Terriennes

Pologne : la croix des féministes

Sur l'affiche “Droits des femmes, des droits humains !“
Sur l'affiche “Droits des femmes, des droits humains !“

Pas facile pour le mouvement féministe de se faire une place dans le débat public en Pologne. Avec le retour en force de l'église et le rejet du communisme, les droits des femmes se sont dégradés. 

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 « Non mais, regardez-les ! ». Mines de dégout, rires racoleurs, la maman polonaise sert fort ses enfants contre elle et détourne leurs visages de la Manifa ( voir la vidéo youtube), une démonstration féministe qui se déroule tous les ans dans les rues de Varsovie, le Jour des femmes. A grands coups de percussions, banderoles et slogans affûtés, les féministes polonaises défilent pour les droits des femmes. « Rendez-vous compte, le droit à l’avortement ! Mais elles sont folles ! ».

Sur le trottoir et depuis les balcons, les critiques fusent. La majorité préférera tout simplement ignorer les manifestantes, en continuant leur chemin. La société conservatrice polonaise laisse peu de marge de manœuvre au mouvement féministe. Revendiquer sa lutte pour le droit des femmes, c’est prendre le risque de se confronter à une incompréhension. La très catholique société polonaise compte plus de fervents auditeurs du Père Tadeusz Rydzyk, directeur de Radio Maryja – « la voix catholique dans votre maison » –  que d’adeptes des arguments féministes. 

Pour les conservateurs, “l'hideuse féministe“ est considérée comme une tueuse d'enfants, une lesbienne, une sataniste, une communiste et une anti-patriotique.  Sur la banderole : “droit à l'avortement, égalité, parité, éducation sexuelle“
Pour les conservateurs, “l'hideuse féministe“ est considérée comme une tueuse d'enfants, une lesbienne, une sataniste, une communiste et une anti-patriotique.  Sur la banderole : “droit à l'avortement, égalité, parité, éducation sexuelle“
LE FEMINSIME, UN COMBAT DENIGRE

A l’époque du bloc soviétique, dans la conscience polonaise collective, l’URSS et son idéologie communiste étaient le mal. Pour la Pologne, cela signifiait privations, tickets de rationnement, censure, Goulag. Mais paradoxalement, sous le communisme, les femmes polonaises avaient plus de droits qu’elles n’en ont aujourd’hui, comme l’avortement, par exemple, qui était légal et libre de choix. Sous la dictature soviétique, l’Eglise catholique s’est présentée comme une alternative. Avec le syndicat Solidarnosc, ils étaient les deux héros polonais luttant contre la « brute communiste russe ». Des emblèmes nationaux qui ont su s’imposer comme des identités du « vrai » Polonais.

Au début des années 90, à la dissolution du bloc soviétique, il fallait se créer une identité polonaise et se débarrasser des reliques du communisme. La liberté des femmes et leurs droits reproductifs ont été mis dans le panier des postulats anti-polonais. Ce féminisme-là a été identifié à la « politique reproductrice communiste ». Forcément un « suspect » pour l’opposition féroce de l’Eglise catholique.

Dans le mythe populaire, la femme doit être une bonne épouse et une mère de famille. C’est l’idéal polonais, basé sur une idéologie conservatrice. Difficile de se détacher de cette opinion quand elle est partagée par la majorité : la famille, les voisins ou les amis. La situation s’avère encore plus complexe dans les campagnes où le curé du village hypnotise les foules. La loi du clocher a souvent raison des rebelles, ces « brebis égarées ».

« Le féminisme n’a jamais eu bonne presse, il a été considéré comme une aberration intellectuelle des femmes sous le communisme. Nous n’avons pas su profiter de la vague de féminisme, après le communisme, parce qu’on était occupé à ce moment-là à lutter pour notre indépendance. Puis est venu le temps des stéréotypes : des grosses, vieilles et hideuses femmes qui conduisent des camions en brûlant leur soutien-gorge. C’est ça, l’image du féminisme en Pologne. Plus facile de parler de ça que des réelles préoccupations. Toujours plus simple de rire du féminisme en Pologne », commente Justyna Jablonska de l’association du Congrès des femmes.

“Bien sûr, j'estime que les femmes devrait avoir le droit à l'avortement ... Mais je ne suis pas une féministe“. 2e bulle : “ je me rase les jambes et j'adore les hommes, moi !“
“Bien sûr, j'estime que les femmes devrait avoir le droit à l'avortement ... Mais je ne suis pas une féministe“. 2e bulle : “ je me rase les jambes et j'adore les hommes, moi !“
ENTRE ESPOIRS ET DESEPOIRS

Certaines féministes observent pourtant une amélioration ces dernières années. C’est l’avis de la journaliste et essayiste Agnieszka Graff. Dans le journal britannique The Guardian, elle écrit « les jours sombres du féminisme sont terminés : avec l’arrivée de la Pologne à la présidence de l’Union européenne, les droits des femmes sont devenus un sujet de débat public sérieux et respectable. Le féminisme est tout sauf une lubie : d’importantes célébrités parlent publiquement d’égalité et participent aux manifestations de rue lors de la Journée internationale des femmes ». N’empêche que d’autres Polonaises continuent à croire que le féminisme est un combat encore difficile à mener dans leur pays. 

