Terriennes

Pionnière : Sama Abdulhadi, une DJ palestinienne aux platines

Ne dites surtout pas Djette ! Sama Abdulhadi, ici sur scène, est tout simplement DJ. Et palestinienne
Ne dites surtout pas Djette ! Sama Abdulhadi, ici sur scène, est tout simplement DJ. Et palestinienne
(c) La culottée

Elle est la première personne a avoir importé la musique techno et électro à Ramallah en Cisjordanie. Sama Abdulhadi est aussi l’unique DJ palestinienne. Une jeune femme qui fait fi des préjugés, dans un milieu encore masculin. Après Londres, le Caire, Beyrouth, c’est à Paris que Sama Abdulhadi est venue animer les soirées de la capitale. Rencontre

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14 juillet 2017, jour de fête Nationale en France. Sama Abdulahdi, qui se produit ce soir là, n’en est plus à sa première fête « révolutionnaire ». En 2006 déjà, elle avait bousculé le monde de la nuit à Ramallah, en mixant de la techno dans les bars. A l’époque, habitué à la darbouka et aux chansons arabes, le public ne s’y retrouve pas. Pourtant, son audace a fini par payer. « La première fois que je me suis produite dans ma ville, tout le monde est parti. C’était la pire des soirées de ma vie. Mais désormais à Ramallah, on peut entendre de la musique techno chaque week-end. Je suis contente du changement que j’ai pu apporter », raconte la jeune femme. 

Tout commence à l’adolescence. Les fêtes d’anniversaire animées par les chansons diffusées à la radio sont souvent interrompues par les mauvaises nouvelles des journaux. Sama Abdulhadi décide alors d’apporter des CD et s’improvise DJ. Une activité pour laquelle elle se passionne et qui lui permet de s’évader, alors que le territoire est marqué par la seconde Intifada (2000-2005).

A travers ses mix, la jeune palestinienne n’a qu’un seul but : faire danser les gens et leur apporter de la joie, du « fun ». Mais si sa musique est une façon de se situer dans le conflit irsraélo-palestinien, elle lui a aussi permis de s’émanciper des traditions patriarcales.

Sama Abdulhadi en pleine action à Paris, à l'été 2017
Sama Abdulhadi en pleine action à Paris, à l'été 2017
(c) Elise Saint Julian

Cela n’a pas été si difficile pour moi d’être une femme DJ à Ramallah
Sama Abdulahdi

Née en Jordanie et rentrée à l’âge de dix ans en Palestine, Sama s’est toujours démarquée des autres jeunes filles. Trainant avec les garçons, portant des cheveux courts et jouant au foot, elle s’est vite détachée des convenances imposées par la société.  « Finalement cela n’a pas été si difficile pour moi d’être une femme DJ à Ramallah, car il y avait trois autres DJ (des garçons) et j’étais leur amie. Ils m’ont toujours épaulée et ma famille aussi », assure Sama.

« En Palestine dans ce contexte de guerre permanente, les femmes ont fini par se battre aux côtés des hommes. Il y a toujours des inégalités hommes femmes mais elles ne durent pas, car à la fin de la journée, nous sommes tous dans le même pétrin », ajoute la DJ dans un sourire.

Marcheuse du ciel

Aujourd’hui âgée de 26 ans, Sama Abdulhadi commence à se faire une place dans le monde de la musique, grâce à ses études et son expérience à l’étranger. « Je suis partie étudier au Liban, mais j’avoue que j’y ai surtout dansé et fait la fête (rires). J’ai tout de même commencé des études en ingénierie du son et en production de musique, que j’ai finies ensuite à Londres », explique t’elle. « Skywalker » (marcheuse du ciel) est désormais son « nom de scène », en référence à son prénom qui signifie ciel en arabe et à la marque de whisky préférée de son père, Johnny Walker. La DJ se produit dans les clubs du Moyen-Orient et d’Europe. Mais elle reconnaît que les femmes DJ reconnues sont encore rares.

