaces, pour des anniversaires, un peu partout quand on a une demande », relate fièrement Laurence Ligier qui voit enfin son rêve se réaliser.  Les filles ne sont jamais présentées comme des enfants violées pour ne pas être stigmatisées davantage dans une société qui les ostracise facilement.

« Le cirque est très important dans la thérapie des filles, qui grâce aux arts du cirque, la mise en scène, la création, l’esprit sportif, l’esprit solidaire, changent beaucoup », constate Laurence Ligier. « Elles se transforment à l’image du caméléon (symbole de l’association, ndlr). Les filles introverties sont vite très bonnes dans le jonglage parce qu’il faut bien se concentrer sur cette discipline, répéter encore et encore. Celles qui sont mal à l’aise avec leur corps parce qu’elles sont un peu rondelettes ou costauds, seront bonnes sur scène en tant que porteuses, ou pour la logistique pour mettre les tapis de chute en place. Les filles qui aiment briller sur scène seront douées pour les aériens, sur le fil. Et puis celles qui sont plutôt casse-cou, on va les mettre en acrobatie ou sur le monocycle. Donc contrairement à d’autres sports, toutes les filles trouvent leur place. »

Shaline va quitter le centre cet été pour poursuivre ses études / Photo Léa Baron
Shaline va quitter le centre cet été pour poursuivre ses études / Photo Léa Baron
Transmettre

Cette semaine, le rythme au centre est soutenu avec entraînements le matin et l’après-midi dans le gymnase de 1000 mètre carrés, construit en 2008. Une structure énorme pour le pays. Les circassiens français y forment en particulier les filles de Caméléon, les plus douées, qui passeront leur savoir aux autres lors des ateliers qu’elles animent le reste de l’année.
Alpha en fait partie. A 16 ans, la jeune fille spécialiste du rolla bolla (voir sa photo, ci-dessus, ndlr), sérieuse, au regard rieur, est bien organisée et sait mener ses troupes. « Quand je me produis sur scène, je me sens confiante parce que le public applaudit, je souris même s’il m’arrive de tomber », raconte-t-elle les yeux brillants.  Plus tard, elle rêve d’être policière. Chaque jour, elle note dans des carnets toutes les consignes données pendant la semaine par l’équipe de cirque qu’elle transmettra ensuite aux autres filles durant l’année. Une manière de faire perdurer le cirque au sein de Caméléon.

Quitter le nid

Ce matin c’est Shaline qui mène l’échauffement. A 21 ans, la jeune femme représente un modèle, une grande sœur pour toutes les filles. Cette élève brillante partira dans quelques jours de Caméléon. Elle quittera le nid pour s’envoler vers son île d’origine où elle doit poursuivre son master d’anglais. Shaline veut devenir professeur.

Battante, rigoureuse, elle y parviendra. Pourtant, la perspective de quitter le cocon de Caméléon l’effraie un peu. Même si elle retourne près de chez ses parents, c’est l’inconnu qui s’offre à elle. Une chambre d’étudiante, pas d’encadrement, une liberté à gérer et un boulot d’étudiante à trouver. L’indépendance. Abusée par l’un de ses anciens employeurs, elle a retrouvé pendant trois ans au centre un équilibre : « Le centre est ma seconde maison », confie Shaline. « Caméléon représente, un nouveau départ, une nouvelle vie, de nouveaux espoirs. Caméléon nous apporte tout mais à la fin de la journée, tu redeviens le guide de ta vie. Si je ne fais pas d’efforts, je ne parviendrai pas à réaliser mes rêves. » 

Le cirque l’y a aidée même si au début elle préférait danser que de faire des acrobaties : « Le cirque nous aide à construire un autre soi. », confie Shaline. « Je prends ainsi conscience de capacités, de talents que j’avais avant mais que je n’exprimais pas. Mais grâce au cirque, je peux dire au monde que, oui, j’ai quelque chose dont je peux être fière. »


La maison où retournera vivre Mary Joy cet été avec sa grand-mère / Photo Léa Baron
La maison où retournera vivre Mary Joy cet été avec sa grand-mère / Photo Léa Baron
Un rappel douloureux

Mary Joy, 16 ans, a aussi trouvé un épanouissement dans les arts du cirque. Elle s’illustre avec brio dans le funambulisme. Timide, réservée, coquette, Mary Joy a pris de l’assurance. Davantage que sa sœur aînée, Joanna également dans le centre. Toutes deux ont été violées par leur père. Leur mère a eu du mal à accepter que leurs filles portent plainte. Le père est dans la prison construite à deux pas de l’association, comme un rappel douloureux pour les filles des sévices qu’elles ont subis.

Laurence Ligier se bat pour que la prison soit déplacée et tente par la végétation de la faire disparaître à la vue de ses pensionnaires.

Aujourd’hui, l’association travaille toujours à adoucir les relations entre la mère de Mary Joy et ses filles. Après trois ans à Caméléon, Mary Joy est prête à retourner cet été dans sa maison, ou plutôt celle de sa grand-mère qui s’occupe de ses trois petits frères et sœurs.