Justyna Jablonska travaille à l’association du Congrès des femmes. Elle avoue que sa motivation commence à atteindre des limites. « J’ai rencontré il n’y a pas longtemps une drôle de situation en animant un groupe de volontaires. En parlant du travail de la fondation j’ai utilisé des suffixes féminins aux professions : collaboratrice, doctoresses, électrices, etc. … L’une des filles, dans les 22 ans, a demandé d’un ton très agacé : "Excusez-moi mais est ce qu’il y a ici des féministes parmi nous" en insistant sur cette catégorie d’une façon très péjorative. Moi je pensais qu’une jeune adulte devrait être assez éveillée et consciente pour comprendre que le mot "féministe" ne signifie pas "sorcière". »

UNE HISTOIRE OUBLIEE

« En Pologne, il manque cruellement d’une culture de l’histoire du féminisme. C’est lié à l’avortement dans la tête des gens. On est d’office confronté à de l’agressivité. Moi quand je dis que je suis féministe, les gens ne me comprennent pas. Un jour je suis tombée sur une caricature anti-féministe. Sur le dessin il y avait deux femmes, vraiment très moches et sûrement lesbiennes, qui discutaient entre elles. L’une des deux dit : « Je suis enceinte, on a réussi l’in-vitro ! ». L’autre répond : « Chouette ! Alors maintenant, on va pouvoir avorter ». C’est tellement absurde la façon dont on voit les droits reproductifs et le féminisme dans ce pays ». C’est un peu comme si la Polonaise féministe rejoignait le musée des horreurs.

La critique conservatrice l’identifie volontiers à la brute communiste, à la meurtrière d’enfants, à la diabolique impie : bref, le symbole même de la destruction de la parfaite Pologne pure et catholique. « C’est comme si on collait aux féministes tous les traumatismes polonais. Toutes les minorités discriminées y passent : les cocos, les Juifs, les homos », précise Asia Bordowaa, la dessinatrice des caricatures illustrant cet article. Des propos relayés par la fameuse Radio Marya, une fréquence catholique considérée comme nationaliste, antisémite et raciste. La sociologue féministe polonaise, Magdalena Sroda, y est par exemple souvent dénigrée par la droite comme « une idéologue de gauche, qui hait les hommes et est une destructrice de la famille ». 

“Maman, je suis devenue féministe“. La mère : “Doux Jésus, mon enfant, tu es devenue folle ! Mais que va dire la famille, les voisins ?! A cette fois-ci, c'est sûr, tu ne trouveras jamais de mari!“<br/> 
“Maman, je suis devenue féministe“. La mère : “Doux Jésus, mon enfant, tu es devenue folle ! Mais que va dire la famille, les voisins ?! A cette fois-ci, c'est sûr, tu ne trouveras jamais de mari!“
 
MAMAN ET FEMINISTE ?

Etre femme, mère et féministe. C’est le pari que s’est lancé la Fondation Mama. « Nous sommes la seule organisation en Pologne qui, d’un point de vue féministe, s’occupe des problèmes des mères. Avant notre création, les thématiques autour de la maternité étaient du ressort des organisations conservatrices et proches de l’Eglise. Alors que notre objectif est de faire disparaitre les stéréotypes qui sont les leurs », explique Patricia Dolowy, vice-présidente de la Fondation Maman. Les bénévoles de l’organisation ont appris à rire de certaines situations cocasses.

Comme celle où, à ses débuts, la fondation a été abordée par des associations conservatrices. «  Ils se sont dit : puisque la fondation porte le nom de Maman alors elle doit être conservatrice. Des organisations pro-life nous ont demandé leur soutien. On a dû être catégorique et méthodologique en leur expliquant qu’on pouvait être mère de famille et voir les choses autrement en militant aussi pour le droit à l’avortement ».

Le Parlement polonais et l'Eglise catholique se regardent complices. Sur le panneau de la manifestation féministe : “Droit à l'avortement légalisé“.
Le Parlement polonais et l'Eglise catholique se regardent complices. Sur le panneau de la manifestation féministe : “Droit à l'avortement légalisé“.
LE POIDS DE l'EGLISE DANS LES AFFAIRES PUBLIQUES

La non-séparation entre l’Eglise et l’Etat est au cœur du problème selon de nombreux observateurs de l’évolution de la société polonaise. L’Eglise se mêle des affaires politiques comme de la vie privée. Les féministes polonaises ont même l’impression d’avoir été sacrifié sur l’office de l’Union européenne et ne trouve pas de soutien politique, même pas à gauche.