Sama Abdulhadi

Timide ouverture : seulement 17% de DJ femmes dans les grands festivals électroniques 

Le monde de la nuit et de ses DJ est en effet bien masculin. Si les femmes sont de plus en plus nombreuses à s’imposer dans les soirées, elles ne sont toujours pas en tête d’affiche des grands festivals de musique électro et techno. 

Selon le dernier rapport de l’International Music Summit (IMS), sur 24 festivals électroniques internationaux, seulement 17% des artistes y figurant étaient des femmes.

En France, aux "Nuits Sonores", un célèbre festival d’électro à Lyon, une seule femme était en tête d’affiche, il y a encore quelques années. En 2017, le programme a évolué, avec la célèbre DJ russe, Nina Kraviz et The Black Madonna, une DJ américaine et militante féministe. Les deux femmes ont aussi eu la chance d’être cette année à l’affiche du Peacock, un autre grand festival de musique électronique, où l’absence d’artistes féminines était de mise lors des éditions précédentes.

Récemment la marque de vodka Smirnoff a également décidé de promouvoir la parité dans le milieu. Son objectif ? Doubler le nombre de femmes dans les événements électroniques d'ici 2020. Selon le magazine Trax consacré à la musique électro, la marque  d’alcool s’est associée entre autres à Shesaid.so, un réseau collaboratif de femmes travaillant dans le milieu de la musique électronique, basé à Londres et à Los Angeles, qui lutte contre les préjugés.

A bannir en premier lieu, le mot « Djette ». La plupart des artistes le considère comme un adjectif dépréciatif, les définissant comme de « petites » DJ et ne valorisant pas leur travail. Souvent encore, les hommes se permettent de faire des réglages sur les platines des femmes, ou des réflexions du type : « Tu mixes bien pour une fille ». 

L’électro féminine arabe en expansion depuis les révolutions

Des mauvaises expériences que Sama Abdulhadi ne nie pas, mais celle-ci se montre plus positive. Au Maghreb et au Moyen-Orient, les printemps arabes ont en effet permis d’amorcer un changement et de mettre lumière de jeunes artistes. La jeunesse veut de plus en plus sortir et faire la fête. Ainsi les filles osent se lancer, notamment en Tunisie. Si Dhekra Chebbi « Miss M », classée 3ème du "top 50 des DJs tunisiens de l’année 2016" a été la première femme à démarrer en 2010, d’autres filles lui ont emboîté le pas. Deena Abdelwahed, participante active de la Révolution du Jasmin en janvier 2011 rencontre un succès prometteur en Tunisie, tout comme « Missy Ness ». 

Mon rêve c’est de placer la Palestine quelque part sur une mappemonde En attendant, elle trouve sa place dans mon monde, le monde de la nuit
Sama Abdulhadi

Aux côtés de ces deux dernières et de l’égyptienne « Nur », Sama Abdulhadi participait justement en janvier dernier dans la salle de la Gaîté lyrique à Paris (IIIe), à la nuit des « Lanceuses d’alertes » qui mettait l’électro féminine arabe à l’honneur.

Et ce soir là, le 14 juillet 2017, celui où nous l'avons rencontrée, dans le XVIIIe arrondissement à Paris, invitée par le collectif « La Culottée », c’est devant une centaine de personnes que « DJ Skywalker » se produit. Il est 23 h quand la jeune femme fait ses derniers réglages avant de monter sur scène pour son set. Un casque tombant sur ses épaules, une cigarette à la bouche, un verre de mojito à portée de main et ses yeux rivés sur les platines, la jeune femme maîtrise son art dans la détente. Sa techno et l’énergie qu’elle dégage semblent faire vibrer le public, à cette soirée bien différente des traditionnels bals du 14 juillet. Un jour, Sama Abdulhadi l’avoue, elle aimerait célébrer elle aussi en musique la fête nationale de son pays : « Mon rêve c’est de placer la Palestine quelque part sur une mappemonde. En attendant, elle trouve sa place dans mon monde, le monde de la nuit ».

Sama Abdulhadi, lors de son passage à Paris, à l'été 2017
Sama Abdulhadi, lors de son passage à Paris, à l'été 2017
(c) Elise Saint-Julian