Sa mère, elle, travaille toute la journée comme domestique dans une maison en ville, loin de la bicoque en lames de bambous perdue au milieu de la campagne. Ici pas d’eau courante comme à Caméléon mais un nid familial qu’il faut réapprivoiser avec l’aide de l’association. « Si on prépare les enfants et pas la famille ni la communauté, ça ne sert pas à grand-chose parce que quand on les réintègre elles ont tendance à tomber à nouveau dans les abus, l’exploitation parce que la communauté n’est pas prête », explique Laurence Ligier. « Dès que les enfants sont référés ici, on travaille avec la famille, au sens élargi, parce qu’ici aux Philippines, c’est parents, sœurs, oncles, tantes, grand-pères, grand-mères, pour que les deux soient prêts à être réunifiés, si il n’y a pas de cas, bien sûr, de maltraitance et si ce n’est pas dangereux. »
Pour assurer un accueil sain dans la maison de l’enfant, l’association monte des cloisons dans les maisons comme chez Mary Joy pour que les enfants dorment séparés des parents, notamment du père, pour éviter de nouveaux viols.

Séance d'entraînement dans le gymnase de l'association / Photo Léa Baron
Séance d'entraînement dans le gymnase de l'association / Photo Léa Baron
Poupée cassée

Tout ce travail de réintégration ne se fait pas sans l’accompagnement attentif de la pédopsychiatre du centre, Hannah Morillo. Avant de s’installer pour nous parler, elle déplace une boîte de mouchoirs « bien utile lors des séances ». Son bureau ressemble à une caverne d’Ali Baba pour enfants où Donald côtoie Mickey et d’autres peluches, où les livres et les jeux s’empilent sur les étagères. Ils invitent à la confidence, à la confiance, à extérioriser les peurs et déverser les pleurs.

Pour elle, le cirque lui permet aussi d’apprivoiser les pensionnaires, d’engager la conversation. Elle a pu progressivement observer les bénéfices que les arts du cirque apportent aux filles : « Dans le cas d’un traumatisme tel que l’abus sexuel, vous n’aimez plus votre corps, vous vous sentez sale, totalement inutile, comme une poupée cassée », explique-t-elle. « Mais avec le cirque, elle sont fières de leur corps qu’elles utilisent d’une autre manière. Cela leur donne l’opportunité de se sentir à nouveau entière ».

Le changement se voit sur les filles notamment lors des spectacles donnés en public selon la pédopsychiatre : « vous voyez la fierté dans leurs yeux et cela aide à construire une estime de soi et se persuader que l’on peut le faire. Donc si je peux faire ça, je peux réussir autre chose de difficile dans la vie ».

Maquillage avant le spectacle dans le centre commercial / Photo Léa Baron
Maquillage avant le spectacle dans le centre commercial / Photo Léa Baron
« Magie »

Le cirque permet parfois des évolutions dont Luc Richard a été témoin depuis quatre ans qu’il vient en mai dans l’association : « Cela fait longtemps que je suis dans le métier et je n’ai jamais vu de tels résultats sur des jeunes en détresse, qui ont subi quelque chose de grave », souligne-t-il. « Des gamines qui étaient complètement coincées, qui se cachaient, qui ne parlaient à personne, se sont mises à s’ouvrir, à s’amuser. C’est incroyable. C’en est limite comme de la magie, je n’imaginais pas tant de pouvoir lié à cette activité là par rapport à un traumatisme. C’est grâce notamment à la valorisation du corps à travers le cirque. Et l’avantage, c’est qu’il y a tellement de disciplines que quelque soit son corps, son gabarit, on trouve toujours quelque chose à faire. »

Chacune a trouvé sa place dans le spectacle donné cette année encore à Iloilo devant plus de 2 000 personnes. C’est le moment de voir le travail mené pendant l’année enfin aboutir. C’est une satisfaction immense pour l’association, l’équipe de cirque et les filles dont le sourire ne quitte plus le visage. La fierté de recevoir cette reconnaissance du public se lit dans leurs yeux. La vie leur tend à nouveau les bras.


Laurence Ligier

A 18 ans, Laurence Ligier part tout un été faire de l’humanitaire aux Philippines. C’est le début d’une aventure de plus de 20 ans avec ce pays. Après des études de droit et de commerce international en France, elle part aux Philippines à la rencontre des enfants de rues. Puis, retour en France pour finir ses études en management de développement. Elle décide alors de quitter famille et amis pour retrouver le terrain philippin, vivre dans les bidonvilles de Manille. C’est là qu’elle prend toute la dimension du travail humanitaire à apporter au pays. Elle multiplie les rencontres, apprend sur le terrain, identifie les besoins. Elle fonde l’association Caméléon en 1997 répondant à un besoin urgent d’accueil et de prise en charge des petites filles victimes de viol. Elle se bat pour sortir de terre son centre sur l’île de Panay. Aujourd’hui, son association accueille 50 filles et parraine aussi des enfants du village voisin et regroupe 600 parrains et marraines.