Terriennes

Pologne : la grève nationale des femmes contre l'interdiction du droit à l'avortement a payé

Des manifestants rassemblés le samedi 1er octobre, lors d'une "marche en noir" pour le droit à l'avortement en Pologne, devant le Parlement polonais à Varsovie.
Des manifestants rassemblés le samedi 1er octobre, lors d'une "marche en noir" pour le droit à l'avortement en Pologne, devant le Parlement polonais à Varsovie.
AP Photo/Czarek Sokolowski

La grève. C'est un moyen rare qu'ont utilisé, le lundi 3 octobre 2016, les Polonaises décidées à enrayer par tous les moyens la proposition de loi examinée par les Parlementaires polonais visant à interdire quasi totalement l'interruption volontaire de grossesse dans ce pays catholique où ce droit fondamental était déjà réduit à la portion congrue. Et ce fut efficace. Trois jours après cette campagne exemplaire suivie par des dizaines de milliers de femmes, le texte a été rejeté.

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Mise à jour 6 octobre 2016 : Trois jours après des manifestations ayant réuni quelque 100 000 « femmes en grève », vêtues de noir pour protester contre une proposition de loi prévoyant une interdiction totale de l’avortement, les députés polonais ont rejeté définitivement le texte en session plénière, jeudi 6 octobre 2015.
Une proposition de loi d'initiative citoyenne instituant cette interdiction a été rejetée par 352 députés de la majorité conservatrice et de l'opposition. Cinquante-huit députés se sont prononcés pour son adoption, alors que 18 se sont abstenus.

Une première victoire dans ce pays où les conditions de l'IVG sont déjà très difficiles. Le revirement à 180 degrés du parti Droit et Justice (PiS), majoritaire au Parlement, a en effet été expliqué avant le vote par son président, Jaroslaw Kaczynski, et par la Première ministre, Beata Szydlo pour ne pas provoquer un retour de balancier en faveur d'une loi beaucoup plus libérale que l'actuelle, en cas de changement de majorité. "Nous avons le plus grand respect pour les signataires de la proposition de loi, mais en observant la situation sociale, nous constatons qu'elle (la proposition) conduirait à un processus dont l'effet serait contraire à ses objectifs", a ajouté M. Kaczynski.

Le combat est loin d'être achevé. A peine l'abandon du texte était-il annoncé par le PIS, Beata Maria Szydło Première ministre, depuis 2015, elle même pilier du PIS annonçait que les allocations destinées à des familles choisissant d'élever des enfants handicapés (l'IVG est autorisée en cas de risque de handicap grave) ou celles à des femmes menant à terme des grossesses à risque (cas d'autorisation de l'IVG également)  seraient considérablement réévalués...

Retour sur une lutte exemplaire

"Grève nationale des femmes !" Ce mot d'ordre a été rarement entendu dans l'histoire de l'humanité. Mais quand, il le fut, l'effet ne manqua pas d'être retentissant. Et à long terme. Ainsi de ce 25 octobre 1975, en Islande lorsque les Islandaises abandonnèrent postes de travail et tâches domestique. Outre l'accord à des revendications sociales immédiates, ce petit pays septentrional fut l'un des premiers au monde, quelques années plus tard, à être dirigé par des femmes.

Ce lundi 3 octobre 2016, les Polonaises veulent le marquer d'une pierre noire : noire comme la couleur du deuil, de la colère, noire comme la marche qui a traversé la capitale Varsovie le samedi précédent, et comme les manifestations qui ont émaillé d'autres capitales de l'Union européenne, en soutien à ce combat à bas bruit. Via les réseaux sociaux, les femmes sont appelées à s'absenter du travail et à participer, vêtues de noir, à des rassemblements à travers tout le pays. Et au delà.

L'interruption volontaire de grossesse, l'IVG, n'avait pas été inscrite dans la Charte des droits fondamentaux, élaborée à la fin des années 1990, et intégrée dans le Traité constitutionnel européen en 2007. Un refus qui avait heurté plusieurs de ses rédacteurs dont le Français. Mais qui avait été imposé aux Etats membres par leurs dirigeants pour ne pas heurter les futurs candidats à l'Union, dont... la Pologne.

Une grève nationale des femmes, noire, donc.


Comme pour les marches noires, des soutiens arrivent de partout, d'Irlande par exemple, autre pays catholique, qui ne se résout pas à admettre que les femmes puissent disposer de leur corps, avoir le droit de mettre un enfant au monde ou pas, par exemple lorsqu'elles ont été victimes de viol ou d'inceste, ce que la nouvelle législation polonaise voudrait empêcher.

"Solidarité d'une Irlandaise avec les femmes polonaises en grève pour leurs droits reproductifs", leur lance cette internaute (en voyage à Katmandou).
Tandis que d'autres depuis Paris leur manifestent aussi leur amitié appuyée : "Nous manifestions à Paris hier. Nous pensons à toutes les Polonaises en grève aujourd'hui." adresse en guise message un groupe de manifestantes françaises via un "selfie" sur twitter.
 


Le 25 septembre 2016, la proposition d'initiative citoyenne déposée par le comité "Stop Avortement", interdisant l'IVG à une exception extrême près - lorsque la vie de la femme enceinte est en danger immédiat - avait été admise aux travaux parlementaires par le vote d'une forte majorité des députés. Le texte dans sa version la plus dure prévoit la peine d'emprisonnement pour les femmes qui recourent à l'IVG. L'assemblée polonaise penche très majoritairement vers la droite ultra-conservatrice (et euro-sceptique) au pouvoir, le PIS Prawo i Sprawiedliwość (Droit et justice) qui dispose de 242 sièges de députés sur 460, la majortité absolue.

A relire sur Terriennes, la genèse de cette proposition de loi liberticide :

> En Pologne, le droit à l'avortement définitivement rayé de la législation ?

Depuis, réunies sous le mot d'ordre "Finies, les blagues!", à l'appel d'un comité "Sauvons les femmes", les manifestantes, soutenus par de nombreux hommes, brandissent drapeaux noirs et pancartes: "Stop aux fanatiques au pouvoir", "On a besoin de soins médicaux, non pas de ceux du Vatican" ou "On veut des médecins, non pas des policiers".
 
"Je suis vraiment en colère contre ces mecs en costumes qui veulent décider de la vie de gens qui se trouvent parfois dans des situations insupportables", déclare Anna Blumsztajn, une professeure de lycée, manifestante hier, gréviste aujourd'hui.
 
Le comité "Sauvons les femmes" a annoncé une collecte de signatures en faveur d'une initiative législative européenne assurant l'accès garanti à un avortement légal, à l'éducation sexuelle et à la contraception.
 


L'appel à la grève a été fortement relayé sur les réseaux sociaux. Sur la page Facebook consacré à l'événement, des dizaines de milliers de Polonaises se sont engagées à suivre le mouvement. Et les soutiens, là aussi affluent du monde entier, de Chine, d'Australie ou... du Kenya.
 
 
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Ou encore de Berlin au Sud et d'Helsinki au Nord Ouest : 
 
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Après cette mobilisation massive et quasi planétaire, le ministre des Affaires étrangères de Pologne, Witold Jan Waszczykowsk, membre du PIS, a lâché un commentaire qui en a indigné plus d'une et d'un : "Si elles veulent s'amuser, qu'elles s'amusent"
 

Ce qui n'empêchera pas, le Parlement européen, à l'initiative du groupe Socialistes et démocrates de se pencher mercredi 5 octobre 2016 sur la situation des femmes en Pologne. #yaduboulot encore et toujours