Terriennes

La turque Pinar Selek se bat pour la reconnaissance du génocide des Arméniens

La sociologue turque Pinal Selek, lors d'une interview à Istanbul le 8 janvier 2001.<br />
Depuis 2013, elle vit en exil en France.
La sociologue turque Pinal Selek, lors d'une interview à Istanbul le 8 janvier 2001.
Depuis 2013, elle vit en exil en France.
©AP Photo/Kerim Okten

Dans son nouvel essai Parce qu'ils sont arméniens, Pinar Selek, la sociologue et dissidente turque, persiste et signe. Après la question kurde, elle s'attaque aujourd'hui au négationnisme du génocide arménien, rejoignant ainsi la cohorte de plus en plus fournie d'intellectuels turcs plaidant pour la reconnaissance du génocide par Ankara.

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Féministe, anti-militariste, pacifiste,  Pinar Selek est de tous les combats.
Sociologue de formation, dans les années 90, elle réalise des recherches sur les militants kurdes en Turquie. Une enquête qui lui vaudra interrogatoires, prison et procès incessants (voire encadré).

« L'Etat profond », un Etat dans l’Etat aux pratiques autoritaires, fera de la jeune femme turque « un exemple » pour tous ceux qui, comme elle, voudraient mettre sur la place publique la question kurde, arménienne ou encore l’homosexualité. Autant de sujets considérés par cet Etat profond, majoritairement composé de nationalistes et de militaires, comme une déclaration de guerre à la grandeur de la nation turque. Persécutée physiquement et judiciairement Pinar Selek ne fléchira pas pour autant. 20 ans plus tard, elle continue « à toucher à des lignes rouges ». La dernière d'entre elles, le génocide arménien dont cette année 2015 marque le centenaire.

Négationnisme d’Etat

Dans son livre, paru en France début février 2015, elle évoque un négationnisme d'État et un endoctrinement de la société turque. Elle y décrit la militarisation, la forte répression et comment l’Etat a éduqué les différentes générations turques avec « des doctrines très nationalistes », surtout celle de la décennie 80/90. « Tout le discours était de dire "Quand il y a des contestations, ce sont des Arméniens qui dirigent". "Quand quelque chose ne va pas, c’est à cause des Arméniens." Un conditionnement qui débute dès l’école « d’après les livres que nous devions apprendre par cœur, ligne après ligne, le diable nommé arménien était l’éternel ennemi du Turc », écrit-elle dans les première pages de son essai.

Au fil des pages, Pinar Selek dévoile également son cheminement personnel vers une sensibilisation à la cause arménienne. Celle qui se considère comme « un petit point du grand tableau », raconte comment elle a survécu à la torture grâce à des lettres envoyées tous les jours par un anonyme. A sa sortie de prison elle découvrira qu’il s’agissait d’un « vieux prêtre arménien ». Lors de leur première rencontre, il lui dira : « il ne faut pas que l’on te voit avec moi, cela pourrait te nuire ». « Pendant longtemps ils ont été considérés comme des traîtres, des ennemis intérieurs de la société, surtout les rescapés du génocide », s’indigne-t-elle.

Tous Arméniens

Parmi les éléments qui ont « beaucoup joué dans sa transformation », elle évoque aussi sa rencontre avec le journaliste turco-arménien, Hrant Dink, assassiné en 2007 « parce qu’il était arménien ».

Fondateur de l’hebdomadaire bilingue Agos et homme de paix, il avait beaucoup œuvré pour l’émergence d’une cause arménienne mais aussi pour la démocratie en Turquie en général. « Malgré la répression, au milieu des années 90, il s’était créé un véritable espace militant et le journal Agos était devenu un lieu de rencontres. » Grâce à lui les mouvements contestataires, notamment les mouvements de gauche, qui jusqu’alors, niaient, eux aussi, le génocide, ont changé leur position. Un phénomène qui, selon la militante, s’est amplifié après l’assassinat du journaliste.
 
La récente tuerie de Charlie Hebdo, fait écho au meurtre de son ami. La manifestation massive qui s’en est suivie aussi. « Il y avait des similitudes, 300 000 à 400 000 personnes sont sorties dans les rues en criant "Nous sommes tous arméniens ". C’était la première fois que des Turcs marchaient pour un Arménien ». Même si, précise-t-elle, « le contexte était différent. Nous, nous accusions l’Etat. »

A l’époque on ne pouvait pas utiliser le mot arménien maintenant ce n’est plus un tabou.

Au lendemain de l’événement, un nouveau mouvement émerge autour d’Agos. La question du génocide n’est plus le propre d’une minorité arménienne, de nombreux Turcs s’en emparent aussi. « Avant, on ne pouvait pas utiliser le mot "Arménien" maintenant ce n’est plus un tabou. En Turquie, il y a un changement qui vient du bas qui vient des mouvements sociaux  et qui commence à influencer le champ politique. Maintenant on peut parler du sujet. Même si on a payé cher ! »

Un changement que l’auteure attribue au rapprochement des différentes luttes sociales. Mouvement féministe, LGBT mais aussi, mouvements de gauche, anti militariste, écologiste… A présent, ils luttent tous ensemble. Et même si le chemin est encore long, la dissidente est optimiste la transformation est en marche… «  On a recréé un nouveau discours, un nouveau souffle surtout parmi ma génération. » Et cela vaut aussi côté arménien. La journaliste d’Agos, Karin Karakaşli, est désormais… la porte parole du comité de soutien de Pinar Selek en Turquie. Tout un symbole.

Mercredi 4 février, Pinar Selek était l'invitée du 64' de TV5MONDE.

Il n'y a jamais que du noir et du blanc. La justice, par exemple, reste indépendante.

Pinar Selek : invitée du 64'

16 ans d’acharnement judiciaire

Eté 1998, Pinar Selek, une jeune sociologue de 27 ans, est arrêtée alors qu’elle mène des recherches sur le mouvement kurde en Turquie. Refusant de livrer à la police l’identité des militants qu’elle a interviewés, elle est emprisonnée et torturée. Malgré cela, elle ne cède pas. On l’accuse alors, à tort, d’être membre du PKK et d’avoir posé une bombe sur un marché d’Istanbul. Les policiers sur place évoquent un accident provoqué par une fuite de gaz. Qu’importe. Pour l’Etat profond, son sort est scellé. 

 Après deux ans de prison, les procès s’enchaînent. A trois reprises Pinar Selek est acquittée par le tribunal pénal d'Istanbul mais la Cours de cassation, sous influence de l’Etat profond, fait systématiquement appel. Contrainte à l’exil en 2009, malgré tout, Pinar Selek tient bon. Le 19 décembre 2014, 16 ans après son arrestation, le tribunal reconnaît enfin son innocence. Mais elle reste « prudente ». Deux jours seulement après ce jugement, le Procureur, a une nouvelle fois fait appel. Le dossier est renvoyé devant la Cour suprême qui sera l’ultime décisionnaire.
Néanmoins, insiste la dissidente « Il faut toujours voir la complexité des choses (…) qui ne sont jamais tout noir ou tout blanc. Dans ce même Etat, il existe aussi des juges qui ont résisté et qui m’ont acquittée. Mes livres ne sont pas interdits… Je ne pense donc pas que tout l’Etat est contre moi. »