« C’est d’ailleurs la gauche qui nous a vendues. En 2004, au moment de l’entrée dans l’UE, les droits des femmes ont servi de monnaie d’échange. Cette même gauche, le SLD, qui avant les élections nous avait promis la libéralisation du droit à l’avortement ou encore la parité, n’en a rien fait. C’était un accord politique entre la gauche et le clergé, contre une position de l’Eglise catholique polonais en faveur de l’entrée dans l’UE. Pour que les prêtres disent pendant l’office qu’il faut aller au referendum et voter pour le « oui ». On leur a promis que même si la Pologne entrait dans l’UE, dans l’ « Eurosodoma »  – c’est comme ça que c’était décrit à l’époque – la Pologne et ses valeurs ne changeront pas », explique, amère, Anna Czerwinska. 

“Justice reproductive“ <br/> 
“Justice reproductive“
 
L’Eglise a le monopole. C’est elle qui mène le débat public sur la sexualité et la maternité, en usant d’un discours de honte. Dans les écoles, les enfants n’ont que quelques heures d’éducation à la vie sexuelle contre des centaines d’heures de religion. Le comble : ces cours de biologie sont souvent dispensés par des bonnes sœurs ou des prêtres qui apprennent aux adolescents les méthodes de contraception dites « naturelles » : le coït interrompu ou la prise des températures. Dans une interview au journal en ligne Café Babel, Agnieszka Weseli explique : « La société polonaise a tout simplement un problème avec sa sexualité dont elle ne parvient toujours pas à tirer du plaisir. On porte toujours le poids de la perception du sexe comme une obligation, des outils de procréations ou un don de Dieu que l’on ne peut souiller. C’est l’effet de la morale catholique, particulièrement enracinée en Pologne, qui s’est constituée à l’époque de la République Polonaise Populaire quand l’Église formait le rempart de l’identité nationale et de la moralité. » Un contexte qui exaspère l’une des fondatrices des « Journées de la Chatte » à Varsovie.

DES NOUVELLES TETES

Lors des dernières élections législatives, en octobre 2011, un nouveau souffle politique a franchi les portes de la Diète polonaise. Avec 10% des voix, le mouvement Palikot a pu faire entendre son programme basé sur une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Autres surprises de taille : parmi les nouveaux députés se trouvent des personnalités issues du milieu homosexuel … et une féministe reconnue : Wanda Nowicka. La directrice du Planning familial milite depuis des années pour le droit à l’avortement. « C’est un signe positif, j’espère que nous saurons en faire quelque chose. Cela signifie sûrement qu’une partie des Polonais commencent à en avoir marre. »
 

“Le féminisme ?! Pfff ! J'en ai pas besoin. Je suis une vraie femme, moi !“
“Le féminisme ?! Pfff ! J'en ai pas besoin. Je suis une vraie femme, moi !“

Repères

Avortement

L'IVG est interdit en Pologne, sauf dans trois cas : en cas de viol, de danger de mort pour la mère ou de malformation du fœtus. Mais dans ce pays, les médecins sont catholiques avant d'être médecins. La grande majorité de la population parle de l'IVG comme d'un infanticide. Un tourisme parallèle de l'avortement s'est mis en place pour celles qui en ont les moyens. Les autres ont trouvé des "solutions" beaucoup plus dramatiques. L'influence catholique est omniprésente, les "bonnes moeurs" prévalent sur tout. Juste un exemple pour illustrer mon propos. J'ai rencontré un député européen de la Ligue des familles polonaises qui a osé dire : " Même en cas de viol, on ne devrait pas pousser une femme à avorter. Le viol, c'est déjà une épreuve douloureuse. Si en plus elle perd son enfant, c'est une deuxième douleur. Alors que si elle garde l'enfant issu de ce viol, elle aura au moins une chose positive issue de cette expérience négative".

Violences conjugales

Il est estimé qu'une femme sur deux est victime de violences domestiques. Mais ce sujet est tabou en Pologne. Il n'y a pas de grand programme de sensibilisation public pour lutter contre ce problème. L'agence des Nations unies pour les réfugiés a estimé dans un rapport de 2003 que les appels d'urgence reçus de victimes de violence conjugale n'était pas traité sérieusement par les services de police des régions rurales. "La réticence de la police à intervenir et la rareté des ressources à la disposition des femmes des régions rurales laissent beaucoup d'entre elles prisonnières d'une relation de violence".

Féminisme

Il n'y a en Pologne qu'un seul planning familial : il se trouve à Varsovie. Le QG des "putains à la cuisse légère" comme elles sont volontiers caricaturés par la société civile. Peu de moyens, aucune crédibilité ou presque, le combat des féministes est un combat difficile en Pologne. Dans le mythe populaire, la femme doit être une bonne épouse et une mère de famille. La représentation de l'égalité entre hommes et femmes n'est pas encore acquise. Malgré cela, les femmes des grandes villes doivent s'estimer chanceuses par rapport à leurs collègues des campagnes où la loi du clocher gouverne son monde comme il l'entend.